Cita bibliográfica: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Ed.): "III. Piece.", en: Le Philosophe nouvelliste, Vol.1\004 (1735), pp. 41-54, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2271 [consultado el: ].


Nivel 1►

III. Piece.

Metatextualidad► Apologie du Sieur Isaac Bickerstaff, au sujet de l’Objection qui lui a été faite par Mr. Partridge dans son Almanach pour l’année courante 1709. Par Isaac Bickerstaff, Ecuïer. ◀Metatextualidad

Nivel 2► Il a plû à Mr. Partridge de me traiter fort mal dans ce qui s’appelle son Almanach pour l’Année courante. Sa maniére d’agir n’est point de mise entre les honnêtes-gens, & ne contribue en rien à la découverte de la Vérité, qui doit être l’unique but des Savans dans toutes leurs Disputes. Celui qui m’attaque en vient aux grosses injures : Il m’appelle Fou, Maraut, Impudent. Avec le respect que je lui dois, il me permettra de lui représenter civilement, qu’il semble avoir oublié ce que nous sommes tous deux, & qu’il [42] tient un langage qui ne convient pas à son Education. Que toute la terre en juge. Y a-t-il rien dans mes Prédictions qui lui ait donné le moindre prétexte de parler de moi si cavalierement ? Dans tous les siècles, il a été permis aux Philosophes d’être de differens avis ; mais les plus sages n’ont jamais oublié, dans leurs Disputes, qu’ils étoient Philosophes. L’emportement & les injures ne donnent aucun poids aux Raisons, ou ne sont tout-au-plus que l’aveu tacite de la foiblesse, & du desespoir d’un Auteur qui ne sauroit plus défendre sa Cause. Je suis moins touché du tort que l’on veut faire à ma reputation, que de l’insulte faite à la Republique des Lettres. Mr. Partridge la blesse en ma personne. Si les Savans deviennent criminels par les services qu’ils ont la générosité de rendre au Public, comment sera-t-il possible que les Sciences, si utiles au monde, y fassent quelques progrès ?

Je souhaiterois que mon Adversaire pût savoir ce que les Universitez des Païs étrangers ont pensé de l’indigne procedé qu’il tient à mon égard. Mais sa réputation m’est chere, & je veux bien, pour son honneur, supprimer tout ce que j’en sai. L’Esprit d’Envie & d’Orgueil, qui [43] étouffe parmi nous tant de beaux Génies, est encore inconnu parmi les Professeurs d’Outre-mer. J’en parle par expérience ; & l’on attribueroit peut-être ce que je vais dire à un principe de vanité, s’il ne paroissoit clairement que j’y suis contraint pour ma justification. Il faut donc apprendre à mes Lecteurs que j’ai par devers moi près de cent Lettres de Complimens sur mon dernier Ouvrage. Il m’en est venu de tous les Endroits de l’Europe ; il y en a même qui me sont écrites du fond de la Moscovie ; & je sai de bonne part, que l’on m’en avoit envoyé plusieurs autres, que les Commis de la Poste ont ouvertes, & qui ne m’ont point été rendues.

Cependant j’avouerai de bonne foi que l’Inquisition de Portugal a condamné mes Prédictions à être brûlées, & qu’elle a décerné de grandes peines contre l’Auteur, aussi bien que contre ceux qui les lisent. Mais ceci ne me fera point de tort, si l’on considere le triste état où les Sciences sont réduites dans ce Royaume-là. Je n’ignore pas le profond respect que l’on doit aux Têtes couronnées ; mais hazarderai-je trop, si je dis qu’il y va de l’honneur de sa Majesté Portugaise, d’interposer son Autorité Royal en faveur d’un Homme [44] de Lettres, & d’un bon Gentilhomme, né Sujet d’une Couronne avec laquelle la sienne est si étroitement unie. Quoiqu’il en soit, voilà les seuls Ennemis que mes Prédictions m’ont attiré ici & ailleurs ; Mr. Partridge, & ses Associez les Inquisiteurs de Portugal. A ce Roïaume près, tous les autres Etats, & Princes de l’Europe m’ont fait autant d’honneur que j’ai dû en attendre. Je pourrois faire un gros Volume des seules Lettres Latines que j’en ai reçues ; & si je les faisois imprimer, je ne voudrois pas de meilleure Apologie. Mais je sai trop bien ce que l’on doit au commerce des Savans, pour en trahir les secrets.

