Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "Discours II.", dans: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.6\002 (1759), pp. 59-84, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2249 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours II.

Niveau 2► Récit général► Je fus obligé il y a quelque tems d’aller à la Cour : je pris la quatrieme place d’un carrosse ; les trois autres étoient occupées par des hommes d’esprit & de quelque distinction.

A leur air & à leur discours, je jugeai que c’étoit trois mécontens de la fortune. Ils étoient fort tristes, & leur tristesse étoit intéressante. Je me sentis porté à entrer dans leur peine, j’en sçus bientôt la cause. Ils alloient être heureux après beaucoup de fatigue, & ils avoient été barrés par des gens simples, sans apparence, & qui ils n’avoient jamais supposé ni vûes ni esprit. Cela nous donna occasion de parler de certaines fortunes que l’on trouvoit extraordinaires ; & me proposant de les consoler, je leur demandai la permission de leur communiquer [60] les réflexions que j’avois déjà faites sur ces sortes de fortunes, bien différentes de celles qu’ils faisoient eux-mêmes : ils me prierent de parler, & comme ce que je leur dis m’est resté dans la mémoire, & qu’ils y applaudirent, Metatextualité► je vais le placer ici, ne fut-ce que pour jetter quelque variété dans cet ouvrage. ◀Metatextualité

J’ai quelquefois été traversé comme vous, leur dis-je, par des gens que je croyois dénués de toute sorte d’esprit, dont je ne me défiois nullement, à qui je me serois confié si leurs soins m’avoient paru nécessaires au succès de mes desseins ; & que j’aurois cru facile de supplanter, quand même je les aurois trouvé fort avancés dans leurs poursuites. Ce que j’ai éprouvé de leurs intrigues secrettes & presque incompréhensibles, m’a si fort affecté, que pour ma propre satisfaction, autant que pour mon intérêt, j’ai voulu remonter à la source de leurs moyens. Leurs moyens sont précisément dans [61] leur esprit, que leur principale étude est de cacher entierement : esprit fin & ferme, qu’une seule sorte d’impression peut toucher & qu’aucune ne peut trahir ; que la dissimulation rend impénétrable pour qui un examen continuel & pourtant absolument caché du caractere des hommes, est un fonds inépuisable de ressources ; & qui ayant toujours par là de quoi se retourner, n’échouent jamais ni par le dégoût, ni par l’indiscrétion.

Vous pourrez me faire une objection que je vais prévenir. Tous les jours un homme de cabinet peint les hommes dans un ouvrage excellent, ce qui prouve qu’il les a étudiés, & tous les jours il est dupé par ces mêmes hommes, même par les plus bornés.

Je ne disconviens pas que cela n’arrive ; mais ce Philosophe, malgré toutes ses réflexions & tout son esprit, n’a des hommes qu’une connoissance [62] imparfaite ; c’est en général qu’il les peint, & ce n’est aussi qu’en général qu’il les connoît. Si on l’interrogeoit particulierement, on verroit qu’il y a mille choses en eux qu’il ne sçait pas qui y soient & qu’il ne se doute pas qui y puissent être : au lieu que les gens dont je parle ont une connoissance profonde, ils ont de plus une expérience pratique, ce qui seroit seul une avance infinie pour porter à son période le grand art de duper.

Il y en a dans toutes les classes : tout ce qui arrive de pis aux moins fins, c’est d’être soupçonnés. S’ils sont découverts, c’est lorsqu’ils ont parfaitement réussi, & que se laissant volontairement entraîner par une ambition d’une nouvelle espece, ils veulent ajouter à leur triomphe le plaisir d’en jouir.

A la Cour, par exemple, où regnent le déguisement & l’ambition, on voit quelquefois des fortunes qui [63] semblent tombées des nues : il n’est pas toujours impossible de découvrir le secret de leur source lorsqu’elles viennent à éclater ; mais avant qu’elles eussent frappé les yeux, qui dans le monde les eût imaginées ? Tout en est étonnant ; le moyen de l’obtention, le motif du don, l’objet de la faveur ; cependant elles sont réelles, elles existent, & elles existent d’autant plus qu’on a songé à les conserver avant que de les obtenir.

