Citazione bibliografica: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Ed.): "I. Piece.", in: Le Philosophe nouvelliste, Vol.1\002 (1735), pp. 15-34, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2269 [consultato il: ].


Livello 1►

I. Piece.

Livello 2► Metatestualità► Predictions pour l’Année 1708. Où l’on marque le Mois & le jour du Mois ; le nom des Personnes; le détail des grandes Actions, & les Evenemens considerables de l’ Année suivante, disposez suivant l’ ordre du Tems. Ouvrage écrit pour apprendre au Peuple Anglois à n’être plus la dupe des faiseurs ordinaires d’Almanachs. Par le Sieur Isaac Bickerstaff. ◀Metatestualità

Il y a long tems que je me suis aperçu de l'abus, que l’on fait parmi nous, de l’Astrologie. J’ai meurement pesé toutes choses ; & persuadé que la faute ne vient pas de la Science même, je ne puis atribuer le desordre qu’aux Charlatans qui s’en sont mêlez. Je n’ignore pas ce que plusieurs Savans ont soutenu, que le mêtier d’Astrologue n’est qu’un tissu d’impostures, & qu’il n’est pas moins ridicule que contraire au Bon-sens de [16] s’imaginer que l’influence des Etoiles s’étend jusqu’aux actions, & même jusqu’aux pensées, & à l’inclination des Hommes. Mais, n’en déplaise aux Savans qui tiennent ce langage, ils n’ont pas étudié à fond la Science dont ils portent un jugement si desavantageux, ou bien ils n’en jugent que par l’indigne Caractere de certaines gens sans aveu & sans savoir, qui s’ingerent temerairement à faire le commerce qu’il doit y avoir entre nous & les Planetes. Ces gens là n’entendent point du tout ce commerce ; ils ne trafiquent qu’en Mensonges, qu’en Galimathias, & qu’en Impertinences ; & néanmoins ils nous débitent impudemment tout cela pour denrées qui viennent des Etoiles à droiture, quoi que le tout ne descende pas de plus haut que de leur propre cervelle.

J’ai dessein de publier bientôt l’Apologie de cet Art. Je traiterai ce sujet dans toute son étendue, & avec toute la régularité qu’il mérite. En attendant que cet Ecrit paroisse, je dirai ici que l’Astrologie a eu de grands Défenseurs dans tous les Siècles. Socrate a été de ce nombre, Socrate, dis-je, qui, à mon sens, a été le plus sage de tous les Hommes, après ceux qui étoient divinement inspirez. Si quelques Savans l’ont condamnée, c’est ou qu’ils n’en on point connu les secrets, [17] ou qu’ils ont eu le malheur de n’y pas réussir. Quel cas faut-il donc faire de leur témoignage ? N’est-il pas aisé de leur répondre, qu’ils condamnent ce qu’ils n’entendent pas ?

D’ailleurs je ne suis point surpris de ce que les gens sages regardent, avec le dernier mépris, de petits Novices, & des Hommes sans Lettres qui se donnent le nom pompeux d’Astrologues, & de Mathématiciens. Le mépris qu’on en fait ne peut être mieux fondé. Je n’en suis donc point surpris, je le repéte, & ce qui m’étonne est de voir que des Gentilshommes de Province, qui ont1 assez de bien pour avoir séance dans la Chambre basse, vont chercher dans l’Almanach de Partridge ce qui doit arriver dans le cours de l’année, & qu’ils n’osent même régler entre eux une partie de Chasse, qu’ils n’aient consulté Gadbury, ou quelque autre, sur le tems qu’il doit faire.

Si je voyois que les deux Hommes que je viens de nommer, & leurs Confreres, eussent seulement les premiers rudimens de la Langue, il ne tiendroit pas à moi qu’ils ne passassent pour l’Astrologues, & même pour Sorciers, si l’on veut. Mais je ne puis souf-[18]frir que l’on accorde tant d’estime à des gens, qui ne savent pas même orthographier les mots d’un usage un peu au-dessus du Vulgaire ; à des gens, dont les Préfaces semblent être écrites en dépit du sens commun, & qui parlent un jargon tout different de l’Anglois. Je n’avance rien, dont je ne puisse fournir mille preuves, & je m’offre de les en convaincre devant tout Homme qui a quelque goût & quelques lumieres.

