Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "Discours Premier", dans: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.6\001 (1759), pp. 5-58, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2248 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours Premier

Niveau 2► Si les choses singulieres peuvent amuser ; si les idées raisonnables peuvent instruire ; on lira avec plaisir le morceau qui suit. La vérité y est fidelement tracée. J’ai promis de la préférer à la fiction, & c’est ce que j’ai fait jusqu’à présent, autant que je l’ai pu. Quand mon Ouvrage ne sera plus nouveau, quand il sera plus répandu ; on reconnoîtra aisément mon attention à saisir un fait, & mon exactitude à le dire. Le tems n’est pas encore venu de s’occuper du Spectateur comme d’une [6] chose qui mérite de piquer la curiosité ; on ne le lit encore que comme un ouvrage d’imagination ; mais je compte sur ces hommes qui vont partout, qui sçavent tout, qui saisissent si bien les caracteres, & découvrent si facilement les intrigues. Ils me liront un jour ; ils retrouveront dans mes feuilles ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont sçu, ce qu’ils ont éprouvé ; ils le diront à d’autres que la même curiosité piquera dèslors, & qui feront d’égales découvertes, & de jour en jour, je verrai le Soleil se lever sur un Ouvrage qui n’est encore à certains égards éclairé que par la foible clarté de l’aurore. Je me suis propodepositsé pour premier but, de pouvoir prendre des rapports essentiels avec les hommes, en devenant le dépositaire de leurs sentimens & de leurs pensées ; en les peignant à eux mêmes tels qu’ils sont ; en faisant un Livre, enfin, dans lequel ils soient sûrs de trouver des garants de la sagesse de mes conseils, dans une pein-[7]ture fidelle de leurs mœurs, de leur sentimens, de leurs actions ; & dans lequel encore ils puissent s’accoutumer à puiser des leçons, en se persuadant que je ne leur ai dire que la vérité. C’est cette ambition qui soutiendra toujours mon courage ; il est digne d’un homme qui ose s’ériger en Spectateur, d’avoir des vues élevées, & il lui est permis de croire qu’il doit lui en revenir quelque honneur.

Metatextualité► Voici une aventure qui, quoique très-singuliere, n’est point du tout incroyable, & pourra faire juger de la sincérité de mes discours. Celui à qui elle est arrivée a quitté le monde il y a dix ans ; il est mon ami & le sera toujours. J’allai le voir la semaine derniere ; je sçavois son histoire mais je voulus l’engager à me la raconter ; j’obtins plus & moins que je ne demandois ; il me promit d’écrire ce que je me proposois d’écrire moi-même, & il a été fidele à sa parole, car je viens de re-[8]cevoir un paquet de sa part ; mais il se borne à réciter un seul événement de sa vie, & je me plains de cette sorte de laconisme, quoiqu’il le justifie par d’assez bonnes raisons : je souhaite que le public s’en plaigne comme moi. ◀Metatextualité

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Mon cher Spectateur,

Vous murmurerez contre moi, & je commence par gronder le premier pour vous y autoriser. Mes aventures, vous ont intéressé ; vous avez souhaité apprendre jusqu’aux moins considérables ; ma plume paresseuse se refuse à vos desirs ! cela n’est pas honnête, & je mérite correction : mais ne suis-je pas fondé à me plaindre à mon tour de votre cruel entêtement ? Pourquoi vouloir que je me rappelle, que j’écrive tant de sotises, tant de peines, tant de choses qu’on est trop heureux de pouvoir oublier ! Vous sçavez si bien dire qu’il faut respecter le repos des morts ? [9] Pourquoi vouloir troubler le mien ? Vous m’apprenez vous-même à vous condamner ; vous ne seriez plus Spectateur si vous en disconveniez. Je céderai pourtant à mon ami ; j’ai le droit de la représentation & non celui de la rigueur. La solitude ne m’a pas désacoutumé de sentir, & si l’amitié murmure, elle m’apprend néanmoins que mon cœur doit obéïr.

Vous voulez sçavoir ce qui m’a conduit dans la retraite ? Beaucoup de choses que je rougirais de vous dire parce qu’aucune ne méritoit de me causer de vrais chagrins ; des folles, des coquettes, des passions trompeuses ; l’ennui de tout cela : voilà quels furent mes premiers motifs ; mais je ne les aurois pas uniquement écoutés, si je n’avois eu une derniere aventure plus digne d’occuper mon cœur & d’en empoisonner les sentimens. Le chagrin que j’en ressentis est inconceva-[10]ble ; ce fut la situation de mon esprit qui m’y rendit si sensible, car en elle-même elle n’étoit pas absolument d’espece à me désespérer, mais vous sçavez qu’il est un terme où l’on ne peut plus s’affecter médiocrement. Vous allez être mon juge, & certainement ce simple récit vous touchera en vous représentant l’état où je me trouvois pour-lors.

Récit général► J’allois depuis quelque tems dans une maison où rien ne m’attiroit que l’agrément d’y être bien reçu. Fatigué, comme je vous l’ai dit, des intrigues de l’inconstance ; ennuyé d’occuper des têtes, & redoutant les entraves de l’amour, il me falloit des sociétés où je fusse sûr de ne pas trouver l’ennui. Cette maison m’offroit ce que j’ambitionnois, & je la préférais à d’autres plus bruyantes, plus agréables, parce qu’en courant les aventures, j’en avois usé le goût & les plaisirs. [11]

Hétéroportrait► Aminte1 y venoit comme moi ; & quoiqu’elle eût fait encore les plaisirs du grand monde, elle y avoit renoncé, & venoit penser dans une société obscure, convaincue qu’on ne pense pas dans le monde sans y paroître ridicule, & sans risquer même de le devenir.

Metatextualité► Ce portrait n’est pas assez étendu ; vous demandez un détail ; il est juste de vous satisfaire, & mon cœur tout froid qu’il est aujourd’hui, y trouvera du plaisir. ◀Metatextualité

Aminte étoit dans cet âgé où l’on commence à s’occuper de l’avenir, quand on est assez raisonnable pour reconnoître la nécessité d’un espace. N’ayant jamais été ni coquette, ni galante, elle avoit vécu dans la dissipation, uniquement parce que la retraite [12] n’eut convenu, ni à son âge, ni à son état ; mais dans la dissipation même elle avoit fait des réflexions : voulant vieillir sans devenir vieille, & quitter le monde sans en être quittée, elle avoit borné ses plaisirs a de simples amusemens, & ses cercles à de simples sociétés.