J’espere avec tout cela que quelques-uns de ces illustres me pardonneront la liberté que je prens de tirer, de leurs Lettres, deux ou trois Citations, qui servent extrêmement à ma cause. Le savantissime Mr. Leibniz a mis cette Adresse sur la troisiéme Lettre qu’il m’a fait l’honneur de m’écrire : Illustrissimo Bickerstaffio Astrologiœ Instauratori &c. Mr. Le Clerc, dans un Ouvrage qu’il publia l’année derniere, & où il cite une de mes Prédictions, a la bonté de dire, ita nuperrimè Bickerstaffius, magnum illud Angliœ Sidus. Un [45] autre Professeur distingué parle de moi en ces termes : Bickerstaffius, nobilis Anglus, Astrologorum hujusce sœculi facilè princeps. Mr. Magliabecchi, Bibliothecaire du Grand-Duc, a rempli de douceurs & de louanges une grande Lettre qu’il m’a écrite. Je ne nie pas que le fameux Professeur d’Astronomie à Utrecht ne paroisse être dans un sentiment opposé au mien ; mais, outre qu’il n’en differe que dans un seul article, il dit son opinion en vrai Philosophe, & se sert d’une expression fort civile pour marquer le chagrin qu’il a de ne pouvoir être de mon avis : pace tanti viri dixerim, dit-il, & à la page 54. il a l’honnêteté de rejetter la cause de notre different sur une faute d’Impression, ce qui est vrai en effet : vel forsan error Typographie, cùm alioquin Bickerstaffius, vir doctissimus, &c.

Si Mr. Partridge avoit suivi cet Exemple, il m’auroit épargné la peine d’écrire, & de faire imprimer une Apologie. Il y a peu de personnes qui soient plus prêtes à reconnoitre leurs fautes que je le suis, & qui aient plus de reconnaissance pour les gens qui les en avertissent. Mais on diroit que ce Monsieur, au lieu de se réjouïr des progrès de son Art, s’af-[46]flige de l’application qu’on y donne, comme si on lui voloit son bien, & qu’il n’appartînt qu’à lui de se mêler d’Astrologie. J’admirai pourtant sa retenue de n’avoir attaqué que le seul point de mes Prédictions, qui le regarde lui-même. En cela il me donne un grand avantage ; car il est visible qu’il n’y a que de la partialité dans son fait. Cette Objection ne vient que de lui seul ; aucun autre ne s’est avisé de la faire, & par conséquent elle se détruit d’elle-même.

Je puis dire aussi avec confiance que l’on ne m’a proposé que deux difficultez contre mes Prédictions. La premiére vient d’un François, qui s’est fait un plaisir malin de publier dans le monde « que le Cardinal de Noailles est encore en vie, en dépit de la prétendue Prédiction de M. de Biquerstaffe. » C’est aux Lecteurs à juger si la déposition d’un François, d’un Papiste, & d’un Ennemi, doit être reçue au préjudice d’un Anglois, d’un Protestant, & d’un Homme fidèle à l’Etat.

La seconde Objection est celle que Mr. Partridge me fait. J’ai prédit que sa mort arriveroit le 29. de Mars 1708, & il paroit depuis peu un Almanach qui porte son nom, dans lequel il me contredit fort [47] brutalement. Cette expression paroîtra rude ; mais elle m’échape, en lisant les paroles qui se trouvent dans cette Pièce, & dans lesquelles l’Auteur affirme d’un ton positif, « que non seulement il est en vie à cette heure ; mais qu’il étoit aussi en vie le 29. jour de Mars, c’est-à dire, le même jour que j’avois dit qu’il mourroit. » Voilà tout le sujet de notre Dispute, que je traiterai, en peu de mots, avec toute la clarté possible, & sans emportement. C’est un combat d’honneur, où nous sommes engagez l’un & l’autre. Si je disois que les yeux de toute l’Angleterre sont attachez sur nous, je parlerois foiblement.1 Je dirai donc que toute l’Europe est attentive à notre querelle, & que les Savans de tous les Pais vont y prendre part, prêts à se ranger du côté, où la Raison & la Vérité feront pancher laVictoire.