C’est vraîment encore une grande merveille, que des Observations & des Prédictions qui peuvent également convenir à tous les tems, & à tous les Lieux du Monde. Tel mois, disent-ils, un grand Personnage est ménacé de Mort, ou de Maladie. Hé ! pour prévoir ces sortes de choses, il n’y a qu’à lire les Gazettes ; on y verra bien qu’il ne se passe point de mois qu’il ne meure quelque Personne de distinction. Ce seroit un Miracle que cela n’arrivât pas dans un Roïaume qui contient, pour le moins, deux mille Personnes de ce Caractére. N’y a-t-il pas toûjours dans ce nombre quantité de Vieillards ? Et notez, s’il vous plait, que le faiseur d’Almanachs ne manquera point de prédire cette Mort dans la saison de l’année qui est la plus su-[19]jette aux Maladies. Ce choix se fait-il sans dessein ? Tel mois, ajoute-t-on, un illustre Ecclesiastique sera promu à quelque Dignité. Je le crois, il y a des centaines de riches Beneficiers qui ont un pied dans la fosse. Telle Planéte en telle Maison, nous dit-on encore, indique de grandes Intrigues, des Complots, & des Conspirations que le tems pourra découvrir. Découvre-t-on quelque chose ? L’Astrologue en a tout l’honneur. Ne découvre-t-on rien ? C’est la faute du Temps, & non celle de la Prédiction. A la fin des Almanachs, que l’on imprimoit sous le dernier Regne, vous lisiez ces paroles, Dieu préserve le Roi Guillaume de tous ses Ennemis, connus & inconnus ! Amen. Si ce Roi vient à mourir, on croit que l’Astrologue l’a prédit ; & si le Prince ne meurt pas, ceci ne passe que pour la Priere éjaculatoire d’un bon Sujet. Cela causa pourtant un petit desordre en 1702. Le bon Roi Guillaume cessa de vivre dès le commencement de l’année, & la Priere de l’Almanach n’avoit été placée qu’au 31. de Décembre : de sorte que, dans un Etat Protestant, on pria, pour une Personne défimte & trépassée, plusieurs mois après son décès.

Mais l’impertinence de leurs Prédictions [20] peut à peine égaler celle de leurs Avertissemens. Qu’avons-nous à faire de leurs Pillules, de leurs Potions pour les Maladies Veneriennes, & de leurs Quérelles en Prose, & en Vers ? Les Astres ont-ils quelque chose à voir dans le démêlé des Whigs & des Toris ?

Après avoir donc connu & déploré, depuis long-tems, l'abus grossier que l’on fait de l'Astrologie, j'ai résolu de suivre une Méthode qui sera nouvelle, & qui sans doute ne peut que plaire à tout le monde. Je ne donnerai, pour cette Année, qu'un simple Essai de ce que je ferai les suivantes, & je ne publie même rien de celle-ci, qu'après avoir repassé souvent sur les Calculs que j'avois faits pour les précédentes ; car je n'ai pas voulu produire au grand jour mes Prédictions, que je ne fusse aussi assûré de leur certitude, que je le suis d'être actuellement en vie. J'ai tant fait par mon application, que j'en suis venu à ce point de justesse, que, dans l'Almanach des deux dernieres Années, que j'avois fait pour mon usage particulier, je ne m'étois trompé qu' n <sic> deux Articles, & ce n'étoit même que sur des choses de peu d'importance. J'avois prédit avec exactitude toutes les circonstances, & le mauvais suc-[21]cès de l’Expedition de Toulon. J'avois aussi marqué la Mort de l'Amiral Shovel. Je plaçai néanmoins cet Accident 36. heures plutôt qu'il ne falloit ; mais je découvris sans peine la cause de cette erreur en examinant de nouveau mes Calculs. Je prédis aussi la perte & les conséquences de la Bataille d’Almanza, sans oublier le jour & l'heure. Plusieurs mois avant cette Action, je montrai a quelques Amis ce que j'en avois écrit ; je m'explique. Je leur donnai un Papier seellé & cachetté, que je les priai d'ouvrir & de lire en tel temps. Ils le firent, & trouverent que mes Prédictions étoient justes en tout à une minute, ou deux près.