Aminte étoit encore très-bien : elle n’avoit plus cette fleur de beauté si passagere dans les femmes du grand monde, mais à cela près, elle étoit encore belle. Pleine d’esprit, de jugement, d’agrémens & de vivacité, elle pouvoit encore aisément séduire & attacher. ◀Hétéroportrait

Je voulais fuir l’amour & j’avois usé l’inconstance : je ne voyois donc Aminte qu’avec ce plaisir qu’on goûte à trouver une femme sensée dans une femme aimable, qui faisant ses plaisirs de ceux que vous trouvez dans son commerce, est intéressée à les augmenter chaque jour, & ne paroît [13] s’en occuper que par rapport à vous.

J’étois d’ailleurs si persuadé qu’elle ne vouloit pas aimer, que j’aurois parié de n’en pas croire mes yeux, si je l’avois vue se démentir par quelqu’une de ces choses qui sont des preuves si certaines de sensibilité, dans une femme.

En général la connoissance que nous avons des femmes, nous donne de la défiance de leurs plus véritables dispositions, & doit nous en donner. Le moment où elles protestent qu’elles ne veulent plus devenir sensibles, est souvent celui où elles cherchent un amant ; on sçait cela, & l’on n’y est plus trompé. Si Aminte m’avoit fait la même protestation, il est constant que je ne l’en aurois pas cru sur sa parole : ce qui me rendoit si certain de sa résolution, c’étoit qu’elle ne cherchoit pas même à la faire deviner. Ne parlant jamais d’elle ; ne montrant jamais de la raison pour en montrer ; trouvant [14] toujours un engagement ce qu’il étoit, respectable ou criminel, suivant les sentimens & la conduite ; n’attachant point de vanité à n’avoir pas un amant ; ne prétendant à aucune considération ; voulant mériter l’estime & n’exigeant point le respect ; n’étant point prude enfin ; n’ayant aucun faux air, aucun ridicule ; & quoiqu’avec beaucoup d’esprit, paroissant presque bonne femme : il étoit tout simple que ma sécurité me parût aussi établie qu’elle pouvoit l’être.

Depuis quelque tems, Aminte venoit plus souvent dans cette maison & je ne m’en appercevois pas : les gens de la société me rapportoient qu’elle avoit demandé de mes nouvelles, qu’elle disoit sur mon compte de ces choses qui flatent lorsqu’on y fait attention : elle me regardoit beaucoup, fixoit ses yeux sur les miens, que par là ils arrêtoient machinalement ; avoit avec moi de petites conversations particulieres ; af-[15]fectoit d’être rarement de mon avis, quoiqu’elle dît à tout le monde qu’elle me trouvoit l’esprit très-juste ; & ce n’étoit qu’avec moi qu’elle étoit ainsi.

Un fat eût aisément interprété toutes ces particularités, & je ne les remarquois pas-même ; il est vrai que je ne songeois nullement à lui plaire, & qu’il est tout simple de ne pas prêter à une femme plus d’intention qu’on n’en a avec elle.

Un jour, que nous faisions ensemble une partie de jeu, je sentis son pied s’appuyer deux ou trois fois sur le mien. Je ne pouvois guere regarder comme chose de hazard ce qui m’arrivoit, parce que ses yeux paroissoient absolument de concert avec ses pieds.

Je fus si étonné, si ému, que je ne songeai pas à répondre ; rien n’avoit jamais fait sur moi une si forte impression : cela alloit jusqu’au saisissement.

Lorsqu’elle sortit, je sentis que le [16] cœur me battoit avec précipitation : je devins rêveur & je me plus à remonter à la source de ma rêverie. Dans ces premiers momens on ne porte point de jugement fixe ; on croit & on doute ; on se croit persuadé, & l’on sent qu’on se flate.

J’étois agité & j’aurois voulu être tranquille ; je regardois ma présomption comme une chimere, & cette chimere trop redoutable à mes yeux, je la chérissois comme une vérité en souhaitant de l’éloigner comme un malheur.

Que voulois-je que signifiât le mouvement de son pied ! S’il étoit volontaire, il m’annonçoit que j’étois aimé. Moi aimé d’Aminte, d’une femme qui n’avoit jamais eu de caprice, dont les femmes même respectoient la juste réputation, qui n’auroit pas cédé aux plus tendres soins ! Moi qui ne cessois de répéter que je n’aimerois de ma vie ! Moi qui ne lui avois jamais dit [17] un seul mot qui pût l’induire en erreur, & qui même en général restois toujours au-dessous du degré d’empressement qu’elle méritoit ; qui n’avois jamais profité de la liberté de la voir chez elle ! Moi, un homme simple, sans prétention, qui ne mettois presque rien dans la société, & qui ne montrant surtout dans cette maison aucune sorte d’envie de plaire, n’y aurois pas même paru aimable à la femme la plus facile !

Telles furent les objections que je me fis : elles eurent bientôt arrêté le cours de mes idées & je m’endormis assez tranquillement.

Elle vint de très-bonne heure le lendemain. Dans une partie je dis quelque chose de très-plaisant ; ses gestes recommencerent : au dernier tour, quelqu’un me demanda si je comptois toujours partir le lendemain pour la campagne, où j’avais dit que je resterois quatre jours ; je répondis que oui. [18] Aminte qui avoit attentivement écouté me frappa deux fois un peu au-dessous de la jarretiere.

Ces indices me parurent certains ; je la crus amoureuse ; & en pareil cas on ne prête guere des sentimens à une femme aimable, sans en prendre soi-même. Mes idées allerent jusqu’à me persuader que mon départ l’affligeoit vivement : emporté par un mouvement de pitié aussi rapide que la passion, j’allois répondre & la rassurer ; il n’étoit plus tems.

Son départ si précipité fit disparoître jusqu’à la plus légere incertitude de son amour. Il étoit tout simple de l’attribuer aux reproches de la vertu.