Que l’on ne s’attende pas ici à des minuties Chronologiques sur l’heure précise de la Mort de Mr. Partridge. Ce qu’il m’importe le plus de prouver, est que cet [48] Homme est pas en vie ; voici ma premiêre raison.

1. Plus de mille Personnes n’ont achetté son Almanach que pour lire ce qu’il y a contre moi, & je sai de bonne part qu’elles n’en ont pû rien lire sans avoir protesté à chaque ligne, aussi touchées de pitié qu’animées de colére, que pour certain jamais Homme vivant n’avoit écrit tant d’impertinences. Ce langage a été celui de tout le monde ; & si j’entends un peu de Logique, il faut de deux choses l’une, ou que Mr. Partridge désavouë son Almanach, ou qu’il confesse, sur la voix publique, qu’il n’est pas un Homme vivant. On me repliquera peut-être, qu’il y a pourtant un Cadavre mal bâti, qui se promène dans la Ville, & qui porte le nom de Partridge. Mais qu’est-ce que cela me fait ? Mr. Bickerstaff doit-il se mettre en peine d’un Cadavre ? Et de quel droit ce Cadavre a-t-pris la hardiesse de battre un pauvre Corps qui crioit dans les rues, Lettre à un Seigneur, au fidele Relation de la Mort de Mr. Partridge ?

2. Mr. Partridge se mêle de dire la bonne avanture, & de découvrir les choses qu’on a perdues ; ce qu’il ne peut faire, au moins à ce que dit toute sa Paroisse, [49] qu’en conversant avec le Diable, & les autres malins Esprits. Or j’en appelle à tout Homme entendu, peut-on converser personnellement avec les Esprits, à moins d’être actuellement trépassé ?

3. Mais voici bien d’autres nouvelles. Cet Almanach, où il tâche de persuader au monde que j’ai été un faux Prophete, cet Almanach, dis-je, prouve la vérité de ma Prophetie. L’Auteur y dit, que non seulement il est en vie à présent, mais qu’il l’étoit aussi le 29. jour de Mars, auquel j’avois prédit qu’il mourroit. Il croit donc lui-même qu’il est possible qu’un Homme, qui est à cette heure en vie, ne le fût pas une année auparavant, & voilà l’Equivoque. Il n’ose pas affirmer qu’il a toujours vêcu depuis le 29. de Mars. Il se borne à dire, qu’il vit à présent, & qu’il vivoit ce jour-là. Je lui accorde le dernier point, parce qu’il ne ne <sic> mourut que la nuit, comme il paroit par la Relation imprimée. Si depuis, il est revenu en vie, c’est toûjours un Problême, dont le Public peut croire ce qui lui plaira. Quelle indigne Chicane ! J’en ai honte pour celui qui me la fait.

4. Que Mr. Partridge en juge lui même. Est-il vraisemblable qué j’aie eu l’im-[50]prudence de mettre à la tête de mes Prédictions la seule fausseté que l’on y ait découverte ; & cela, sur une affaire qui devoit se passer à ma porte ? Quelles raisons ne m’obligeoient pas là-dessus à la derniere exactitude ? Pouvois-je ignorer que mon erreur donneroit une grande prise sur moi à un Homme qui a autant d’esprit & de savoir qu’en a Mr. Partridge ? Quel bruit n’a-t-il point fait de la seule petite Objection qu’il a pû déterrer contre mes Prédictions ? Et quel vacarme ne devois-je pas attendre de sa part, s’il y en avoit pû découvrir davantage ?

Je dois me plaindre ici de l’Auteur qui a écrit la Relation de la mort de Mr. Partridge. Il me taxe d’une erreur de quatre heures. Cette accusation faite par un Ecrivain grave & judicieux, & d’ailleurs annoncée avec un grand air de confiance & de précision ; cette accusation, dis-je, a failli d’abord à me déconcerter. Mais je me suis un peu rassûré, lorsque j’ai sû que cet Auteur s’est lui-même trompé dans les Observations qu’il a faites. Je n’étois pas en Ville, lorsque la chose arriva. Je n’y pensois presque plus même, parce que je ne doutois nullement de l’exactitude & de la verité de ma Pro-[51]phétie. Mais quelques-uns de mes Amis, qui s’intéressoient à mon honneur, firent toutes les perquisitions nécessaires, & trouverent que mon Erreur n’étoit pas tout-à-fait de trente minutes ; ce qui, à mon avis, ne valoit pas la peine de se récrier tant contre moi. L’Auteur qui me releve doit mieux prendre garde une autre fois à ce qu’il dira, pour son honneur, & pour celui du Prochain. Bien m’en prend de n’avoir pas commis d’autres fautes ; car il y a beaucoup d’apparence qu’il n’auroit pas apporté plus de cérémonie à les publier.