Au reste, avant que de faire imprimer mes Prédictions, j'ai attendu que l’on eût publié les Almanachs qui ont été faits pour Année où nous sommes entrez. J'ai voulu voir ce qu'ils diroient, & je vois que tout y est comme à l'ordinaire. Je prie donc les Lecteurs de les comparer avec le mien, & pour montrer combien je suis sûr de mon fait, je consens que toute ma réputation Astrologique dépende du succès des Prédictions que je donne. Si l'évenement ne les justifie pas toutes sans exception, au moins dans les choses qui sont de [22] quelque conséquence, je permets à Partridge, & à ses Confreres, de crier après moi, à l’Imposteur ! La moindre grace que je dois attendre de toutes les Personnes qui liront cet Ecrit, c'est que l’on me croie aussi honnête-Homme, & aussi éclairé qu'un faiseur ordinaire d'Almanachs. Je n'ai pas vêcu dans les ténèbres ; je ne suis point inconnu dans le monde, & je mets à la tête de cet Ouvrage mon Nom en gros caractère, afin qu'il soit chargé de l’infamie publique, si le Public s'apperçoit que je lui en ai voulu imposer.

On trouvera peut-être que je ne parle pas assez de ce qui doit arriver dans le Royaume. Mais mon excuse est prête, & telle que l’on doit y avoir égard. Les secrets de l'Etat sont de ces choses à quoi je ne puis toucher sans danger, ou sans crime. Je n'ai pas la même raison pour les petits Evenemens qui ne font rien à la Couronne. Aussi en parlerai-je plus librement, & la vérité de mes conjectures ne paroitra pas moins en ceci qu'en tout le reste. Je m’expliquerai, avec la même liberté, sur ce qui doit arriver de plus remarquable en France, en Italie, en Espagne & dans les Païs-bas. Il s'y passera des choses la derniere importance. J'aurai soin d’en marquer pré-[23]cisement le jour, & de peur qu'on ne s'y trompe, mes Lecteurs seront avertis que je suis le vieux stile. On fera bien de s'en souvenir, lorsque l’on voudra comparer mes Prédictions avec les Gazettes.

Je n'ai plus qu'un mot à dire. Je me range au parti des Savans qui jugent le plus favorablement de l'Astrologie. Ils ne croient pas que les Etoiles agissent sur nous par une nécessité de contrainte, & qu'elles nous entraînent par force. Ils veulent seulement qu'elles agissent sur nous par une nécessité d'influence, & qu'elles donnent le branle à nos actions & à notre volonté. Ainsi, avec quelque exactitude que j'aie observé les règles de l’Art, la Prudence ne semble pas me permettre de parler de l'accomplissement de mes Prédictions avec trop de confiance. C'est une Objection considerable, & que j'ai bien pesée. Car il peut arriver, par exemple, qu’un Homme né sous une Planéte qui le porte à la débauche, à la fureur, à l'avarice, corrige, par des efforts de sa Raison, la maligne influence de son Etoile. C’est, dit-on, ce que fit Socrate. Mais d'un autre côté, les grandes affaires dépendent d'un grand nombre d'Hommes qui y concourent, & l’on ne peut guères s'attendre que [24] tant d'Hommes s'accordent à la fois à faire violence à leurs inclinations naturelles. Ajoutez à cela que la Raison ne peut rien sur quantité de choses qui relevent purement de l'Empire des Etoiles, comme qui diroit, les Maladies, la Mort, & tout ce qui passe sous le nom commun d’Accidens.

