Citation: Justus Van Effen (Ed.): "XC. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.2\039 (1745), pp. 251-257, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2236 [last accessed: ].


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XC. Bagatelle

Du Jeudi 16. Mars 1719

Level 2► Dans l’Allégorie touchant la Poësie Pastorale, qu’on a vu il y a quelque tems dans ma Bagatelle, on découvre aisément, la grande préférance que l’Auteur donne aux Eglogues anciennes sur les modernes, dans [252] lesquelles il trouve trop de galanterie, & trop peu de rusticité. Cet Auteur est un Anglois, & les habiles gens de cette Nation, si raisonnables d’ailleurs, ne raisonnent pas trop juste, à mon avis, sur le vrai caractére de ce genre de Poësie. Il me semble qu’ils le veulent plutôt Villageois que Pastoral, & ils font un cas extraordinaire d’un de leurs Poëtes,

Citation/Motto► Qui change, sans respect de l’oreille & du son,

Lycidas en Pierrot, & Philis en Toinon. ◀Citation/Motto

Je ne vois pas pourtant que le tour d’esprit essentiel à ces sortes d’Ouvrages, soit fort difficile à démêler. On sait que les Bergers qu’on y introduit, sont des personnages formés sur l’idée qu’on a des Pasteurs des prémiers Siécles, où les Trésors des Souverains mêmes, constitoient dans leurs Troupeaux. Ce n’étoit pas par conséquent des gens de la lie du Peuple. Outre l’esprit, le jugement, & cette politesse que la Raison enseigne aux honnêtes-gens, ils pouvoient avoir des sentimens tendres & délicats, qui devoient nécessairement se développer dans l’inaction d’une vie aussi oisive que la leur. La confiance mutuelle qui régnoit dans cet âge heureux, permettoit aux Bergers un commerce familier avec des Bergéres, & les livroit ainsi les uns & les autres, aux douceurs de la tendresse, d’une maniére inévitable. L’innocence & la vertu de ces Amans les détournant des desirs [253] criminels, ne pouvoient que donner de la pointe & de la délicatesse à leur passion. D’ailleurs, ils avoient le loisir d’y penser sans cesse. J’en conclus, que les Bergers des Eglogues doivent avoir de l’esprit ; qu’il n’est point du tout nécessaire, qu’ils n’expriment leurs sentimens que par des comparaisons, que leur tendresse peut aller jusqu’aux derniers rafinemens, où la Nature peut la porter dans le cœur de l’Homme. Tout ce qu’il faut éviter, c’est un langage pompeux & fleuri, que le cœur ne dicte pas, & certains rafinemens de l’esprit, certaines flateries préméditées que le Vice a introduites dans le langage des Amans. De la tendresse, de la délicatesse, tant que l’on veut ; mais de la simplicite dans le stile, & de l’innocence dans les mœurs, & les régles de la Pastorale sont observées.

Mr. de Fontanelles a parfaitement bien observé que Virgile, trop servile imitateur de Théocrite, tombe souvent dans des grossiéretés excessives. Cependant, en d’autres occasions, il rencontre à merveille le juste milieu qu’il faut observer dans ce genre d’écrire. Peut-être en pourra-t-on juger par l’imitation suivante d’une de ses Eglogues.

Citation/Motto► La jeune & fiére Iris, dans les plus sombres lieux,

Evitoit autrefois les Bergers, & leurs jeux,

Et longtems la rigueur de l’aimable Bergére,

Avoit fait du hameau la publique misére,

[254] Rien ne put la toucher, & l’Amour n’a jamais?

Sur le cœur le plus dur émoussé tant de traits.

A la tendresse enfin elle devient sensible,

Elle sent le courroux de ce Dieu si terrible ;

Dans le réduit obscur d’un solitaire Bois,

Elle se plaint des maux, qu’elle causa cent fois.

Par les charmes d’Atis, ce Dieu rusé se venge ;

Donnant à ce Berger par un cruel échange,

De l’insensible Iris l’orgueilleuse froideur,

Il brûle Iris des feux, qu’il ôte au beau Pasteur.

Tous les jours la Bergére, assise aux piés des hêtres,

Fait retentir les Bois de ces chansons champêtres ;

Et les tendres discours que lui dictent ses maux,

Sont répétés ainsi par les prochains échos.

Tu fuis les tendres sons de ma Muse plaintive,

Et tu vois sans pitié mon ardeur pure & vive :

Atis, aimable Atis, insensible à mes feux,

Veux-tu donc par ma mort rendre ces Bois fameux ?

