Référence bibliographique: Armand de Boisbeleau de La Chapelle (Éd.): "Préface du Traducteur", dans: Le Philosophe nouvelliste, Vol.1\001 (1735), pp. 1-14, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2268 [consulté le: ].


Niveau 1►

Préface du Traducteur.

Niveau 2► Le prix de l’Ouvrage, que je donne à présent en François, peut être connu par la grande réputation de l’Auteur, & par le mérite du Spectateur, dont le Public a si bien reçu la Traduction qui s’en est faite en Hollande. On sait que l’un & l’autre ne sont qu’un Recueil de Feuilles volantes qui paroissoient deux ou trois fois par sémaine, & qui rouloient sur toute sorte de sujets traitez en différentes maniéres. On sait aussi que Mr. Le Chevalier Steele rece-[2]voit alors, de plusieurs Personnes d’Esprit, de grands secours qui ne contribuerent pas peu à faire estimer ces Pièces détachées. Ses Ennemis lui en firent un crime. On lui reprocha que tout son Esprit étoit d’emprunt, & qu’il se paroit hardiment du bien d’autrui. Il y avoit du vrai & du faux dans cette accusation ; mais il n’y avoit que pure & noire malice dans l’intention de ceux qui la faisoient. Il étoit vrai que l’Auteur ne refusoit pas les Morceaux qu’on lui fournissoit pour embellir son Ouvrage ; mais il étoit faux qu’il ne tirât pas de son propre fonds la plûpart des Pièces qui furent le plus admirées. C’est de quoi l’on ne douteroit point s’il étoit possible de distinguer ici ce qui est de lui, de ce qui venoit d’ailleurs. J’aurois bien souhaité de le pouvoir faire, mais il n’y a pas eu moïen. L’Auteur n’étant plus en vie, tout ce que l’on peut faire [3] est de se contenter de ce qu’il a bien voulu nous en apprendre, dans la Préface du iv. Volume.

Ces quatre Volumes contiennent toutes les Feuilles volantes de cette espèce, qui parurent depuis le 12. d’Avril 1709. jusqu’au 2. de Janvier 1711. Il s’en débita bien quelques autres sous le même titre pendant deux ou trois mois après cette derniere Date ; & celles-ci font un cinquiéme Volume, dans la nouvelle Edition que l’on vient de nous donner de ce Livre. L’Editeur nous assûre bien aussi que ces Pièces venoient des mêmes mains que les précedentes ; mais, comme Mr. Le Chevalier Steele n’a proprement avoué pour sien que ce qui parut dans les Editions de 1710. & de 1711, on ne peut en justice en publier davantage sous son Nom,

Ce Nom n’auroit pas fait tort à la publication de ces petites Pièces, si l’Auteur avoit voulu se faire con-[4]noître dès le commencement. Mais il eut ses raisons pour vouloir être inconnu. Le voile lui étoit utile à mille choses. Il en aqueroit la liberté de paroître en vrai Protée, qui prenoit toutes sortes de formes selon le tems & les occurrences. On le voïoit d’un jour à l’autre changer d’habits & de langage. Courtisan, Soldat, Philosophe, Marchand, Critique, Galant, Censeur, jeune Homme, Vieillard, Fille, Esprit pur ; que sai-je ? Il pouvoit être tout ce qu’il vouloit, pendant qu’on ne le connoissoit point. Mr. Bickerstaff avoit ce privilege, & Mr. Steele ne l’avoit pas. Ce fut en partie ce qui lui fit abandonner ce Masque ; lorsque ses Amis & ses Ennemis travaillerent, comme de concert, à publier son vrai Nom.