Mais il est tems de venir à mes Prédictions. Je les commence par l'entrée du Soleil dans le Signe d'Aries ; parce que c'est, à mon avis, le vrai commencement de l'Année naturelle, & je continue jusqu'à l'entrée du Soleil dans le Signe de Libra, & même un peu plus loin ; parce que c'est la saison de l'Année où tout est le plus en mouvement dans le Monde. Mes occupations ne m'ont pas laissé le loisir d'ajuster mes Calculs jusqu'à la fin de Décembre ; & d'ailleurs on doit se souvenir de ce que j'ai dit plus haut, que je ne donne ceci que pour un simple Essai de ce que je pourrai faire une autre fois ; si j'ose le faire, s'entend, & si j'y trouve mon compte. Ma premiere Prédiction n'est qu'une bagatelle. Cependant je ne veux pas l'omettre, quand ce ne seroit que pour montrer la bêtise des prétendus Astrologues, qui devinent ce qui doit arriver aux autres, & qui ne savent pas ce qui les concerne eux-[25] mêmes. Ce que je veux dire regarde Partridge, le faiseur d'Almanachs. J'ai tiré son Horoscope, & j'ai appris des Etoiles, & de mes Calculs que cet Homme mourra infailliblement d'une fièvre ardente le 29 du Mois de Mars prochain, environ à onze heures du soir. Je l'en avertis, afin qu'il y pense à tems, & qu'il mette ordre à ses affaires.

Le Mois d’Avril, se fera remarquer par la Mort de plusieurs grands Personnages. Le Cardinal de Noailles, Archevêque de Paris, mourra le 4. du Mois. Le Prince des Asturies mourra le 11. Un illustre Pair Anglois mourra le 14. à sa Maison de Campagne. Le 19. la Mort enlevera à la République des Lettres un Laïque qui y est fort connu. Il sera suivi le 23. par un riche Banquier. J'en nommerois bien d'autres, si je ne savois que cela n'est d'aucune utilité pour le monde, & que les Lecteurs n'y apprennent rien.

Quant aux affaires publiques, le 7. de ce Mois, il y aura un soulevement en Dauphiné. La cause en viendra de l'oppresssion du Peuple, & la tranquillité n'y sera pas si-tôt rétablie.

Le 15. il y aura, sur les Côtes meridionales de la France, un violent Orage. Il [26] y perira beaucoup de Vaisseaux, & ceux-là même qui seront dans les Ports ne seront pas épargnez.

Le 19. sera mémorable par la révolte de toute une Province, ou de tout un Roiaume, à l'exception d'une seule Ville ; ce qui donnera un tour avantageux aux affaires d'un certain Prince engagé dans la grande Alliance.

Le Mois de Mai, quoi qu'on en puisse dire, ne causera point de mouvemens dans l’Europe ; mais il sera fort remarquable par la Mort du Dauphin, qui arrivera le 7. après une courte Maladie, & de grandes douleurs causées par une suppression d'urine. Ce Prince sera plus regretté du Peuple que de la Cour.

Le 9. un Maréchal de France aura une jambe cassée d'une chute de Cheval. Je ne saurois dire s'il en mourra.

Le 11. on commencera un Siège considerable, qui attirera les yeux de toute l’Europe. Que l’on ne m'en demande pas le détail ; dans une affaire qui intéresse de si près les Conféderez & par conséquent ce Royaume, on voit bien que j'ai plus d'une raison qui m'oblige à la circonspection.

Le 15. on recevra la nouvelle d’un E-[27]venement qui causera d'autant plus de surprise, que l’on s'y attend le moins.

Le 19. trois Dames d'un rang distingué dans ce Royaume donneront des signes de grossesse, ce qui surprendra tout le monde, & causera beaucoup de joie à leurs Maris.

Le 23. un Comedien renommé pour ses Boufonneries mourra d'une Mort risible, & fort convenable à sa Profession.

Le Mois de Juin sera distingué des autres par l'entiere dissipation de cette troupe ridicule d’Enthousiastes, que l’on appelle vulgairement Prophetes. Ils se disperseront d'eux-mêmes, lors qu'ils verront que l'évenement contredit leurs prétendues Propheties. N'est-ce pas une chose digne d'admiration, qu'il y ait des Imposteurs assez sots pour prédire des Evenemens, qui, selon eux, doivent arriver en peu de Mois, & qui les exposent ainsi à découvrir la Fourbe ? Les Faiseurs d'Almanachs ont bien plus de politique ; ils se tiennent dans des généralitez ; ils ne parlent qu'en doutant & ils laissent aux Lecteurs le soin d'expliquer les Prédictions qu'on leur donne.

Le 1. de ce Mois, un Général François sera tué d'un coup de Canon tiré au hazard. [28] Le 6. dans un des Fauxbourgs de Paris, il y aura un Incendie, qui détruira plus de mille Maisons, & qui semblera présager un Evenement destiné à surprendre toute l’Europe, vers la fin du Mois de Juillet.