Je fais une réflexion sur ces moyens si incompréhensibles dont se servent les gens dont je parle. Ce sont souvent les plus simples qu’ils employent, & ils ont raison ; car les plus simples sont les plus extraordinaires dans un lieu où tout le monde s’intriguant, même pour des miseres, il est naturel qu’ils en cherchent eux-mêmes, & qu’ils supposent que les autres n’en chercheront que dans les efforts de leur imagination.

Récit général► Pourquoi Agénor a-t’il manqué ce [64] poste important dont il est si digne, & pourquoi Théophile va-t’il l’occuper ? C’est, me répondra-t’on, parce que le premier n’a pas fait assez de démarches pour l’obtenir. Ne seroit-ce pas que Théophile y aspirant dès long-tems, a commencé par se rendre agréable en attendant qu’il pût y songer ; qu’il s’est hâté de déplaire dès qu’il a sçu la maladie de son prédécesseur, & que le jour de sa mort il a fait à dessein une sottise qui ne permettoit plus qu’on balançât à l’éloigner.

Tout en préparant sa disgrace, il s’étoit fait des titres qui ne permettoient pas qu’elle ne fut point honorable ; ce poste s’est présenté, & il y a été nommé. On n’a pas fait ce raisonnement sur la préférence que Théophile a paru obtenir, parce qu’il a toujours affecté de paroître extrêmement intriguant, & que d’autres se sont servis avant lui des moyens que je lui prête, (ce qui doit les faire regarder comme [65] trop simples,) & c’est précisément parce qu’ils ont ce caractere, & qu’il n’est pas vraisemblable qu’il les ait employés, que je juge qu’il s’en est servi. ◀Récit général

Récit général►Hétéroportrait► Alcandre est né assez bête ; rien n’a pu lui donner un certain usage du monde, & nullement fait pour aller pirouetter dans les cercles brillans où l’inflexible persifflage lui eût appris à se connoître, il s’est renfermé dans quelques cotteries où le maussade & le plat cailletage lui a appris à s’oublier. Un Madrigal assez ridicule lui a attiré les hommages bruyans & monotones de quelques femmelettes, anciennes douairieres des marais de l’Hélicon. Alcandre enflé de son esprit & de sa gloire, a barbouillé une demi-main de papier, & l’ouvrage fait, il l’a intitulé fierement : Comédie en un Acte. Jusques-là on apperçoit encore du vraisemblable, mais il paroît certainement finir à la réception de cette [66] Piece ridicule. Fausses conjectures : l’art d’Alcandre triomphe des bornes du possible : sa Comédie est jouée ; il est vrai qu’elle est sifflée impitoyablement, mais enfin elle a eu les honneurs du Théâtre, & c’est tout ce que pouvoit prétendre l’ambition la plus immodérée. ◀Hétéroportrait

Voilà un fait, & voilà un miracle. Raisonnons à présent sur les moyens dont Alcandre s’est servi, je les ai approfondis, & je puis en parler sçavamment. Il est naturel de présumer qu’il a eu quelque protecteur puissant, ou qu’il a dû cette faveur à ses importunes supplications. Ce n’est point là pourtant la voie qu’il a suivie, voie rebattue que prend un Auteur qui n’a pas de certaines ressources dans l’esprit, & dont l’issue est trop incertaine. Voici exactement comment il s’est conduit.