Celui d’Isaac Bickerstaff lui parut d’abord très-propre au dessein qu’il avoit de se cacher. Mr. Swift avoit mis ce nom en quel-[5]que reputation par deux ou trois Ecrits, qui n’étoient pas fort éloignez de la nature de ceux que l’Auteur se proposoit de donner. Ce Mr. Swift est à présent Doïen de St. Patrice à Dublin, & depuis bien des années, il est fort connu en Angleterre par de petites Pièces qui sont presque toutes d’un tour assez singulier pour venir d’un Homme d’Eglise. Il se pique fort de penser & d’écrire en Cavalier & en Homme du bel air. Au commencement de 1708, il publia des Prédictions pour cette année-là dans lesquelles il prétendoit tourner en ridicule bien des gens. Il en vouloit sur-tout aux Whigs, qui ne parloient alors que des malheurs de la France, & qui peut-être exageroient les choses au desavantage de cette Monarchie. Ce Théologien a toujours été un des Toris les plus ardens & l’est encore aujourd’hui. Le moïen qu’il fit grace aux Ennemis [6] d’une Couronne qui étoit, dans ce tems-là, l’unique ressource & le plus ferme appui du Parti Jacobite ? Le pauvre Partridge se ressentit le premier de la mauvaise humeur de cet Esprit colére & satirique.

Ce Partridge, Cordonnier de Profession, s’étoit érigé d’abord en Médecin, en vertu de quelques secrets qu’il disoit avoir de Famille. Ensuite il devient Astrologue, & faiseur d’Almanachs. Ses Almanachs étoient toûjours chargez de quantité de Prédictions en Vers & en Prose, sans parler des Invectives qu’il y sémoit à pleines mains contre les Ennemis de la Révolution. Dieu sait les maux qu’il prédisoit à la France toutes les années ; Disette, Mortalité, Soulevemens, Batailles perduës par Mer & par Terre. Comptez que rien n’y étoit oublié de tout ce qui peut affliger un Royaume. Le Roi Louïs XIV. n’y étoit pas épargné, non plus que ses Sujets ; & la Mort [7] de ce Monarque y fut enfin prédite dans les formes pour 1706. ou 1707. Je ne me souviens pas distinctement de l’année ; mais je suis bien sûr d’y avoir lû la prédiction de cette Mort confirmée par le Thême de la Nativité de ce Prince, qui survêcut néanmoins au coup que l’Astrologue lui avoit porté. Mr. Swift marqua cette chasse & ne la lui laissa point passer. Pour se moquer du Prophete & de la Prophetie, il annonça la Mort de Partridge pour le 29. de Mars 1708.

L’évenement vérifia la prédiction du Théologien, comme il avoit vérifié celle du Cordonnier. Cependant le Docteur poussa la raillerie jusqu’au bout, & fit imprimer la Rélation de la Mort qu’il avoit prédite. Cela déplut fort au faiseur d’Almanachs, qui craignit avec raison que cette fausse Nouvelle n’empêchât les Malades de le venir consulter, & ses Livrets de se vendre. [8] Il avertit donc le Public de la pièce qu’on lui avoit faite, & cet Avertissement ne servit qu’à fournir une nouvelle Scène à la Comédie.

Ce fut précisement dans le tems que cette Farce se jouoit, & divertissoit toute la Ville, que Mr. Steele commença l’éxécution du dessein qu’il avoit médité, de donner une Feuille volante de Nouvelles, qui fût d’une nature un peu différente des Gazettes communes. Le nom d’Isaac Bickerstaff lui appartenoit tout autant qu’a Mr. Swift, & il ne fit point difficulté de s’en saisir. Cela convenoit à ses fins, de ne paroître point lui-même, & néanmoins de faire paroître son Ouvrage sous un Nom qui le mît en vogue pour les premiers jours ; après quoi l’on devoit être assûré qu’il se soutiendroit par son propre mérite : Tout le monde y fut pris, & quand l’innocente fraude fut connue, on ne s’en plaignit point. [9] Il n’y eut que le Docteur qui en ressentit du chagrin. Il exhala sa bile, & ce qu’il y gagna, fut de s’attirer quantité de traits piquans qui sont répandus contre lui en divers endroits de ces quatre Volumes.

La colére de Mr. Swift n’empêcha pas que les Feuilles volantes de Mr. Steele ne fussent reçues à la Cour, & à la Ville avec un aplaudissement général. Tout le monde voulut se faire honneur d’en sentir les beautez ; & l’Auteur y avoit si bien attrapé le goût de son tems & de sa Nation, qu’au milieu d’une Guerre variée par un nombre presque infini d’événemens, tous plus importans les uns que les autres, l’impatience du Nouvelliste ne l’emportoit point sur la curiosité du Bel Esprit, & que l’on se consoloit de la disette qui regnoit quelquefois dans les Réflexions politiques des Gazetiers, par l’heureuse fecondité [10] du Philosophe Nouvelliste, qui tiroit alors de son Imagination de quoi les entretenir agréablement. J’ai ouï dire que la Reine Anne se faisoit lire le matin ces Feuilles volantes à mesure qu’elles étoient publiées, & que cette lecture lui fit toujours beaucoup de plaisir jusqu’à ce que Mr. Steele se déclara trop ouvertement, au gré de cette Princesse, contre le changement du Ministere.

