Citation: Justus Van Effen (Ed.): "XCIII. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.2\042 (1745), pp. 270-276, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2239 [last accessed: ].


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XCIII. Bagatelle

Du Jeudi 27. Mars 1719.

Metatextuality► Lettre à l’Auteur ◀Metatextuality

Level 2► Level 3► Letter/Letter to the editor► « Je viens de lire dans le moment votre derniére Bagatelle, & j’aurois trouvé fort neuve l’idée que vous donnez de la véritable Propriété, qui consiste dans la jouissance actuelle des Biens, si je n’avois pas vu la même pensée détaillé fort au long dans un Livre Anglois. C’est le Gardien, Ouvrage de la même nature que le Spectateur. Il revient plus d’une fois au meme sujet, & entr’autres choses sensées & plaisantes qu’il dit là-dessus, il nous donne une Lettre qu’il a apparemment composée lui-même. Elle n’aura pas peut-être la même grace pour les Lecteurs François, qu’elle a eu pour les Habitans de la Grande-Bretagne ; mais elle mérite pourtant, ce me semble de leur être communiqué, la voici. Il faut supposer que c’est une Femme de qualité qui écrit au Gardien.

[271] Level 4► Letter/Letter to the editor► Monsieur,

Ce n’est que depuis Jeudi dernier que je sai, graces à votre Feuille volante, que mon équipage est d’une grande utilité à mes compatriotes. Je conviens ingénûment, que jusqu’ici je n’ai voulu paroître brillante aux yeux du Public que par pure vanité, & que j’en ai senti de tems en tems quelques petits remords. Mais votre dernier Discours a tellement mis le calme dans ma conscience, que je crois desormais pouvoir regarder mon luxe comme un effet de ma vertu. Puisque mes ajustemes ne servent qu’à gratifier le Public, je ne regretterai jamais les trois heures que je passe tous les matins à ma toilette ; je n’aurai garde de considérer le travail qu’il faut à une jolie Femme, pour mettre ses agrémens dans leur plus beau jour, comme une occupation indigne de la grandeur d’un Etre raisonnable. Je ne refuse point d’être le martir de mon corps, pour rendre à mon Prochain la Propriété de ma taille plus agréable ; je veux bien même pousser la charité, jusqu’à mortifier ma chair par des jeûnes frequens.

C’est par ce même principe de charité, que j’ai résolu de me faire un habit du plus magnifique tissu d’or, & que je prétens bientôt faire présent à toute la Ville de mille louis, mis en Pierreries. Elles brilleront pour le Bien public, à mes oreilles, à mes doigts, autour de mon cou ; en un [272] mot, je veux étaler sur toute ma personne, l’amour que j’ai pour mes Concitoyens. J’ai eu assez de pouvoir sur l’esprit de mon Epoux, pour le porter à vous rendre le maître d’un carosse à deux fonds, magnifiquement doré, & tiré par deux belles cavales de Flandres. Il ne tient qu’à vous, mon cher Monsieur, de vous en venir mettre en possession tous les soirs au Cours, pendant l’espace de deux heures. Je suis asses heureuse, pour que mon Mari veuille bien me complaîre dans ces sortes de bagatelles, depuis que je lui ai prouvé par vos argumens, que l’argent mignon qu’on donne aux Dames, n’est destiné au fond qu’à des Œuvres charitables. J’espére, Monsieur, que vous voudrez bien m’avoir quelque obligation des dépenses que je fais pour vous enrichir, & vous déclarer le protecteur d’une personne, dont l’extérieur vous appartient depuis les piés jusqu’à la tête, & sur laquelle vos yeux ont un droit incontestable. Je suis, &c. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 4

Je ne sai, Monsieur, si mon goût s’accordera avec le vôtre par rapport à cette Lettre ; vous en ferez l’usage que vous trouverez bon. En la traduisant pour vous, je n’ai eu pour but que de vous faire plaisir. En revanche de cette bonne intention, voulez-vous bien que je vous dise que je vous crois un peu Plagiaire. Il est fort apparent que c’est le Gardien qui vous a fourni le sujet de votre derniére Bagatelle. Serois-je fort injuste, si sur la foi de cette découverte, [273] je vous soupçonnerois d’avoir tiré plus d’une fois de pareilles sources, des réflexions que nous avons prises pour être de votre cru, & que nous avons eu la bonté de mettre sur le compte de votre génie. Si vous avouez naturellement la dette, vous êtes à moitié jusitifié dans mon esprit. Je suis &c. » ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Reponse.