Avec une autre femme j’aurois craint la facilité ou la coquetterie ; j’aurois fait des réflexions ; j’aurois résisté : mais je voyois Aminte si simple dans ses manieres, si vraie dans ses discours, si retirée, si éloignée de toute intrigue, si respectée par les jeunes [19] gens & par les femmes ; tout effrayé que j’étois encore intérieurement de l’idée d’aimer, on m’auroit assuré quo <sic> que j’étois trompé, que je n’aurois pas même balancé à n’en rien croire. Non me dis-je, Aminte est sincére, & mon bonheur n’est point une illusion : quoi que vertueuse, elle a pû sans me faire douter de sa vertu, vouloir s’épargner la douleur d’aimer seule : elle connoît mon respect ; il est permis de risquer son secret quand on est sûre de le voir respecté.

J’allai le lendemain chez elle, déterminé à lui jurer que je l’aimois. Au moment de m’expliquer, je sentis un trouble extrême qui m’empêchoit de parler : je ne pus jamais prononcer un seul mot ; mille idées cruelles s’offrirent à mon esprit.

Aminte pouvoit n’avoir pas pris pour moi les sentimens que je lui supposois ; le hazard pouvoit avoir tout fait : incertain de sa tendresse, lui faire [20] une déclaration, c’étoit risquer de lui déplaire ; appuyer ma témérité sur les bontés qu’elle m’avoit témoignées, c’étoit l’offenser, si ces bontés n’étoient pas aussi réelles que je me le persuadois : Aminte qui ne me regarderois que comme un fat, ne voudroit plus me voir chez elle & m’éviteroit ailleurs. Sa présence m’étoit devenue nécessaire ; je sentois toute l’yvresse d’un amant ; c’étoit pour la premiere fois que j’aimois véritablement, & dans ces premiers momens on immoleroit jusqu’au bonheur d’être aimé, à la crainte de perdre ce qu’on aime.

Je pris le parti de ne m’expliquer que par des choses que je pusse désavouer si je m’étois trompé : mais combien ne m’expliquai-je point ! Avec combien d’indiscrétion ne lui fis-je pas le sacrifice de mon voyage ! Son air touché, lorsque je lui appris que je ne partirois pas, s’imprima dans le fonds de mon cœur. Etre flattée d’un sacri-[21]fice, c’est accorder un bienfait : sa main, que je tenois, reçut le gage de ma reconnoissance ; le baiser que j’y imprimai fut si tendre, que ne la pas retirer, c’étoit la donner. Il ne me falloit plus qu’un peu de courage ; je voulus le devoir à elle-même : je fis tourner la conversation sur l’amour ; je me flatois qu’elle verroit mon dessein, & qu’elle m’aideroit à profiter de sa pénétration.

Notre conversation fut interrompue au moment qu’elle devenoit intéressante. La derniere réponse d’Aminte, fut qu’une femme ne faisoit pas les avances, & que s’il arrivoit qu’emportée par les circonstances, elle fût contrainte de montrer la premiere de la passion, elle devoit, du moins, attendre d’avoir à répondre pour s’expliquer tout-à-fait.

Le fâcheux qui nous interrompoit, venoit lui parler d’affaires ; je sortis, [22] beaucoup plus amoureux que je n’étois venu, & beaucoup moins timide.

Sa réponse, après ce qui s’étoit passé entre nous, n’étoit plus équivoque, & ne pouvoit le paroître qu’à un sot ; mais qui n’est pas sot quand il aime ! Tant que je ne me retrouvai pas avec elle, je me sentis un courage supérieur ; je voulus même retourner sur mes pas : je la croyois amoureuse ; il me paroissoit qu’elle s’étoit si fortement expliquée, que tous les momens perdus étoient autant de larcins faits à sa passion.

Elle vint l’après-dîné dans la maison en question ; j’allois monter à cheval & souper à la campagne ; je le lui dis : pour moi, répondit-elle, je vais à la Comédie, mais je reviendrai de très-bonne heure. Quelqu’un l’avoit entendu. Vous allez, lui demanda-t’on à la Comédie ? Oui, répondit-[23]t’elle <sic>, en me regardant avec une sorte d’affectation ; mais je reviendrai de très-bonne heure.

Ses regards & ses réponses furent autant d’arrêts pour moi. En ce cas, lui dis-je en baissant les yeux, je n’irai point souper à la campagne, où je suis pourtant attendu, & j’irai aussi à la Comédie.

J’étois trop négligé pour lui donner la main. Elle partit & je partis un moment après elle.

Je sortis après la premiere piece, ne doutant pas de la voir revenir aussitôt que moi. Mes esperances furent déçues ; elle n’arriva qu’à près de neuf heures. Il est aisé de concevoir avec quel dépit je la regardai. M’avoir laissé une vaine espérance, c’étoit m’avoir trompé.

Y a-t’il long-tems que vous êtes ici ? me demanda-t’elle ; oui Madame, répondis-je sechement, j’ai voulu arriver de très-bonne heure. J’étois persua-[24]dée, me dit-elle, que vous verriez la la <sic> petite piece : Grandval jouoit.

Je m’arrrête ici pour demander à tout Lecteur sensé, ce qu’à ma place il eût conclu de cette réponse ? Je suis persuadé qu’il n’y a point d’homme au monde qui ne l’eût expliquée comme je fis : dans la bouche d’une coquette, elle eût pû n’être qu’une coquetterie ; une coquette dit tout & ne dit rien ; on ne doit pas la croire ; si l’on est trompé, c’est qu’on veut l’être. Mais Aminte n’avoit aucune coquetterie dans l’esprit ; elle connoissoit la valeur des termes & des choses ; & dès qu’elle m’avoit parlé ainsi, dès qu’elle m’avoit vû piqué, & qu’en me parlant, elle m’avoit regardé tendrement, je ne pouvois plus douter de son intention.

Convaincu qu’il n’y avoit plus à balancer, j’écrivis cette lettre.