Je ne me flate pas que la Traduction ait à beaucoup près l’heureux succès qu’eut l’Original. Il y a des agrémens attachez à la Langue & au Climat qui perdent beaucoup, ou qui disparoissent tout-à-fait, lors qu’on les transporte ailleurs, ou qu’on les habille d’une autre maniére. Des Allusions fines & délicates que l’Auteur faisoit à des affaires, grandes ou petites, qui se passoient alors, & dont la plûpart des Lecteurs s’appercevoient dans ce tems-là, ces Allusions, dis-je, nous [11] échappent à présent, & leur propre finesse les rend imperceptibles. J’aurois encore un mot à dire : mais ce mot me coûte beaucoup, & je voudrois bien le dire, en sorte que les Anglois & les François n’en entendissent jamais parler. Ces deux Nations s’aiment tant elles-mêmes, qu’il ne leur reste presque point d’estime pour les étrangers. Leur amour propre est quelquefois si visible, qu’elles en deviennent insupportables à leurs Voisins. Chacune est entêtée de son Goût & de ses Manieres. Il s’en faut pourtant beaucoup que ces Manieres & ce Goût ne soient les mêmes. Cette opposition forme entre elles une espèce de Guerre, où l’une & l’autre se traitent souvent avec un mépris égal. Il me paroit que cette Guerre est assez mal-fondée ; mais je n’ai pas assez de crédit dans le monde pour la terminer, & j’ai bien prévû que ce qui a dû charmer l’Angleterre, [12] pourra n’avoir que peu de charmes pour la France.

Incertain de l’accueil que le Public fera à ma Traduction, je ne donne ce Volume que comme un Essai pour en pressentir le jugement ; prêt de ma part à continuer ou à discontinuer les autres, selon la reception qu’y trouvera celui-ci. Je ne ferai pas valoir la peine qu’il m’en a coûté pour le mettre en état de soutenir, à quelques égards, la réputation de l’Auteur. C’est dequoi l’on ne s’informe guères, & qu’on ne sauroit sentir aussi-bien que moi ; mais je dois avertir le Public, que j’ai écarté tout ce qui est tellement particulier à la Nation Angloise, ou à la Ville de Londres, qu’il ne peut avoir aucune grace ailleurs. J’ai aussi retranché tous les Articles de pure Gazette, & je n’ai pas négligé de donner des Eclaircissemens dans les endroits, où ils m’ont paru nécessaires. Quant à ce dernier point, [13] j’ai fait de mon mieux ; & cependant je n’oserois me flater de n’être pas tombé dans la faute qu’on reproche aux Commentateurs, c’est-à-dire, d’expliquer les Endroits faciles, & de passer legérement sur les autres. Je saurai bientôt ce qui en est, & si j’en viens au second Volume, je profiterai avec plaisir des avis & des lumiéres que l’on voudra bien me communiquer.

Je tiendrois mal la promesse que je viens de faire, de donner tous les Eclaircissemens possibles, si je ne traduisois pas ici quelques petits Ouvrages qui doivent naturellement servir d’Introduction à celui que je publie. On va les voir dans l’ordre suivant. Le i, le ii, & le iii. sont les Pièces Pseudonymes, ou Anonymes, qui furent écrites par le Dr. Swift, & qui servirent de prétexte à la production du Philosophe Nouvelliste. Le iv. est l’Epître dédicatoire que l’Auteur mit à la [14] tête des deux prémiers Volumes qu’il fit imprimer en 1710. sous le faux Nom d’Isaac Bickerstaff ; & le v. est la Préface du même Auteur au devant du iv. Volume imprimé en 1711. sous son véritable Nom de Richard Steele. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1