Le 10. sur les quatre heures après midi, il se donnera une grande Bataille, qui durera jusques à la nuit ; elle sera fort disputée, & ne décidera de rien. Je n'en marquerai point le Lieu, pour les raisons que j'ai déja indiquées. Je dirai seulement que les Officiers Généraux des deux Ailes gauches seront tuez. Je vois des Feux de joie, j'entends le bruit des Canons que l’on tire pour une Victoire.

Le 14. il courra un faux bruit de la Mort du Roi de France.

Le 20. le Cardinal Porto Carrero mourra de Dyssenterie ; non sans soupçon d'avoir été empoisonné. Mais il se trouvera faux qu'il eut dessein de se jetter dans le Parti du Roi Charles.

Le 6. du mois de Juillet, un certain Général recouvrera, par une grande action, la réputation que ses disgraces précedentes lui avoient fait perdre.

Le 12. un Officier de la premiére distinction mourra prisonnier entre les mains de ses Ennemis. [29] Le 14, soit dit à la honte de la Société, un Jesuite François, qui se préparoit à empoisonner un illustre Général étranger, sera découvert, & lors qu'il sera mis à la Question, il avouera bien des choses étonnantes.

En un mot, il se passera dans ce Mois de grandes affaires, que je n'ose détailler davantage.

Le 15, nous perdrons un fameux Senateur, qui mourra de vieillesse & de maladie à sa Maison de Campagne.

Mais ce qui rendra ce Mois mémorable à la Posterité sera la Mort du Roi de France Louïs XIV., qui décedera à Marli le 29. du Mois, à six heures ou environ du soir, après une Maladie de sept jours. Je crois que ce sera d'une Goute remontée, suivie d'un cours de ventre. Trois jours après, Mr. Chamillard, emporté par une Apoplexie, suivra son vieux Maître.

Un jour de ce Mois, que je ne saurois déterminer, un Ambassadeur mourra dans Londres.

Pendant les premiers jours du Mois d’Aout, & de l’administration du Duc de Bourgogne, les affaires paroissent aller le même train en France ; mais la perte du grand Génie, qui y animoit toutes choses, [30] s'y fera bientôt sentir. On s'en appercevra par le tour que les affaires prendront l’Année prochaine. Le nouveau Roi ne fait encore que peu ou point de changement dans les Emplois civils & militaires. Mais les Libelles qu'on répand par tout contre la mémoire de son Aïeul lui donnent du chagrin.

Le 26. je vois arriver un Exprès à la pointe du jour ; il a couru trois jours & trois nuits sur Mer & sur Terre, avec une diligence incroïable. La joie & l'admiration sont peintes sur son visage. Le soir j'entends le bruit des Cloches & des Canons, & j'apperçois les flames de mille Feux de joie.

Un jeune Amiral, de grande naissance, aquiert un nom immortel par ses belles actions.

Enfin les affaires de la Pologne sont réglées. Le Roi Auguste renonce à toutes les prétentions qu'il avoit fait revivre. Stanislas est en possession tranquille de la Couronne, & le Roi de Suéde se déclare pour l'Empereur.

Je ne dois pas omettre une chose qui se passera dans notre Païs. Vers la fin de ce mois, il arrivera de grands malheurs à la Foire de la St. Barthelemi, par la chute d'une des Loges. [31]

Le Mois de Septembre commencera par une Gelée surprenante pour la saison, & qui durera douze jours.

Le Pape mourra le 11. après avoir langui long-tems ; & trois semaines après, il aura pour Successeur un Cardinal de la Faction Imperiale ; natif de Toscane, & qui est dans la lxi. année.

L'Armée de France se retranche jusques aux dents, & ne se tient plus que sur la défensive. Le jeune Roi emploie le Duc de Mantouë à faire des propositions de Paix. C'est tout ce que je puis en dire, résolu d'entrer le moins qu'il se peut dans les mysteres du Cabinet.

Je n'ai plus qu'une Prédiction à faire ; mais je l'énoncerai en termes énigmatiques, empruntez de Virgile :

2 Alter erit jam Tiphys, & altero que vehat Argo
Delectos Heroas.

L’accomplissement de cette Prédiction [32] sera manifesté à tout le monde le 25. de ce Mois.