Niveau 4► Lettre/Lettre au directeur► « Je tremblerois si je croyois faire une démarche ; vous m’avez inspiré [25] un respect qui ne m’en laisseroit risquer tranquillement aucun. Mais oser vous dire que je vous aime, c’est vous rendre ce que je tiens de vous : un concours de choses que je ne crois pas devoir imputer au hazard, est le principe de mon audace : j’ai attendu d’être persuadé que je ne vous déplaisois pas, pour oser croire que je ne pouvois vous déplaire ; sans ma sécurité vous eussiez toujours ignoré ma passion. Me justifier ainsi, c’est trahir votre secret ! Mais mon indiscrétion loin d’être une offense, n’est au contraire qu’une preuve de mon respect ; je cherche à vous paroître innocent, & je ne croirois pas l’être assez, si je vous laissois ignorer combien je crois l’être. Une coquette me puniroit de ma sincérité, & je ne serois pas en droit de m’en plaindre ; avec vous tout ce que j’ai à craindre, c’est qu’en vous éclairant sur l’excès de mon bonheur, je [26] n’excite la vertu à murmurer : j’aurai du moins appris, si cela arrive, à vous respecter encore davantage. » ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 4

J’allai chez elle dès que ma lettre fut finie, résolu de la lui remettre ; mais voulant m’assurer encore mieux, que j’avois bien fait de l’écrire, je lui fis des questions sur l’état de son cœur, sur sa façon d’aimer ; & l’air intéressé que je montrois en l’interrogeant, valoit seul la déclaration la plus positive. Quels furent mon étonnement & ma douleur, en trouvant dans ses réponses le désaveu le plus complet des sentimens dont je la croyois remplie !

Elle avoit aimé ; mais une si noire trahison, tant de lâches procédés, tant de douleurs, tant de larmes, avoient été le prix de sa passion, qu’elle ne pouvoit plus envisager l’amour que comme la source des plus cruels malheurs. [27]

Niveau 4► Dialogue► S’il est ainsi, lui dis-je, il y a à parier que vous n’aimerez de votre vie ? Oh ! je vous en répons, s’écria-t’elle, en repoussant un métier sur lequel elle travailloit ; je vous en répons ; moi, aimer encore ! Ah ! ciel. . . . . non, Monsieur, non ; soyez persuadé que le parjure même que je regrette, viendroit à mes pieds me faire les sermens les plus forts, m’offrir sa main & l’empire du monde, qu’il ne pourroit triompher de ma résolution ; mon cœur est fletri & ne peut plus aimer. ◀Dialogue ◀Niveau 4

Elle entra alors dans un détail exact de tout ce qu’elle avoit souffert ; rien ne fut oublié & tout fut dit avec cette vivacité qui décele si bien la passion mal éteinte. Je vis clairement qu’elle aimoit encore. Le terme de mon erreur fut le terme de mon espérance : je ne songeai plus qu’à éteindre une passion, qui après m’avoir fait perdre mon repos, m’auroit infailliblement fait perdre son amitié. [28]

Je ne pus cependant dans cette conversation retenir des soupirs qui m’échappoient malgré moi : il m’arriva même de lui dire de ces choses qui ont l’air de reproches, & qui n’échappent point à une femme, lorsqu’elle ne se croit pas innocente. Il ne me parut pas qu’elle y fît la moindre attention.

Je conservois encore intérieurement une légère espérance : je voulus pourtant agir, pendant quelque tems, en homme qui n’en auroit conservé aucune. J’affectois de ne la pas regarder, je ne lui parlois plus que froidement ; je lui faisois une politesse, ce n’étoit que lorsque personne n’étoit à portée de m’en épargner le soin ; j’évitois d’aller chez elle ; & lorsque j’étois contraint d’y aller, j’y restois si peu de tems, j’avois l’air si embarrassé, lui parlois de choses si indifférentes, que tout en moi marquoit l’affectation. Malgré des preuves si claires de [29] ma douleur ou de mon dépit, elle ne me fit jamais ni la moindre question, ni le moindre reproche.

J’osai enfin lever le masque. Je recueillis toutes ces différentes circonstances que je mis en ordre sur le papier ; & voulant jouir du moins de la consolation de lui avoir appris que je l’aimois, je ne pus me refuser la satisfaction de les mettre sous ses yeux. Je les lui envoyai de la campagne où j’étois, & j’y joignis cette lettre pour elle.

Niveau 4► Lettre/Lettre au directeur► « Je connois votre amitié, & je compte que vous voudrez bien m’en donner une preuve : lisez attentivement ce petit ouvrage ; &, lorsque vous l’aurez bien examiné, osez me dire franchement si vous croyez que je puisse le faire lire à Aminte. Malgré le tumulte qui regne dans mon ame, je sens tout l’embarras de ma situation : tout malheureux que ma passion m’a rendu, je ne veux pas risquer de déplaire à Aminte. Si vous [30] croyez qu’elle puisse s’offenser de ma démarche, je suis prêt à me condamner à un éternel silence : conseillez-moi comme vous voudriez que l’on conseillât un homme qui seroit avec vous dans le cas où je suis avec elle. » ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 4

Niveau 4► Lettre/Lettre au directeur► Réponse

« J’ai lû avec toute l’attention que vous me demandiez : je crois avoir deviné l’énigme : Aminte ne pourroit paroître indéfinissable qu’aux femmes qui ne sont capables, ni de foiblesse, ni de réflexion. Elle a eu de l’amour pour vous, mais c’est un amour de premier mouvement, qu’elle a pris sans le connoître, qu’elle a combattu dès qu’elle l’a connu, & dont il ne vous est pas permis de vous prévaloir. Vous n’êtes certainement sacrifié qu’à la vertu ; mais à vous parler librement, je crois que vous l’êtes sans retour. A votre place, [31] je paroîtrois n’avoir jamais eu aucun dessein, & ne m’être apperçu de rien. Voilà mon avis ; si vous ne le trouvez pas raisonnable, suivez vos idées ; mais c’est prendre un parti violent, & je ne vous le conseille pas. » ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 4

Je regardai sa réponse comme mon arrêt, & je ne songeai plus qu’à me guérir. Il m’en coûta pour m’y résoudre. En perdant mes espérances, je perdois tout ce qui pouvoit me rendre heureux. Ce n’est pas par les pertes de la passion, que je jugeois de l’étendue de mon malheur : la passion ne dure pas long-tems ; je sçavois cette vérité cruelle ; & en m’accoutumant à penser que je n’aurois pas toujours été si vivement amoureux, j’aurois pu, par mes réflexions, m’adoucir la douleur de n’avoir été aimé qu’un instant. Mais le cœur d’Aminte offroit plus que des sentimens, plus que des plaisirs : un amant étoit sûr de trouver en elle les [32] avantages de la raison, les douceurs de l’amitié, les agrémens de la société. Une malheureuse expérience m’avoit rendu suspectes les qualités des femmes : j’avois trouvé un trésor & il disparoissoit : ce sont là de ces malheurs, que le tems augmente, & dont la raison même ne souffre pas qu’on se console.

