Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "XXIII. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\023 (1716), pp. 133-140, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1547 [consulté le: ].


Niveau 1►

XXIII. Discours

Citation/Devise► Doctrina sed vim promovet insitam,
Rectique cultus pectora roborant :
Utcumque defecere mores,
Dedecorant benè nata culpæ.

Hor.L.iv.Od.iv.33.

Mais lorsque la Doctrine est jointe à la vigueur naturelle de l’Esprit, elle pousse encore plus loin sa force & son etendue, & une heureuse éducation augmente & fortifie le courage ; pour peu qu’elle vienne à manquer, les ames les mieux nées se deshonorent par des fautes irréparables. ◀Citation/Devise

Niveau 2► Niveau 3► Récit général► Hier mon Ami le Chevalier & moi nous nous promenions ensemble, lorsque nous vîmes passer à cheval un jeune Homme, au teint frais, & d’une constitution vigoureuse, qui couroit au grand galop, avec deux Valets à sa suite. Je lui demandai qui étoit ce beau Cavalier, & il me répondit que c’étoit un jeune Gentilhomme fort riche, élevé par une tendre Mere qui demeuroit à quelques milles de l’endroit où nous étions. C’est une très bonne Dame, ajoûta mon Ami ; mais elle a pris tant de soin pour la santé de son Fils, qu’il n’est bon à quoi que ce soit au Monde. Elle découvrit bien-tôt que la Lecture lui fatiguoit les yeux, & que l’Ecriture lui don-[134]noit un gros mal de tête. Il fut donc lâché dans les Bois aussi tôt qu’il put aller à cheval, ou porter un Fusil sur l’epaule. En un mot, par la relation de mon Ami, je trouvai qu’il avoit fait bonne provision de santé, mais non pas d’autre chose ; & que si l’unique but d’un Homme étoit de vivre, il n’y auroit pas, dans toute la Province, un jeune Cavalier plus accompli. ◀Récit général ◀Niveau 3

Il faut avouer que, depuis mon sejour à la Campagne, j’ai entendu parler d’un nombre infini de jeunes Heritiers & de Freres aînez, qui comptant sur le Bien qui leur doit revenir, soit que la flaterie de leurs Domestiques, les entretienne dans cette idée, ou que ceux qui ont soin de leur Education soient prévenus de la même sotise, s’imaginent que toutes les autres qualitez leur sont inutiles, & ne servent qu’à maintenir le nom de leurs Familles, & à transmettre, en Ligne directe, leurs Domaines à la posterité.

Metatextualité► C’est ce qui me rapelle souvent dans l’esprit une Avanture de deux Amis, que je vais rapporter au long sous des Noms empruntez, & dont la Morale ne peut qu’être utile, malgré quelques circonstances qui l’accompagnent & qui sentent plutôt le Roman qu’une Histoire veritable. ◀Metatextualité

