Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "Discours IX.", dans: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.6\009 (1759), pp. 410-415, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2256 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours IX.

Niveau 2► Un homme, du monde, un élégant, vient de m’écrire une lettre qui devroit être imprimée en caracteres d’or, & affichée au coin des rues, à la porte des spectacles, des cafés, pour servir, par son ridicule, d’antidote aux maximes hardies, indécentes & dangereuses, que la fatuité & la corruption ont répandues dans le monde. S’il est vrai que le dernier excès de l’égarement & de la déraison puisse éclairer les esprits non encore absolument égarés, cette lettre est un vrai spécifique pour le mal dont elle nous force à gémir. En voici le sujet.

Niveau 3► Récit général► Une Comédienne célébre par ses charmes & ses talens, a écrit une lettre pleine d’honnêteté & de raison à un galant homme qui soupire pour elle ; elle ne peut aimer cet homme, & elle [411] a le courage de le lui dire, & de refuser les offres. Cette lettre confiée à un commissionnaire étourdi, & n’ayant pas une suscription bien lisible, a été portée à une autre personne que celle à qui elle étoit adressée. Celui qui l’a reçue croit devoir me l’envoyer avec ses réflexions, pour venger le sens commun, blessé, dit-il, par une conduite aussi irréguliere. Il prétend qu’une Commédienne doit s’interdire toutes les délicates distinctions dont les honnêtes-femmes font la regle de leurs procédés ; & que ses faveurs appartenant de droit au public, elle est censée revêche & infidelle à la loi commune de son état si elle les refuse, sous quelque prétexte que ce puisse être, dès qu’on offre de les lui payer. Il va plus loin ; car la fatuité se distingue par l’abondance des paradoxes, & sçait en hazarder quelquefois de si hardis, qu’elle attrape par-là la réputation d’esprit. Il soutient que dans une fille [412] de théâtre, un refus fondé uniquement sur le défaut de goût pour l’objet qui se présente, est orgueil & arrogance, parce qu’il n’appartient qu’aux femmes de qui on ne peut rien exiger sans amour, de consulter leur cœur avant que de se rendre. Il fait sur cela les raisonnemens les plus hardis & les plus ingénieux ; & s’il étoit possible que l’erreur & le libertinage eussent jamais des paradoxes vainqueurs, le bon sens courroit risque ici d’être en défaut en voulant combattre un esprit aussi inventif & aussi déterminé. Heureusement nous avons nos principes pris dans la nature, & confirmés tous les jours par le respect & le touchant intérêt que nous inspirent la bonne foi qui refuse, & la vérité qui couronne les faveurs de l’amour, & jamais les brillantes maximes de l’esprit ne prévaudront à cet égard contre le cri sacré du cœur. Mais si jamais ce fatal prodige pouvoit s’opérer, l’homme qui [413] m’écrit auroit droit d’y prétendre. J’ai pris la liberté de lui répondre. Il me menace de me persiffler rigoureusement s’il ne voit pas dans mes réflexions un ton de censure qui parte d’une certaine estime pour son systême. Je lui déclare que son sifflet que je crois déjà entendre, loin de m’épouvanter, m’anime au combat, & ne retentit dans mon oreille que comme le cor bruyant, dont l’effet est d’exciter le chasseur à la poursuite du cerf audacieux.

Je crois devoir faire connoître la lettre de la Demoiselle. Je la prie de croire que si elle m’étoit connue elle-même, j’aurois aisément sacrifié le plaisir de louer publiquement son procédé, que j’admire, à la discrétion, qu’elle m’eût peut-être demandé. [414]

Niveau 4► Lettre/Lettre au directeur► Monsieur,

« Je suis mortifiée de ne vous avoir pas encore fait de réponse. Il m’a été impossible d’écrire plutôt, n’ayant pas quitté les répétitions depuis quelques jours. Je suis bien fâchée de ne pouvoir souscrire à votre demande à l’égard de ma loge, mais je n’ai guere que ces momens-là pour songer à mon métier. Ne croyez pas que ce soit humeur, ni manque de l’amitié que je vous ai promise, & que je vous dois, Monsieur, par votre façon de penser à mon égard : ce sera toujours avec plaisir, que je vous verrai au théâtre, & mon accueil se ressentira toujours de cette même amitié. Ne croyez pas non plus que l’on me fasse agir ; si cela étoit, ma façon de penser & de me conduire ne pourroit pas m’engager au secret. Loin d’être barbare, comme vous me menacez de m’en [415] accuser, c’est un service que je vous rends, & dont vous sentirez le prix quelque jour. Ne pouvant répondre aux sentimens qui vous agitent, je suis résolu de ne point sortir de ceux que je vous ai promis, ausquels je serai toujours fidelle ; & je vous conjure de ne pas insister davantage pour ma loge. J’espere que loin de céder aveuglément à vos transports, la raison vous rendra plus calme, & vous connoîtrez alors toute la délicatesse de mon procédé. »

J’ai l’honneur d’être, &c. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 4 ◀Récit général ◀Niveau 3 ◀Niveau 2 ◀Niveau 1