J’avois presque fait divorce avec le monde ; je m’en retirai tout à-fait. On s’est fait une douce habitude ; on la perd, & l’on croit perdre tout. Ces changemens de situation n’arrivent point, sans entraîner le changement d’humeur. Je devins misantrope ; l’ennui me gagna ; les réflexions aigrirent mon esprit ; je vis avec humeur tout ce qui existoit.

Jusqu’alors je n’avois employé mon expérience qu’à varier mes plaisirs ; emporté par le tourbillon, je n’avois pû que jetter quelques regards sur le cœur des femmes ; je les avois connues [33] & ne les avois pas jugées. Je m’attachai alors à les développer ; je les vis avec colere, & je m’applaudis d’un mépris qui honoroit ma raison. A force de chercher à m’animer contre elles, je n’en distinguai plus aucune ; Aminte même ne fut pas exceptée : sans cesser de croire qu’elle avoit des vertus, je commençai à penser qu’elle avoit des caprices ; je l’accusai de s’enflammer trop aisément. Ainsi, ne voyant plus aucune femme à estimer, je n’envisageai plus leur société que comme un malheur, & je souhaitai d’être délivré du chagrin de les voir.

Les hommes eurent leur tour : je les haïssois, je voulus les mépriser : mille-choses que je leur avois vû faire, se retracerent à mon esprit : celles qui m’avoient seulement frappé, m’indignerent ; d’autres qui ne m’avoient paru que de mode, me parurent affreuses, ce que je n’avois attribué qu’à un esprit volage, je l’imputai à un [34] cœur perfide : en un mot, je vis les hommes tels qu’ils sont ; & je sentis leurs défauts & leurs vices s’imprimer dans mon ame indignée.

Un <sic> observation générale amena un examen particulier. J’avois eu des liaisons en ma vie ; je les avois formées par pur goût du plaisir ; je n’avois supposé que le même motif dans ceux qui en avoient été les objets ou les compagnons : je vis que ces liaisons si naturelles, si simples en apparence, avoient été préparées par le desir de me duper, & qu’en effet j’avois été dupe <sic> presqu’autant de fois que je m’étois laissé décider par la sympathie.

Avant mon aventure avec Aminte, je commençois à vivre retiré, comme je vous l’ai dit, mais c’étoit purement par ennui du monde, où je ne trouvois plus rien qui m’amusât. Le chagrin de mon humeur, s’unissant à mon dégoût, je dévins encore plus solitai-[35]re, & je pris enfin le parti de me retirer ici, où je jouis du peu de bonheur qu’il reste pour moi sur la terre. J’ai appris à m’y contenter de peu, & si vous venez m’y voir quelquefois, je n’aurai plus de vœux à former. Adieu, cher Spectateur. ◀Récit général ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Réponse

Oui vous me verrez, vous aurez souvent pour compagnon un homme que les bois & les fontaines ont droit de rendre heureux comme vous. Mais êtes-vous heureux autant que vous le dites ? Je crois bien difficile de l’être quand on a pris un parti extrême. Souffrez que je donne ce nom à votre éloignement ; je ne sçaurois m’accoumer <sic> à une séparation rigoureuse, je vous juge avec sévérité, parce que je ne sçaurois sentir avec modération. Pourquoi avoir voulu fuir les hommes ? Si ce projet vous a réussi, vous ayez du moins risqué de vous faire [36] beaucoup de mal, & vous avez fait aux hommes plus d’honneur qu’ils ne méritoient. Croyez-moi, le courroux, le mépris même les honorent trop. Tous leurs défauts ne sont que risibles. Malheureux qui les envisage autrement ; la tristesse devient son partage, elle s’empare si absolument de lui, qu’il est obligé de haïr ; or vous sçavez que quiconque hait par penchant, court toujours risque de devenir haïssable lui-même. Je vis long-tems les choses comme vous les voyez, & je devenois insociable sans m’en appercevoir. Je m’en suis bien corrigé, & je ne crois pas que jamais il me prenne envie de retomber dans la même faute. J’ai senti réellement que j’acquérois de meilleurs yeux ; je ne vois plus les choses que du côté qui peut me les rendre profitables, & j’en ris communément, persuadé que ce n’est qu’en s’accoutumant à en rire, que l’on peut parvenir à en profiter. J’y ai gagné d’être heu-[37]reux & sociable ; mon bonheur se communique aux autres & il s’augmente en s’étendant. J’ai des défauts & j’en montre ; si je n’en avois pas, j’affecterois d’en montrer, parce que trop de perfection humilieroit les hommes avec qui je vis ; & qu’ils ne pourroient plus m’aimer, ni me souffrir même. De la façon dont je me comporte avec eux, ils se trouvent bien avec moi ; ils ont du plaisir à me voir, ils me consultent & suivent mes conseils. C’est une preuve qu’en général, ils m’accordent quelque supériorité sur eux, & c’est tout ce qu’il faut à l’homme le plus difficile, s’il est raisonnable ; si j’en demandois davantage, en l’obtenant, même, je me ferois haïr ; je serois obligé de haïr à mon tour ; les moindres défauts me déviendroient odieux, je ne pourrois plus ni en faire mon amusement, ni en faire mon profit.