Hétéroportrait► Thalie est douce, généreuse & complaisante ; son plus grand soin est [67] d’éviter de se faire des ennemis, & sa plus grande douleur seroit d’en avoir. ◀Hétéroportrait Alcandre est allé la trouver, & il lui dit : belle Thalie, vous avez des vertus & des charmes ; avec de telles qualités, vous connoîtriez bien peu & le théâtre & le monde, si vous croyiez n’avoir point d’ennemis. Vous en avez ; on vous accuse de hauteur, d’orgueil & de dureté. Ces accusations doivent vous pénétrer de douleur, j’imagine un moyen de les faire finir. Vous con-connoissez <sic> ma Piece, elle est détestable, & sans le crédit de mes amis elle n’eût pas même été lue ; la nécessité de me faire des ressources, pouvoit seule, après me l’avoir fait écrire, m’engager à la hazarder ; mais je n’espere pas un second miracle, & je m’attens parfaitement à n’être jamais joué, à moins que vous ne goûtiez l’expédient qui se présente à moi naturellement. Je m’imagine donc que si cet ouvrage, jugé si mauvais, trouvoit en vous une pro-[68]tectrice, cela vous feroit un honneur infini : ma chute, dont je suis certain, ajouteroit même prodigieusement à votre gloire ; je répandrois partout, & je vous en donne ma parole d’honneur, que vous trouviez ma Piece ce qu’elle étoit, mais que je vous avois confié mes motifs, & que vous avez cédé aux douceurs de la bienfaisance. Quel avantage ne remporteriez-vous sur vos ennemis ! Toutes leurs accusations tomberoient alors d’elles-mêmes, car yotre <sic> procédé feroit naître l’idée d’un caractere adorable & absolument opposé à celui qu’on vous donne.

Thalie rêva pendant quelque tems ; elle jugea enfin qu’Alcandre ne pouvoit guere cacher un imposteur ; que le moyen qu’il lui proposoit, tournoit trop contre lui-même, puisqu’il s’avouoit certain de sa chûte, pour n’être qu’un simple stratagême, & elle accepta sa proposition, que le plaisir de se [69] venger de ses ennemis lui rendoit agréable.

Metatextualité► Que conclure à présent de l’expédient d’Alcandre ? Je conviens qu’en l’examinant superficiellement, il doit paroître extraordinaire, mais je m’imagine aussi qu’en y réfléchissant bien il devient tout simple. ◀Metatextualité ◀Récit général

Récit général► Matthieu Girou, après avoir perdu par ses dissipations impertinentes, son bien, ses amis & son honneur, eût pris le parti de se pendre, s’il n’avoit eu de certaines ressources dans l’esprit. Pendant qu’il étoit & qu’il faisoit le riche, il avoit vécu avec l’opulent, le fastueux, le rusé Mondor, & il l’avoit connu. Il alla le trouver, & lui dit : nous avons été amis, mais nous allons cesser de l’être suivant l’usage ; vous conservez des millions, & je n’ai plus que des dettes ; l’amitié ne peut subsister dans une inégalité aussi parfaite. Ce n’est donc plus comme votre ami que je me présente devant vous, c’est [70] comme votre serviteur très-humble. . . . . Eh, si donc, lui dit Mondor, en l’interrompant, j’ai pour vous la même considération. . . . Vous me rassurez mal, reprit Girou, mais cela me touche peu ; je suis même fort aise de voir que je n’ai plus à compter sur un sentiment dont la durée seroit peut-être inutile à ma situation, & m’empêcheroit de la rendre meilleure en me forçant d’écouter une certaine délicatesse ; tout ce que je vous demande, c’est de m’entendre. Quand nous roulions ensemble, poursuivit-il, vous aviez toujours quelque objet de fantaisie, & Per * * * avoit soin de vous en fournir ! Per * * * vient de mourir, & votre goût n’est pas mort, je vous demande l’emploi vacant. Comment ! lui dit Mondor, que me proposez-vous ? Je vous croyois plus de sentimens. Il n’est plus question d’avoir des sentimens, reprit-il, je suis accoutumé à la dépense, & ne puis me passer d’argent ; il se trou-[71]ve, par hazard, que j’ai un des talens qui en donnent le plus, car vous sçavez que j’ai celui-là, & je m’en sers.

