Citation: Anonym (Ed.): "XXIV. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\024 (1716), pp. 140-145, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1548 [last accessed: ].


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XXIV. Discours.

Citation/Motto► Μέγα βίζλιου, μέγα κακόν.

Callimaq. par Athenée, Liv. iii. Ch. i.

Un gros Livre est souvent un grand Mal. ◀Citation/Motto

Level 2► Un Auteur, qui publie ses Ecrits en un Volume, a beaucoup d’avantage sur celui qui ne donne que des Traitez séparez, & qu’une Pièce après l’autre. On ne s’attend pas à rien trouver de considérable dans un gros Volume, qu’au bout [141] de quelque long Préambule ennuïeux, & de certains Lieux communs, qui disposent l’Esprit des Lecteurs à ce qui doit suivre. Que dis-je ? Les Auteurs ont établi pour Maxime, qu’ils doivent se négliger quelquefois ; parce que le plus severe Lecteur n’est pas toûjours attentif, & qu’il passe bien des choses à un Homme qui écrit des Ouvrages de longue haleine. Metatextuality► C’est ce qui a donné occasion au fameux Proverbe Grec, que j’ai pris pour le sujet de mon Discours. ◀Metatextuality

Tout au contraire, ceux qui publient leurs Pensées sur des Feüilles volantes, & pour ainsi dire par morceaux, n’ont aucun de ses avantages. Il faut qu’ils entrent d’abord en matiere, & qu’ils écrivent d’un stile vif & soutenu ; à moins de cela, nos Pièces sont jettées à quartier, & l’on nous traite de fades & d’insipides : Il faut que toutes les parties de notre Discours soient bien unies ensemble, & que le sujet en soit tout-à-fait nouveau, ou qu’il le devienne par le tour de l’expression. Si les Livres de nos meilleurs Ecrivains devoient être ainsi détaillez au Public, & que chaque Page en fût soumise au goût de quarante ou cinquante mille personnes, il est fort à craindre qu’on n’y trouvât une infinité d’Expressions plates, de Remarques triviales, de Sujets rebatus, & de Lieux communs, qui passent en gros avec le reste. D’ailleurs, quoique certaines Feüilles volantes puissent être composées de pièces de [142] raport, de simples Ebauches & de Projets irreguliers, on voudroit souvent que chacune enfermât une espèce de Traité, & que la solidité des Pensées ou leur abondance y supléât au défaut de la grosseur. On demanderoit que le Caractère d’un Fantasque ou d’un Bourru y fût poussé à bout & qu’on y developât un Sujet, sans tomber dans aucune de ces Tautologies & de ces Amplifications qui se pardonnent à des Ouvrages plus étendus. La plûpart des Ecrivains de Morale suivent, dans leurs Ordonnances, la Méthode de Galien ; leurs Medecines sont copieuses. Mais un Ecrivain d’Essais doit s’en tenir à la pratique des Chymistes, & donner à un petit nombre de goutes la vertu d’un plein Verre de Potion. Si tous les Livres étoient ainsi reduits à leur Quintessence, il y a bien de gros Ouvrages qui ne paroîtroient que sur une Feüille volante : il n’y auroit presque pas un seul in Folio : Tous les Ecrits d’un Siècle n’occuperoient que peu de Tablettes ; pour ne rien dire de quelques Millions de Volumes qui s’anéantiroirent absolument.