Niveau 3► Récit général► Eudoxe & Leontin n’avoient que peu de bien, lorsqu’ils commencerent à paroître dans le Monde. Ils avoient l’un & 1’autre [135] du bon sens & beaucoup de Vertu. Ils firent leurs Etudes ensemble dès leur plus tendre jeunesse, & contracterent une si grande Amitié, qu’elle dura jusqu’à la fin de leur Vie. Lorsqu’Eudoxe voulut s’établir, il trouva les moïens de s’insinuer dans une Cour, où, à la faveur de ces talens naturels & acquis, il passa par divers Emplois, & s’eleva enfin à une haute fortune. Leontin au contraire chercha toutes les occasions de cultiver son Esprit par l’Etude, la Conversation & les Voïages. Il n’étoit pas seulement imbu de toutes les Sciences, mais il connoissoit tout ce qu’il y avoit de plus habiles Gens en Europe. Il entendoit parfaitement bien les Intérêts des Princes, avec les Coutumes & les Maximes de leurs Cours, & à peine trouvoit-il dans la Gazette le Nom de quelque Personne célèbre, qu’il ne se fût entretenu avec elle, ou qu’il ne l’eût vûe. En un mot, il avoit si bien digeré & entremêlé sa connoissance des Hommes & des Livres, qu’il étoit une des Personnes les plus accomplies de son Siècle. Pendant tout le cours de ses Etudes & de ses Voïages, il ne manqua pas d’entretenir une exacte correspondance avec Eudoxe, qui se rendoit souvent agréable aux principaux Seigneurs de la Cour par les nouvelles qu’il recevoit de Leontin. D’abord qu’ils eurent passé l’un & l’autre leur quarantième année, qui est l’âge, si nous en croïons M.Couvley, auquel on ne doit pas se jouer de la Vie, ni s’amuser à des [136] bagatelles, ils résolurent, suivant leur ancienne Convention, de se retirer à la Campagne, & d’y passer le reste de leurs jours. Dans cette vûe ils se marierent tous deux à peu près en même tems. Leontin, avec son Capital & la Dot de sa femme, acheta une Terre de trois cens Pièces de revenu annuel, dans le voisinage d’Eudoxe qui en avoit acquis une autre d’autant de mille Pièces de rente. Leurs deux Femmes accoucherent presque au même tems ; celle d’Eudoxe d’un Garçon, & celle de Leontin d’une Fille ; mais le dernier eut le malheur de perdre son Epouse, qui faisoit toute sa joie, & qui mourut quelques jours après la naissance de sa Fille. Il n’auroit pû survivre à cette rude séparation, si les fréquentes Visites de son Ami ne l’avoient consolé. Un jour qu’ils raisonnoient ensemble avec leur familiarité ordinaire, Leontin persuadé qu’il ne pouvoit lui-même donner à sa Fille une Education sortable, & Eudoxe convaincu qu’un Fils, qui doit hériter de grands biens, n’est que trop exposé à prendre de mauvais plis, ils résolurent tous deux de faire un échange de leurs Enfans, c’est à dire, que le Garçon seroit élevé chez Leontin, sur le pié de son Fils, & que la Petite demeureroit avec Eudoxe, en qualité de sa Fille, jusqu’à ce que l’un & l’autre eussent atteint l’âge de discretion. L’Epouse d’Eudoxe assurée que son Fils ne pouvoit jamais être mieux placé qu’avec Leontin, & sachant d’ailleurs [137] qu’il seroit toûjours sous ses propres yeux, fut amenée peu à peu à consentir à ce Troc. Elle prit donc Leonilla, c’est ainsi que la Petite se nommoit, & l’éleva comme sa Fille. Chacun de ces deux Amis conçut une si grande amitié pour l’Enfant qui étoit commis à ses soins, qu’il sentoit une véritable tendresse de Pere, lors même qu’il ne l’étoit que de nom. Quoique Florio, le jeune Heritier qui demeuroit avec Leontin, eût beaucoup de respect & d’amitié pour son prétendu Pere, on l’instruisoit à témoigner de la joie à la vûë d’Eudoxe qui de son côté alloit souvent chez son Ami, & qui, poussé par son affection naturelle, ou les régles de la Prudence, n’oublioit rien pour s’attirer l’estime & l’amitié de Florio. Ce jeune Garçon ne fut pas plûtôt d’un âge à connoître les moïens de son Pere putatif, qu’il resolut de s’avancer dans le Monde par son industrie. Plein de cette idée, qui se fortifioit de jour en jour dans son Esprit, il s’apliqua, avec une ardeur extraordinaire, à tout ce que Leontin lui recommandoit. Ses beaux Dons naturels, soutenus & dirigez par les avis d’un si habile Conseiller, le mirent en état de faire, en peu de tems, des progrès considerables dans toutes les parties de son Education. Il n’avoit pas encore atteint l’âge de vingt ans, qu’après avoir achevé ses Etudes & fait ses Exercices à l’Académie avec un aplaudissement genéral, il fut envoïé aux Colléges [138] en Droit, où très-peu de ceux qui s’atendent à hériter de grands Biens, deviennent habiles Jurisconsultes. Florio n’étoit pas de ce nombre ; persuadé qu’avec trois cens Pièces de revenu, pour Leontin & lui-même, il n’y avoit pas dequoi vivre fort au large, il étudia sans relâche, jusqu’à ce qu’il fût bien instruit des Loix & du Gouvernement de sa Patrie.