Je vais vous citer Fontenelle que [38] vous aimez tant, & que j’ai tant aimé. Il a dit, la vraie sagesse distingueroit trop ceux qui la posséderoient ; mais l’opinion de sagesse égale tous les hommes & ne les satisfait pas moins. J’explique sa pensée, je l’étends, & je dis qu’il est necessaire que le sage ait sa folie aux yeux des autres, loin qu’il exige sévérement la perfection, & qu’il paroisse y aspirer. Il faut qu’il y ait dans les hommes les plus respectables, les plus vertueux, de petites nuances qui leur laissent quelque ressemblance avec les autres hommes ; sans cela la plus parfaite raison & la plus parfaite vertu seroient la cause de la plus forte aversion. On ne pardonne point une supériorité incontestable ; celle de la sagesse l’est, même pour ceux à qui plus de folie semble donner le privilege d’en disconvenir ; & comme il est naturel de détester ce qui impose & humilie tout à la fois, il arriveroit que la vertu la plus reconnue, loin d’être utile [39] aux mœurs par son exemple, leur deviendroit très-contraire par son effet, si elle n’étoit obscurcie & détériorée par quelque défaut ; car les hommes humiliés par ce qu’ils admirent, cherchent bientôt à le détruire, à le faire dépriser, lorsqu’ils ne peuvent plus espérer d’atteindre du moins à une sorte d’imitation. Une sagesse adoucie par quelque nuance d’imperfection, laisse une ressource à l’amour propre contre une supériorité qu’il est obligé de reconnoître ; aussi la nature a-t’elle si bien prévu tout ce qui en arriveroit, si elle n’employoit sa prudence à en prévenir l’effet, qu’elle nous a donné, je ne sçais quel instinct, quel sens particulier, qui nous montre un défaut où il n’est pas, ou nous cache une vertu où elle est, & quelquefois les deux ensemble, lorsque sans cette jalousie salutaire, nous serions exposés à trop de découragement, en nous sentant obligés à trop d’admiration. Il est donc [40] nécessaire qu’il n’y ait point de parfaite vertu, ou que, du moins, il n’y en ait pas de reconnue. La véritable sagesse est celle que l’on peut imiter ; parce que ce qui peut faire plus de bien aux hommes, est mieux que ce qui n’est bien qu’en soi.

Je quitte la philosophie & les grands raisonnemens, pour me jetter dans des réflexions moins sérieuses : c’est à votre aventure avec Aminte que j’en veux venir. J’y trouve deux choses à considérer, & toutes deux me fournissent l’occasion de vous payer de votre narration en monnoie de la même espece. Je suis persuadé, comme vous, que cette femme vous aima ; mais une réflexion que vous n’avez peut-être jamais faite, c’est qu’elle ne changea, ne revint sur ses pas, que parce que vous lui en aviez laissé le tems. Si vous aviez plus hâté votre déclaration, elle étoit vaincue sans retour ; oui je suis persuadé qu’elle triompha plus par [41] votre foiblesse que par sa force, & pareille chose est arrivée à cent femmes : j’en connois même qui en ont fait l’aveu, & ont eu assez d’équité pour ne jamais tirer vanité de leur résistance. Je pourrois vous en nommer plus d’une que vous connoissez ; mais j’aime mieux vous citer la tendre, l’immortelle Deshoulieres ; je vous raconterai dans un instant ce qui lui arriva en pareille occasion, & il ne m’en coûtera que de transcrire ce que j’ai déjà écrit.

Le second objet qui s’offre à mes réflexions dans votre aventure, c’est cette timidité, ce singulier respect que vous inspira toujours Aminte, cette peine que vous eûtes à vous persuader qu’elle vous aimoit, malgré des apparences si peu équivoques. Je n’en suis point surpris ; mais je le serois si je connoissois moins l’esprit & le cœur humains. Aminte étoit pour vous un objet célébre, parce qu’elle avoit beaucoup de [42] raison, & que vous n’aviez connu que des femmes qui n’avoient pas même de la décence. Cette célébrité faisoit que votre génie étonné trembloit devant le sien, & cela arrivera toutes les fois que l’on trouvera des femmes qui se feront respecter ; mais cela arrivera, de plus, toutes les fois que l’on aimera des femmes qui auront une grande réputation dans quelque genre que ce soit. La fameuse Ninon n’étoit certainement pas respectable ; mais elle étoit célèbre, & Pécour, l’homme le plus couru de son tems, trembla devant elle. Metatextualité► Je vais vous raconter cette histoire que j’ai également écrite autrefois, & qui ne me coûtera que la peine de transcrire. ◀Metatextualité

Récit général► L’Amant timide,

Anecdote galante.

La fameuse Ninon étoit aussi incapable de coquetterie que de fidélité. Toutes ses réflexions étoient faites dès que le cœur avoit parlé : elle ne voyoit point de raison de se défendre : accoutumée à l’inconstance, elle ne craignoit point un inconstant ; Philosophe par un systême approfondi, quoique faux, elle ne redoutoit point les remords. Il étoit donc naturel que le sentiment décidât, & que décidée par lui, elle ne fît point acheter des plaisirs qu’elle vouloit donner.

Elle ne montra jamais mieux son caractere que dans une aventure qui exerça toute sa sensibilité, & dont on a ignoré les détails particuliers.

Tout le monde sçait qu’elle aima Pécour, célebre Danseur de ce tems-[44] là, à qui quelques femmes de qualité avoient fait une réputation, mais à qui elles n’avoient pas donné ce caractere d’esprit entreprenant & audacieux qui fixe la bonne fortune en entraînant nécessairement les femmes, & assure tous les succès en dispensant de tous les soins. Pécour n’étoit encore que connu : il ignoroit qu’il pût être célebre. Ses aventures n’avoient pour lui que leur réalité propre. Il étoit flatté de plaire à des femmes de la Cour, mais sans penser que des coquettes si brillantes sont un droit à toutes les autres. Il étoit modeste malgré l’éclat de ses triomphes ; & se croyant trop honoré d’avoir des maîtresses illustres, il avoit encore la pusillanimité de l’esclave, & les scrupules de l’amant.

Tel étoit Pécour lorsque Ninon s’engoua de lui. Ce n’étoit point son éclat naissant qui la disposa à l’aimer. Ninon ne voyoit rien de célebre qui ne fût au-dessous d’elle ; elle honoroit par [45] un regard le vainqueur de toutes les femmes. Ce qui la séduisoit dans Pécour, c’étoit le talent, les grâces, l’air de santé, la jeunesse, & ce je ne sçais quoi qui fait les premieres impressions, & prête un si grand charme aux qualités les plus réelles.

Ninon développa Pécour d’un coup d’œil ; elle vit qu’il l’aimeroit tendrement, mais qu’il avoit encore cette timidité qui retarde la plénitude du plaisir. Quoiqu’elle eût beaucoup d’amour, elle en fut flattée : toutes les louanges l’ennuyoient, & Pécour l’eût ennuyée lui-même, s’il eût cherché à mériter ses premiers regards par ces moyens usés. Par la timidité il la louoit bien mieux : c’étoit tout à la fois l’aveu d’un sentiment profond, d’une admiration extrême, & d’une défiance qui lui offroit le plaisir nouveau de faire connoître tous les plaisirs à un homme qui avoit eu vingt maîtresses, & de [46] faire tous les dons, après avoir eu elle-même vingt amans.