Mondor choqué de sa familiarité, voulut le prendre sur un certain ton. Monsieur, lui dit Matthieu, vous allez vous fâcher, je me retire ; vous pourrez cependant prendre d’autres résolutions, & dans cette espérance j’attendrai deux jours, si pendant ce tems je n’ai pas de vos nouvelles, ne comptez plus sur moi ; mais avant de rejetter absolument ma proposition, ayez la bonté de songer que ma situation justifie mes ressources ; que je ne me sens du goût & du talent que pour les intrigues de galanterie ; que l’habitude d’en former vous-même, ou de profiter, du moins, de celles que l’on forme pour vous, en a peut-être rendu l’usage nécessaire à votre plaisir ; que je vous ai quelquefois ravi ou privé d’objets charmans que vous regrettiez, & [72] que si votre refus me forçoit de m’offrir à un autre, mon adresse pourroit bien vous jouer encore souvent le même tour.

Il fut à peine sorti que Mondor fit des réflexions ; c’étoit un trésor qu’il alloit posséder ou qu’il alloit perdre. Que de jolis tendrons tomberoient dans ses filets si Matthieu se mêloit de les y conduire ! Que d’obstacles à surmonter ! Que d’avances peut-être perdues si ses agens & lui-même trouvoient Matthieu sur leur chemin ! Dans une pareille alternative, un voluptueux ne balance pas long-tems. Sa résolution fut donc telle qu’on la suppose, & voilà Girou bien-tôt presque aussi riche qu’il l’avoit jamais été ; le voilà, malgré la bassesse de sa condition, honoré du titre, spécieux d’ami, logé chez Mondor, recherché dans cent maisons, caressé par les deux tiers des jolies femmes de Paris, & souvent rival heureux de son maître. ◀Récit général [73]

Récit général► Cyane l’étrangere est un exemple peut-être plus frappant de l’efficacité des moyens simples. Mille aventures l’avoient rendu fameuse dans son premier printems ; elle avoit amassé un bien considérable donc elle étoit idolâtre, & peu de femmes de son état pouvoient le lui disputer pour la fortune & la célébrité. Malheureusement on n’est pas immortelle : le tems trop bien employé emporte rapidement sur ses aîles la volage beauté. Pour comble de maux elle devint sensible, elle s’attacha à un jeune dissipateur plus touché de ses richesses que de ses charmes, & la perte de sa fortune fut le prix de la conversion de son cœur.

Que va devenir la trop facile Cyane ? Plus de jeunesse, plus de beauté, & bien peu d’espérances. Quelle situation ! & comment après avoir perdu une fortune adorée, pouvoir se résoudre à souffrir l’affreuse indigence ? [74]

Dans son désespoir elle leva les yeux sur Paris où elle n’étoit jamais venue ; elle conçut aussi-tôt le dessein de s’y transporter ; elle partit peu de jours après, & des lettres de recommandation de quelques voluptueux qui ne se soucioient plus d’elle, furent tous les effets qu’elle y apporta.

Le hasard fit qu’elle eut pour compagnon de voyage un jeune Parisien peu aisé, mais garçon d’esprit, qui sçavoit son Paris, & qui pouvoit la servir par ses conseils.

La route devoit être longue, Richer sçavoit qu’en général, avec quelque femme que ce soit, on peut, surtout en route, & lorsqu’on n’est que deux dans une voiture, concevoir des espérances lorsqu’on a le tems de se faire écouter : on s’imagine bien d’ailleurs que Cyane accoutumée par état à de certaines manieres, n’avoit pas l’air du monde le plus imposant. On peut même conjecturer que le changement de [75] fortune, toujours humiliant, ne lui laissoit gueres l’esprit de paroître fiere.

Richer sçut si bien manier son esprit & se rendre agréable, qu’enfin il lui arracha le secret de son état & de son voyage, sans qu’elle omît aucune des circonstances, ni même les lettres de recommandation.