Je devois avertir plûtôt mes Lecteurs que Florio, pendant qu’il demeuroit avec son Pere putatif, étoit toûjours le bien-venu dans la Maison d’Eudoxe où après avoir connu Leonilla dès son enfance, il en devint insensiblement amoureux. Eleve dans tous les principes de l’Honeur & de la Vertu, cette nouvelle Passion ne pouvoit que lui causer beaucoup d’inquietude. Sans espoir d’obtenir jamais une si riche Heritiere, il auroit mieux aimé souffrir la Mort, que de rien atenter par aucune voie indirecte. Leonilla, qui à une grande Beauté joignoit une plus grande Modestie, nourrissoit d’ailleurs un secret penchant pour Florio ; mais elle se conduisit avec tant de prudence, qu’il ne put jamais en soupçonner la moindre chose. Malgré le feu qui le consumoit, & qui fait toûjours plus de ravage dans un Cœur noble & vertueux, Florio travailloit à se munir de tout ce qui peut aider un Homme à faire fortune, & à paroître avec éclat dans le Monde, lors qu’il reçut des ordres positifs de Leontin de se rendre incessamment à la Campagne. Il [139] n’y a nul doute qu’Eudoxe charmé de la réputation que son Fils s’étoit aquise, ne brûlât d’envie de se découvrir à lui. Quoi qu’il en soit, le lendemain de son arrivée, Leontin lui dit qu’Eudoxe avoit quelque chose de la derniere importance à lui communiquer, & là-dessus il l’embrassa, les larmes à l’œil. Florio ne fut pas plûtôt arrivé à la grande Maison qui étoit dans leur voisinage, qu’après les salutations de l’un & de l’autre côté, Eudoxe le prit par la main, & le conduisit dans son Cabinet. Ce fut là qu’il lui découvrit tout le mystere de sa Naissance & de son Education, & qu’il s’exprima en ces termes : « Il ne me reste aucune autre voïe de témoigner ma gratitude à Leontin, que celle de vous marier avec sa Fille. Par le Secret que je viens de vous reveler, il aura toujours le plaisir d’être votre Pere, & Leonilla sera toujours ma Fille ; sa tendresse filiale, quoique nul placée, a été si exemplaire, qu’elle est digne de la plus grande récompense que je lui puisse donner. Vous aurez la satisfaction de jouïr d’un Héritage fort honête, dont vous auriez perdu le goût, si vous aviez sû qu’il vous apartenoit. Continuez seulement à le mériter comme vous avez fait jusques-ici. J’ai laissé votre Mere dans la Chambre voisine. Ses entrailles sont émues à cause de vous. Elle entretient Leonilla du même Secret que je viens de vous communiquer. » A l’ouie [140] de ces mots, Florio fut si frapé de son Bonheur, qu’il ne put jamais ouvrir la bouche ; mais abatu aux piez de son Pere, & au milieu d’un torrent de larmes, il lui baisoit les genoux & les embrassoit, lui demandoit sa bénédiction, & lui marquoit dans un profond silence, toute la tendresse, la soumission & la gratitude dont il avoit le cœur plein, & qu’il lui étoit impossible d’exprimer. Enfin l’heureux Couple fut marié, & l’illustre Eudoxe leur donna la moitié de ses revenus. Leontin & Eudoxe passerent le reste de leurs jours ensemble ; &, dans la conduite afectionnee & respectueuse que Florio & Leonilla tinrent à leur égard, ils trouverent la juste récompense, de même que les éfets naturels, du soin qu’ils avoient pris de leur Education. ◀Récit général ◀Niveau 3

L. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1