Ici finissent les Calculs que j'ai faits pour l'Année courante. Je ne doute pas qu'il n'arrive bien d'autres choses considerables outre ce que je viens de marquer ; mais je soutiens que toutes mes Prédictions s'accompliront avec la derniere exactitude. On me demandera peut-être, d'où vient que j'ai parlé si peu des Affaires de l'Etat, & du succès de nos Armes. Il est certain que j'en pouvois dire bien des particularitez que j'ai supprimées. Mais nos Ministres ont témoigné leur prudence en nous ôtant la liberté d'éclairer de trop près leur conduite, & moi, je veux montrer ma discrétion en ne touchant point une corde qui déplait à nos Maîtres. Je dirai pourtant en gros, que cette Campagne sera fort glorieuse aux Alliez, que nos Anglois seront merveilles par Mer & par Terre ; que la santé & la prosperité de la Reine se soutiendront, & qu'il n'arrivera point d'accident fâcheux au Ministere.

L'accomplissement de mes Prédictions fera voir aux Lecteurs, que l’on ne doit pas me confondre avec les Astrologues du commun. Ces gens-là se moquent du mon-[33]de avec leur Galimathias scientifique, & les petits Crochets qu'ils rangent en bataill, en guise de Planètes. C’est un abus que l’on n'a que trop souffert. Mais quoi ! Faut-il mépriser la Médecine, parce qu'il y a des Charlatans ? Je me flatte d'avoir quelque peu de reputation, & je ne voudrois pas perdre le peu que j'en ai, pour un Caprice, ou pour un Badinage. Les honnêtes-gens qui liront cette Pièce verront bien qu'elle n'est pas de la même trempe que tant d'autres que l’on crie tous les jours dans les Rues. Je plains les pauvres Barbouilleurs de papier qui n'écrivent que pour gagner quelques Soûs. La Fortune m'a placé au-dessus de cette honteuse nécessité ; je méprise de si petits profits, & je n'en ai point affaire.

Que les Personnes sages n'aillent donc pas condamner cet Essai trop legerement Je l'ai composé dans un bon dessein ; j'ai voulu cultiver, & perfectionner une Science ancienne, mais tombée dans le décri, parce qu'elle est tombée en de mauvaises mains. Le temps montrera bientôt si j'ai trompé les autres, ou si je me suis trompé moi-même ; & toute la faveur que je demande, est que l’on suspende jusques-là son jugement.

[34] J'ai été autrefois de l’avis de ceux qui me risent l'Astrologie judiciaire, & j'en serois peut-être encore, si ce n'est qu'en 1686, une Personne de Qualité me fit lire sur ses Tablettes, ce qu'elle y avoit écrit,3 que le fameux Astronome Mr. le Capitaine H. lui avoit déclaré qu'il ne croiroit plus l'influence des Astres, s'il n'arrivoit pas en Angleterre une grande revolution en 1688. Depuis ce temps-là, j'ai changé d'opinion, & je ne m'en repens pas après une étude de dix-huit ans.

Je prendrai congé du Lecteur en l'avertissant, que la Relation que je donnerai des Evenemens de l’année suivante contiendra tout ce qui doit arriver de plus considérable dans l’Europe. Si je ne puis obtenir la liberté de faire imprimer cet Ouvrage dans le Païs de ma naissance, j'en porterai mes plaintes au Monde savant ; je traduirai mon Almanach en Latin, & le donnerai aux Imprimeurs de Hollande. ◀Livello 2 ◀Livello 1

1Il faut avoir 300. Livres Sterling de rente en biens fonds pour que l’on puisse être élu Membre du Parlement.

2Eclog. IV. 34. c’est-à-dire en François, un autre Tiphis va rassembler, comme autrefois, de nouveaux Argonautes. On chargera le Navire Argo de l’élite de nos Heros.

3Un Almanach imprimé à Londres, avant le mois de Décembre 1687, avoit prédit pour 1688. la Catastroph <sic> : du Papisme en Angleterre Voïez Mr. Bayle, Pensées divers. sur les Cometes, Continuat. Tom. I. S. 44.