Il tomba à ses genoux comme un homme pénétré de la plus vive reconnoissance. Que je suis heureux ! lui dit-il dans son transport ; oui, mon bonheur est extrême ; oui, je conçois l’espérance de vous être utile par mes conseils, & cette douce idée me fait presque oublier la douleur dont m’a d’abord pénétré votre affreuse situation : mais avant que de m’expliquer sur les secours que je puis vous offrir, souffrez que je vous confie un secret non moins important pour moi que le bonheur de vous être utile. Belle Cyane, poursuivit-il, je vous adore ; tout [76] a dû vous l’apprendre ; votre beauté, votre esprit, votre ton charmant ont fait naître une passion que le respect accompagnoit & qui craignoit de paroître. Je me flattois que mon silence, qui parloit en faveur de mon caractere, me donneroit la liberté de vous voir à Paris ; & que là je pourrois, en employant tout pour vous plaire, trouver enfin le secret de vous toucher. Je ne vous faisois aucune question sur votre état, parce qu’il ne me venoit aucun soupçon qu’il pût être tel qu’il est ; cet état, sans rien changer au fond de mes sentimens, en diminue pourtant la douceur. J’esperois que faite pour un tendre engagement ; le plus tendre qu’on pût jamais former pourroit un jour tenter votre cœur. Quelle espérance me reste-t’il à présent ? Je ne puis, malgré ma passion, aspirer à votre tendresse ; votre situation vous interdit l’amour ; il vous faut des secours, je vois même que [77] vous ambitionnez des richesses, & je ne puis vous offrir que des sentimens. . . . . Je n’ai donc qu’une seule ressource, c’est de me servir, d’abuser même du besoin que vous avez de mes conseils ; je vous les offre, je vous en garantis l’utilité, mais je ne puis vous les donner qu’à ce prix.

Cyane avoit pris de l’estime pour Richer ; il lui parloit d’amour, & depuis la perte de sa fortune, qui étoit pour elle un sujet constant de honte secrette, ce langage devenoit flatteur. Ces conseils qu’on lui promettoit, pouvoient en effet lui être utiles dans une Ville qu’elle ne connoissoit pas. Que lui demandoit-on d’ailleurs ? Une faveur ? Une faveur de plus n’est pas une affaire lorsqu’elle est placée à propos.

Richer triompha & fut fidele à sa parole. Vos lettres de recommandation, lui dit-il, sont pour deux vieillards amis inséparables, voluptueux, [78] hypocrites, aussi avares que riches, & aussi peu délicats que peu sensibles. Quoique liés par le même fond de goût pour le plaisir, leur caractere est pourtant bien différent. L’un n’aime qu’un air sérieux, réservé & tendre ; l’autre veut que l’on soit vive, étourdie & volage. Vous ne les trouverez ressemblans que dans un point, c’est dans la difficulté qu’ils feront de vous adresser leurs vœux, parce que vous leur êtes recommandée par des Seigneurs, & qu’ils vous croiront de trop de dépense. Je ne vois qu’un moyen d’empêcher qu’ils ne s’effarouchent, ce sera de faire ensorte qu’ils puissent croire que vous les recevrez tous deux indistinctement. Mais pour leur faire naître cette espérance qui ne manqueroit pas de les séduire, vous sentez qu’il faudroit que vous vous montrassiez tout à la fois prude & coquette ; par là vous les toucheriez tous deux ; chacun trouveroit en vous ce qu’il aime & ce qui [79] lui convient ; ils feroient ensemble la dépense, & par cette nouvelle liaison devenant toujours plus amis, ils vous seroient toujours fideles. Il y a un second obstacle, mais celui-ci est facile à surmonter. Leur âge & leurs grandes charges ne leur permettent plus de songer à la galanterie ; ce sont deux hommes sur lesquels tout le monde a les yeux levés ; ils craindront la pénétration & la médisance ; & quoique, si vous faites ce que je vous ai dit, vous ne puissiez manquer de leur plaire infiniment, ils n’oseront peut-être songer à un commerce avec vous à cause de votre qualité d’étrangere, qui, dès votre arrivée à Paris, vous rendra l’objet des recherches & des histoires d’un essain de curieux opiniâtres. Je vois pourtant un moyen sûr de les rassurer ; c’est qu’en leur jurant de leur être fidelle, vous ayez l’air de démentir en secret vos sermens, que vous leur fassiez naître le soupçon d’un certain pen-[80]chant au plaisir ; enfin, que vous ayez l’air d’une femme galante. . . . . . Comment donc, s’écria Cyane, prude, coquette & galante ! Eh, à quel homme voulez-vous que je plaise avec cet air-là ? Vous leur plairez beaucoup, reprit Richer je vous en réponds, si vous faites ce que je vous dis ; pourvu toutefois que vous sçachiez dans de certains momens les tromper par de douces illusions, & jouer votre rôle avec esprit. En vous croyant telle que vous affecterez de paroître, ils ne craindront plus que le public porte sur eux son jugement ; & en effet, comment au milieu de mille soupirans dont vous serez sans cesse entourée, craindroient-ils d’être découverts ?