Je ne saurois finir sans lever une difficulté que l’on m’a proposée. Quoiqu’elle soit fort legere, il y a bien des Gens qui s’y arrêtent. Voici comme l’on raisonne pour soutenir que Mr. Partridge est en vie : Mr. Partridge, dit-on, écrit encore des Almanachs. D’accord, ai-je répondu mille fois à ceux qui le soutiennent : mais Mr. Partridge ne fait en cela que ce que font plusieurs de ses Confréres qui ne sont plus au Monde. Ne voit-on pas toutes les années des Almanachs qui portent le nom de Gadbury, du pauvre Robert, de Dove & de Wing ? Mais qui ne sait que tous ces Messieurs étoient morts avant la Révolution ? [52] Ceci, je l’avouë, a l’air d’un Paradoxe ; il est pourtant fondé en raison. Le Privilege des autres Auteurs est de vivre après leur Mort. Les Faiseurs d’Almanach sont les seuls Ecrivains qui ne jouïssent pas de ce droit. Le prix de leur Ouvrage s’écoule à chaque minute, & tombe tout-à-fait à la fin de l’année. Pour compenser ce desavantage, notre Seigneur le Temps, dont ces Illustres sont les Secrétaires, leur a donné le privilege singulier d’écrire après leur Mort.

Je n’aurois pas donné au Public la peine de lire cette Apologie, & je n’aurois pas pris celle de l’écrire, si quelques Personnes n’avoient eu depuis peu l’audace de me voler mon Nom, ou, si l’on veut, de me l’emprunter sans m’en rien dire. Il y en a eu un, entre autres, qui s’est avisé de me prêter de nouvelles Prédictions de sa façon. Que veulent dire ces gens-là de tourner ainsi en ridicule les choses les plus serieuses ? J’ai eu le cœur saisi d’entendre crier, parmi les Harangeres, des Ouvrages qui m’ont coûté tant de travail, & tant de veilles, & que je n’avois composé que pour l’usage des honnêtes-gens. La pièce que l’on m’a jouée, m’a fait un tort extrême dans le Monde. Plusieurs de mes [53] amis, trompez comme les autres, me sont venu demander si je me moquois d’eux & du Public. Qu’ai-je pû faire, que leur répondre froidement, que la suite le feroit voir. Mais voilà le caractère de notre Siècle, & de la Nation Angloise. On y donne un air risible aux affaires les plus importantes. Toutes mes Prédictions ont été justifiées par l’évenement. Malgré tout cela, à peine l’Année est-elle finie, qu’il paroît un Almanach, dans lequel Mr. Partridge soutient qu’il n’est pas mort. Quel embarras est le mien ! Je suis comme ce Général qui fut contraint de tuer deux fois ses Ennemis qu’un Nécromancien avoit resuscitez. Si Mr. Partridge a recouvré par le moïen de la Nécromancie, la vie qu’il avoit perdue naturellement ; à la bonne heure ; qu’il vive, je ne m’y oppose pas, pourvû qu’il ne me dispute point la vérité de ma Prédiction. Il auroit beau la nier ; je viens de lui prouver, & cela par une Démonstration invincible, qu’il mourut le même jour que je l’avois prédit. S’il y eut quelque erreur dans mes Calculs, ce ne fut tout au plus que d’environ trente minutes, & non de quatre heures, ainsi que l’Auteur de la Ré- [54] lation le publia malicieusement pour me noircir dans le Public, en m’imputant une faute si considerable. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1Le Roi Guillaume & la Reine Anne ont souvent dit à leurs Parlemens, que les yeux de toute l’Europe étoient attachés sur l’Angleterre.