Je ne croi pas que la difficulté, qu’on trouve à fournir des Pièces détachées de la nature de celle-ci, ait empêché les Auteurs de communiquer leurs pensées au Public de la même maniere : Mais je m’étonne qu’il n’y ait que les Gazettiers & les zélez Défenseurs des Partis qui suivent cette Méthode ; comme s’il ne valoit pas [143] mieux s’instruire dans la Sagesse & la Vertu, que dans la Politique ; & aprendre quels sont les devoirs des Peres, des Maris & des Enfans, que devenir Conseillers & Ministres d’Etat. Si les Philosophes & les grands Hommes de l’Antiquité, qui ont pris tant de peine pour l’instruction des autres, & les rendre plus sages & meilleurs qu’ils n’étoient, avoient eu l’Art de l’Imprimerie, il n’y a nul doute qu’ils ne l’eussent, emploïé à distribuer ainsi leurs Leçons au Public. Nos Feüilles volantes seroient d’un grand usage, si elles ne tendoient qu’à répandre le bon Sens dans le gros du Peuple, qu’à éclairer leur Esprit, qu’à les animer à la Vertu, qu’à dissiper les chagrins d’un Cœur afligé, & qu’à délasser, par des innocens badinages, ceux qui s’apliquent à l’Etude ou à des occupations plus severes. Lors que la connoissance, au lieu d’être enfermée dans les Livres, & cachée dans les Bibliotheques ou les Cabinets, est imposée de cette maniere au Public ; lorsqu’on l’examine à la rigueur dans toutes les Societez & qu’elle sert d’Entretien à toutes les Tables, je ne saurois m’empêcher de reflechir sur cet Endroit des Proverbes, où Salomon dit : Citation/Motto► 1 La souveraine Sagesse crie hautement par tout ; elle fait retentir sa voix dans les ruës ; elle crie dans les Carrefours, là où il y a le plus de bruit, & à l’entrée des Portes ; elle publie ses discours dans la Ville : Innocens, dit-[144]elle, jusqu’à quand aimerez-vous les sotises ? jusqu’à quand les Moqueurs se plairont-ils à la Moquerie, & les Fous haïront-ils la Science ? ◀Citation/Motto

La quantité de Lettres, que je reçois des Personnes de l’un & l’autre Sexe, qui ont très-bon Sens, à ce que je puis voir par la maniere dont elles écrivent, ne m’encourage pas peu à poursuivre mon Dessein. D’ailleurs, mon Libraire m’annonce que le Débit de mes Feüilles augmente de jour en jour. C’est à son instance que je continuerai mes Speculations Campagnardes jusqu’à la fin de ce mois ; outre que j’ai ouï dire que plusieurs Personnes en ont fait un recueil à part, aussi bien que de mes Discours sur l’Esprit, les Opera, des Points de Morale, & des Sujets qui dépendent de l’Imagination ou de la Fantaisie.

Je ne suis point du tout mortifié lors que je voi quelquefois mes pièces rejettés par des Gens qui n’ont ni Goût ni Litterature. Il y a de si épais Nuages qui obscurcissent l’Entendement de la plûpart des Hommes, qu’il est presque impossible à la Lumiere d’y penétrer. On diroit que la nuit & les ténèbres l’envelopent de tous côtez :

Citation/Motto► 2 Nox atra cava circumvolat umbra. ◀Citation/Motto

Level 3► Fabel► C’est à cette sorte d’Esprits bouchez que je dois apliquer la Fable de la jeune Tau-[145]pe, qui, après avoir consulté bien des Oculistes pour remedier à la foiblesse de ses yeux, fut enfin pourvûë d’une paire de Lunettes ; mais lorsqu’elle voulut s’en servir, sa Mere lui dit fort sagement. « Que les Lunettes pouvoient être de quelque secours aux Hommes, mais qu’elles étoient inutiles à une Taupe. » ◀Fabel ◀Level 3 Ce n’est donc pas en faveur des Taupes que je publie mes Discours journaliers.

Du reste, outre ceux qui sont Taupes par Ignorance, il y en a d’autres qui le sont par Envie. Si le Proverbe Latin dit, Allegorie► Citation/Motto► 3 Qu’un Homme est un Loup à l’égard d’un autre, ◀Citation/Motto on peut dire en genéral, qu’un Auteur est une Taupe à l’égard de son Confrere. Ils ne sauroient découvrir des beautez dans leurs Ouvrages réciproques ; ils n’ont des yeux que pour observer les fautes & les méprises : Il est vrai qu’ils aperçoivent la Lumiere, comme on le dit des Animaux qui leur ressemblent, mais cette idée leur est pénible ; ils ferment aussitôt les yeux, & se retirent dans une obscurité volontaire. ◀Allegorie J’ai déjà surpris deux ou trois Individus de cette engeance ténébreuse & maligne, & j’ai resolu d’en faire un Cordon, pour les produire tous enfilez dans une de mes Pièces, afin qu’ils servent d’Exemple à toutes les Taupes du même calibre.

C. ◀Level 2 ◀Level 1

1Chap. i. 20, 21, 22,

2Virg. Æneid. ii. 360.

3Homo Homini Lupus. Plaut. Afin. Act. ii. Sc. iv. 88.