Sans vanité, Monsieur, l’idée que j’ai tâché de développer dans ma derniére Bagatelle, je l’ai eue longtems avant que d’avoir lu l’Auteur Anglois dont vous parlez. Il est vrai que le charmant Discours de cet Auteur l’a fort éclaircie dans mon esprit, & que je lui dois en partie ce qu’il peut y avoir de bon dans ma derniére Feuille volante. Je l’ai composée pourtant sans relire le Discours en question, & la forme que j’ai donné à cette matiére, est tout-à-fait à moi. Je ne crois pas franchement, que cette façon d’agir me doive attirer le titre odieux de Plagiaire. Il me semble que dans un Recueil de petites Dissertations comme les miennes, on peut hardiment mêler les fruits de sa lecture avec ses propres réflexions ; & que le Public doit être content, quand on lui donne quelque chose de bon & de nouveau. Que lui importe de quelle source on le tire ? Vous qui semblez vous plaîre à la lecture des Livres Anglois, vous vous sou-[274]venez sans doute du Seigneur de Paroisse, caractérisé dans le Spectateur. Ce bon homme avoit choisi exprès pour Curé, un Ecclésiastique qui n’étoit pas savant, mais qui avoit une voix claire & forte, & une bonne maniére de réciter. Il lui faisoit prononcer devant ses Paroissiens, tantôt un Sermon de Tillotson, & tantôt un de l’Evêque d’Asaph ; & tout le village en étoit aussi édifié, que si ces deux illustres Prélats eussent prêché eux-mêmes.

Je confesse, Monsieur, qu’il y a dans ma Bagatelle quatre ou cinq morceaux, que j’ai pris tout entiers des Feuilles Volantes Angloises, mais j’ai toujours averti qu’il n’y avoit de moi que le tour François ; le reste de mon petit Ouvrage, quel qu’il soit, m’appartient véritablement ; ce sont mes propres petites réflexions, & quelquefois sans doute ce sont les fruits de ma lecture, si fort brouillés avec mes propres idées, qu’il m’est impossible de les distinguer les uns d’avec les autres. Permettez-moi, Monsieur, de me servir de cette occasion ; pour dire un mot touchant les Plagiaires. Il y a de l’injustice à traiter de Savans ceux qui pillent les Anciens, & de Plagiaires ceux qui pillent les Modernes. Tout Homme qui est assez effronté pour coudre à ses propres pensées des morceaux tout crus, qu’il tire des autres Auteurs, mérite qu’on méprise sa vanité, qu’il fonde sur le génie d’autrui. Il faut mettre dans la même classe, ceux qui déguisent un [275] peu leurs brigandages, par l’expression & par un leger renversement d’ordre. Le seul moyen légitime de s’approprier les idées d’autrui, c’est de les digérer par la méditation. Elles deviennent alors les nôtres, de la même maniére que les alimens se changent en parties réelles de notre corps. Vous savez Monsieur, que le plus grand Génie de l’Univers n’ira jamais loin, s’il ne tire ses pensées que de son propre fond ; je suis persuadé que l’Esprit le plus porté à réfléchir, & le plus propre à le faire avec succès, quand il seroit soutenu par l’imagination la plus féconde, n’acquerra jamais une grande étendue sans la conversation & la lecture.

Souvent après avoir employé un tems considérable à approfondir un sujet, on se félicite du succès de sa méditation ; on croit avoir fait une découverte impayable ; on ouvre par hazard un Livre, & l’on y voit le même raisonnement plus net, mieux développé, arrangé d’une maniére plus claire & plus heureuse. On sent parfaitement qu’en se servant de cette réflexion toute trouvée, ou auroit fait plus de progrès dans une heure, qu’on n’en a fait en plusieurs jours, en la cherchant dans sa propre Raison. En l’examinant de toutes ses différentes faces, en la combinant avec nos propres idées, on l’auroit étenduë, embellie, fortifiée ; on en auroit tiré des conséquences utiles, échappées au prémier [276] Auteur de ce raisonnement. Celui qui agit ainsi, lit & médite ; mais il ne pille pas, à moins qu’on ne veuille bannir la lecture de la République des Lettres, comme un brigandage. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3 ◀Level 2 ◀Level 1