Elle voulut s’amuser d’un spectacle touchant. Plus flattée d’être aimée que de jouir d’un amant, elle conçut tout le plaisir de faire naître par degrés une passion extrême, & voulut saisir un bonheur qui s’offre si rarement depuis que les hommes sont devenus si sûrs de plaire.

Depuis quelques jours, elle voyoit dans Pécour une assiduité, un empressement singuliers. Sa joie ne fut pas secrete ; elle en montra assez pour qu’il n’eût plus que cette incertitude qui accompagne l’amour naissant. Mais il avoit tant d’admiration pour une femme que toute la terre célébroit, qu’il ne put se flatter d’avoir plu. Dans sa prévention il ne vit que des pieges sous ces dehors caressans. Il craignit que s’étant apperçue de ses sentimens, & les trouvant téméraires, dans un hom-[47]me si au-dessous de tous les amans qu’elle refusoit tous les jours, elle ne voulût le donner en spectacle, & le mettre dans sa cour à la place de ces bouffons que toutes les jolies femmes ont à leur suite, pour remplir l’intervalle des plaisirs & le vuide des sentimens.

Sa prévention le rendit si timide, qu’il n’osoit pas même la regarder. Il ne faisoit ou ne disoit plus rien qui ne fût presque une bétise. Ninon voulant le rassurer, l’embarrasoit encore. Jamais des marques d’amour n’avoient moins compromis la pudeur.

Il souhaitoit d’obtenir un tête-à-tête, mais il n’osoit le demander. Il avoit balbutié l’aveu de ses sentimens, & elle y avoit répondu de façon à le plonger dans la plus cruelle incertitude. Etoit-il aimé ? Etoit-il moqué ? Rien n’étoit pour lui moins décidé ; ce qu’elle lui avoit dit appartenoit [48] également à la coquetterie & à l’amour. C’étoient de ces réponses naïves & presque étourdies, qu’une femme fait lorsqu’elle est entraînée par la violence de ses sentimens, ou lorsqu’elle veut donner des espérances qui puissent devenir des ridicules & des sujets de plaisanterie.

Il étoit dans cet état, ne pouvant, ni douter, ni croire, & n’osant rien demander. Ninon prévint ses desirs. Elle lui fit dire qu’elle avoit à lui parler, & lui donna l’heure de sa toilette pour se rendre chez elle.

Il ne pensa que c’étoit un rendez-vous, que lorsqu’étant arrivé dans son cabinet, dans ce lieu de mystere & de volupté, toujours si peuplé dans les heures oisives, il s’y vit seul, vis-à-vis d’une femme qu’il adoroit, & à qui il avoit appris l’excès de son amour.

La toilette étoit presque finie lorsqu’il arriva. Les choses tendrement [49] équivoques par lesquelles Ninon débuta, le jetterent dans un si grand trouble, qu’il prévit tout l’embarras où il se trouveroit lorsqu’elle auroit renvoyé ses femmes. Il souhaita presque de pouvoir se retirer. Le bonheur qui sembloit lui être annoncé passoit si fort ses espérances, qu’il ne pouvoit le croire possible. Ninon paroissoit offrir lorsqu’il n’osoit pas même esperer. C’en étoit trop pour qu’il ne s’envisageât pas comme l’objet d’un persifflage concerté. Ses plus aimables qualités & ses plus brillantes fortunes s’offroient vainement à son esprit pour le rassurer, il voyoit dans Ninon une divinité suprême.

Lorsque les femmes se furent retirées, Ninon qui suivoit ses mouvemens, lui dit : je vous ai prié de me voir ce matin, vous allez m’en demander la raison ? Non, répondit-il, avec beaucoup d’émotion ; j’attendrai que vous me l’appreniez. Si vous l’avez [50] devinée, cela n’est pas généreux, reprit-elle ; c’est abuser de l’avantage de votre situation. Ma situation, reprit-il, est telle que je ne puis rien deviner ni rien croire ; de grace, épargnez un homme qui ne peut s’aveugler. J’ai pris pour vous des sentimens, j’ai osé vous les apprendre, tout cela a pu vous paroître téméraire ; mais j’ai eu depuis une conduite qui a dû me faire trouver grace devant vous. Je vois que vous avez formé le dessein de vous moquer de moi ; je sçais que je ne mérite pas de vous plaire, mais me traiteriez-vous plus mal si j’en étois flatté ? Vous êtes bien injuste, reprit Ninon ; vous me dites des choses dont je devrois m’offenser : je serois fondée à vous demander quel caractere vous me supposez. Sans doute, répondit-il, si cet extérieur de bonté étoit sincere, rien ne seroit plus impertinent que mes réponses ; mais il ne l’est point, il ne peut l’être, & la judicieuse Ninon [51] doit me pardonner une incrédulité. . . . . Mais pourquoi ne vouloir pas croire que vous m’avez touchée ? Quand je fais tout pour vous l’apprendre, quand je m’expose au risque de vous paroître étourdie, se peut-il que toute ma récompense soit d’éprouver un outrage ? Eh, ce sont ces mêmes bontés, trop grandes, trop peu croyables, qui me rendent si incrédule, si triste, si chagrin, répondit-il. Je doute d’un bonheur que je ne mérite pas ; j’en prends toutes les marques pour des plaisanteries : toute vive que puisse être la tendresse d’un homme ordinaire, elle est payée par un regard ; des bontés trop marquées doivent lui être suspectes. . . . Mais il faut bien que j’aie des bontés, puisque vous n’avez point d’esprit, reprit-elle avec une impatience admirable ; sans cela vous seriez dix ans à m’entendre & vingt à me croire ; cela seroit une jolie passion. Je vous vois amoureux ; mon cœur est le [52] prix de votre amour ; il faut bien que je vous le dise, puisque vous ne le devinez pas, & que je vous le prouve, puisque vous en voulez douter.