Cyane parut fâchée qu’il eût assez mauvaise opinion de sa vertu, pour lui fournir de semblables moyens. Pour essayer apparemment leur efficacité, elle joua pleinement la dignité, & cela fut si long qu’à peine, lorsqu’ils se séparerent, put-[81] il obtenir un regard favorable. Il y a pourtant à parier que son dépit n’étoit pas sincere. J’ai connu des gens qui avoient vu Cyane avec ses amans, chez elle, dans le grand monde ; & sans sçavoir qu’on lui eût donné des conseils, il leur a toujours paru qu’elle étoit ce qu’on lui avoit conseillé de paroître. Ce qu’il y a de certain, c’est que le public lui a toujours donné les deux amans en question, qu’elle les a conservés jusqu’à la fin de sa vie, par cet air qu’on croyoit être son propre caractere, & qu’à sa mort qui fut assez prompte, elle jouissoit déjà de vingt mille livres de rente. ◀Récit général

Mon dessein, n’est pas de faire un recueil d’histoires méchantes, poursuivis-je ; quel volume n’enfanterois-je point en choisissant même les moins connues ? Tous les états m’en fourniroient un assez bon nombre, & je ne serois embarrassé que du choix ; mais je ne suis point méchant, & on le de-[82]vient lorsqu’on est trop sincere. Je vous ai ouvert un champ immense de réflexions, les objets s’y présentent d’eux-mêmes, mon projet est rempli. J’aurois pu en dire davantage, entrer dans un plus long détail du caractere & des moyens des gens dont j’ai parlé ; mais cela demandoit un esprit que je n’ai point. Je suis comme ce soldat du Mercure galant, Comédie, à qui, malgré son zéle & son courage, la fortune n’avoit réservé que le médiocre honneur d’apporter le feu dans ce combat naval dont il parle.

Une chose qui n’est pas au-dessus de ma portée, c’est une réflexion que produisent assez naturellement celles qui m’ont fait hazarder de vous confier ma façon de penser dans le point dont il s’agit. Quand je songe aux peines incroyables attachées à cette sorte de secret de faire fortune, il me semble qu’on ne doit plus autant mépriser ceux qui s’en servent, comme de mal-[83]honnêtes gens, que les plaindre comme des forcenés qui se déchirent les mains en voulant cueillir une rose sans éclat & sans odeur. Un bien amassé à à <sic> la sueur de son front, dont on ne jouit point, dont on est obligé de cacher la source & les accroissemens, est un malheur réel. Une fortune faite dans le secret & avec art, peut, lorsqu’elle n’est point injuste, recevoir des charmes d’une certaine ambition de gloire dont on pourra recueillir le fruit lorsqu’elle sera devenue publique ; c’est en jouir habilement que d’en retarder la jouissance par un principe de prudence ou d’ambition raffinées. Mais celui qui a trompé tout le monde pour s’enrichir ou s’élever ; celui qui a à se reprocher d’avoir fait des dupes ou des victimes ; celui qui ne doit tout ce qu’il s’est approprié qu’à sa fausseté, qu’à ses rapines, qu’à ses piéges, qu’à ses crimes enfin ; celui-là, dis-je, nourrit dans son sein un juge inflexible, un [84] tyran impitoyable ; c’est un monstre dévoré par un autre.

Metatextualité► J’en étois-là de mon discours lorsque nous arrivâmes à Versailles. Mes compagnons de voyage unirent les louanges aux remercîmens, en me disant qu’ils se sentoient plus de fermeté & de philosophie depuis qu’ils m’avoient entendu raisonner aussi sensément. ◀Metatextualité ◀Récit général ◀Niveau 2 ◀Niveau 1