Elle avoit dit ceci d’un ton un peu comique ; Pécour ne put plus se contraindre. C’est trop me maltraiter, lui dit-il. De grace, Mademoiselle, ayez plus d’humanité, & ne vous faites pas plus injuste que vous n’êtes. Un cœur sincere mérite du moins des égards. En vous donnant le mien je ne me suis point aveuglé ; je n’ai rien esperé de ma passion extrême ; j’ai cédé à ma destinée : elle étoit assez cruelle, puisque j’aime sans espérance : pourquoi y mettre le comble ? Pourquoi me punir d’un malheur ?

Il alloit sortir en disant ces mots. Le mouvement qu’il fit marquoit le plus grand desespoir ; Ninon le regarda ; ses yeux étoient mouillés de larmes ; il étoit pâle & prêt à se trouver mal ; l’amour en altérant ses traits, lui [53] prêta tous les charmes. Ninon s’enivra du bonheur d’être adorée : elle ne voulut pas le laisser sortir. Pour l’arrêter, elle n’eut besoin que d’un regard ; l’amour y avoit mis toute son expression. Ecoutez-moi, lui dit-elle, en lui prenant la main : je vous aime ; en douterez-vous toujours ? Non, répondit-il, en tombant à ses genoux, je n’en douterai plus. Quand je refusois de le croire, vous ne me le disiez pas de même : ce n’est pas le mot qui persuade, c’est le ton. Je suis le plus heureux des hommes : puisse ma tendresse vous prouver tout mon bonheur ! ◀Récit général

Récit général► Je viens maintenant à l’aventure de Madame Deshoulieres, pour vous prouver qu’Aminte ne fit des réflexions, que parce que vous ne fites pas vous-même celle qu’il falloit faire.

Cette femme que l’amour paroît avoir toujours inspirée, connut peu le Dieu qui lui prêta ses charmes : elle [54] aima cependant, & voici le trait particulier que je vous ai annoncé. Il m’a été garanti autrefois par un homme de qualité, mort très-agé il y a quelques années. Ce Seigneur disoit avoir vû plusieurs fois cette femme immortelle, vers la fin de sa vie, & tenir ce trait d’elle-même.

Elle étoit en commerce d’esprit avec le Duc de Saint-Agnan ; ce commerce plut si bien à l’imagination que le cœur s’y intéressa. Malgré la différence d’âge,2 l’esprit ne fit pas tout. Le Duc avoit les inclinations guerrieres, & Madame Deshoulieres aimoit à monter à cheval, & portoit ce talent jusqu’à l’audace. Ils faisoient quelquefois des courses ensemble, & lorsque la fatigue commençoit à se faire sentir, ils se reposoient sur l’herbe. Dans ces tête-à-têtes, la liberté conduisoit aux [55] discours familiers, aux confidences. Le Duc avoit beaucoup à raconter, & Madame Deshoulieres n’avoit rien à dire. Elle étoit belle, elle avoit mille graces, mille adorateurs, & assez d’esprit pour concevoir, comme lui disoit le Duc, qu’un amant ajoute au don de sentir, & au talent d’écrire, & surtout au plaisir de la réputation. Elle avoit commencé par faire des Romans : il en entre toujours quelque chose dans le cœur, & ce quelque chose suffit pour empêcher qu’on ne soit incapable de s’enflammer. Le Duc comprit qu’il pouvoit tout attendre des moindre soins : il voulut cependant s’en tenir aux conseils pour quelque tems ; mais les conseils suffisent pour enflammer un cœur oisif qui commence à sentir le besoin d’aimer. Vous ne concevrez pas le peu d’empressement d’un homme à qui l’habitude des bonnes fortunes devoit avoir appris le prix des momens ! Voici le mot de l’énigme. [56] M. de Saint-Agnan étoit pour lors occupé à conclure une affaire qui intéressoit vivement sa vanité. Le cœur n’avoit point de part à ce projet de conquête ; il s’agissoit d’enchaîner l’orgueil d’une coquette qui s’étoit vantée de l’enflammer sans prendre de l’amour. Ce sont de ces affaires ausquelles <sic> un homme à bonnes fortunes se doit tout entier, & qui déshonorent si elles manquent : on peut les rompre ensuite sans intéresser la probité, juste punition de toute femme qui ose se vanter d’avoir le droit de faire des dupes. M. de Saint Agnan se hâta d’employer tous ses moyens pour être libre & pouvoir s’attacher plutôt à Madame Deshoulieres. Les affaires de sa vanité réussirent, mais elles firent manquer celles de son cœur. Il s’étoit passé quelques jours ; & Madame Deshoulieres avoit fait des réflexions. Elle écouta sans trouble & répondit sans feinte. Le Duc voulut dater d’un moment où il l’avoit vû [57] touchée. Cela est vrai, répondit-elle, vous me donniez des raisons, & peut être qu’alors il ne m’en falloit pas ; aujourd’hui il m’en faudroit beaucoup, & le même homme n’en donne pas deux fois d’efficaces, lorsqu’il n’a pas senti le danger de la lenteur & des intervalles. Il lui avoua sincérement la cause du tort qu’elle lui reprochoit, ayant toutefois la prudence de lui faire entendre que c’étoit par respect pour sa personne & pour son mérite, qu’il n’avoit pas voulu prendre deux engagemens à la fois. Vous avez agi en galant-homme, reprit-elle, mais enfin, le moment est passé. Il n’en est qu’un pour une femme capable de faire des réflexions. Je vous estimerai d’avoir agi comme vous avez fait, je reconnoîtrai même votre procédé, par toute l’amitié possible, mais j’aurai en même-tems la bonne foi de vous avouer que de tous les hommes, vous [58] êtes à présent celui qu’il me seroit le moins possible d’aimer. Le Duc de Saint-Agnan n’insista pas. Il vit que tout ce qu’il pourroit dire seroit inutile. Ils resterent amis, eurent ensemble une liaison toujours très-intime ; & c’est dans la familiarité de cette liaison que naquirent, long-tems après, ces Ballades si connues & qui firent alors tant de bruit. ◀Récit général ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3 ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1Aminte vit encore, est absolument retirée du monde, jouit de quinze mille livres de rente, fait du bien, employe, à en faire, chaque jour, qu’il lui reste à vivre, & attend la mort sans la craindre.

2Il avoit vingt-cinq ans plus qu’elle ; mais elle avoit été mariée à dix-huit, & n’en avoit pas alors vingt-quatre.