A présent les Brebis quitent leur paturage,

Et cherchent la fraîcheur sous un sombre bôcage :

D’un repas souhaité la rustique douceur

Délasse du travail le content Moissonneur.

Mais moi, suivant les pas d’un Berger trop aimable,

J’affronte du Soleil la chaleur redoutable.

Ah ! Que n’ai-je plutôt récompensé les feux

Du fidelle Alexis, l’objet de mille vœux :

Ou que n’ai-je souffert d’une ame moins aigrie,

Du jaloux Licidas la tendre brusquerie !

Il est vrai qu’il n’a pas cette fraîche blancheur,

Qui sur le teint d’Atis desarme ma rigueur.

Mais, Berger, la beauté n’est qu’une frelle rose,

Qui commence à passer d’abord qu’elle est éclose,

Ah ! ne te fies pas, trop orgueilleux Berger,

Sur l’éclat inconstant d’un charme passager.

[255] En aspirant à toi, suis-je trop téméraire ?

Connois-tu les trésors, que posséde mon pére ?

Ignores-tu, Berger, que les troupeaux d’Iris,

Des ruisseau d’alentour couvrent les bords fleuris ?

Mais à quoi sert ici ce pompeux étalage ?

Ma beauté sur un cœur doit pouvoir davantage.

Je ne me flatte point ; j’ai consulté les eaux,

Quand l’onde serpentoit dans un profond repos :

Et tu me donnerois en dépit de ta haine,

Le prix de la beauté sur la charmante Isméne ?

Du moins, si dans les eaux nos véritables traits

Se peignent à nos yeux sans tromper jamais :

Du plus lointain climat un recoin solitaire,

Si j’y trouvois Atis, auroit dequoi me plaîre.

Partageant tes travaux, & le dard à la main,

J’irois suivre aux forêts, & le Cerf & le Dain :

Ou rendre tes Agneaux à mes ordres dociles,

Et contre le Soleil leur chercher des asiles.

Je joindrois avec art aux sons de ton hautbois,

Les sons harmonieux de ma savante voix,

Tout le hameau, Berger, dit que mon chant surpasse

De la voix d’Amphion la douceur & la grace.

Aprens, conduit par moi, l’art d’enfler les pipaux

Ne le dédaigne pas, le Dieu de nos Troupeaux

Ajusta le prémier par un heureux ouvrage,

Des pipaux assortis l’inégal assemblage ;

Et le jeune Licas, ce Berger si discret,

Pour posséder cet art, quels efforts n’a-t-il fait ?

Atis, reçois de moi la fameuse musette,

Qu’à mon pére en mourant donna le vieux Admette.

L’héritier fortuné d’un bien si précieux,

A fait dans nos hameaux cent Pasteurs envieux :

[256] Je garde aussi pour toi mes deux Brebis jumelles,

De mes pas en tout tems les compagnes fidelles :

Par moi dans un Vallon ce beau couple est trouvé,

Par de fidelles soins mes mains l’ont élevé.

Le folâtre Daphné tous les jours me caresse,

M’accable d’amitiés pour s’en rendre maîtresse

Je les lui donnerai, tu ne les voudrois pas ;

Mes présens comme moi, sont pour toi sans appas.

Ah ! vins, mon cher Atis : Les Nayades riantes,

T’apportent des jardins les dépouilles brillantes.

Pour toi, leurs doctes mains de mille & mille fleurs

Arrangent avec art les diverses couleurs.

J’y vai joindre des fruits la beauté plus solide,

L’Amour en les cueillant me servira de guide :

Enfin tout ce que j’ai, cher Atis, est pour toi :

Tu possédes mon cœur ; je n’ai plus rien à moi.

Mais insensée, hélas ! Crois-je qu’une Rivale

En briguant son amour sera moins libérale ?

Atis, je te fais tort, dans ton cœur généreux

Jamais par tes présens on n’alluma des feux.

Où peux-tu te cacher, Atis ? Par quels caprices

Fuis-tu de nos Forêts les champêtres délices ;

De l’aimable Paris, & du Pére du Jour,

Sais-tu que les Forêts ont été le séjour ?

Qu’un autre dans les murs méprise la fougère

Les champs s’accordent mieux à mon humeur sincére :

C’est ainsi que chacun, par son panchant conduit,

Trouve mille plaisirs à ce qu’un autre suit.

Le Lion suit le Loup dans sa fureur sanglante :

[257] Le Loup de nos Moutons fuit la troupe bêlante ;

Le Mouton fuit l’odeur du salutaire Thym ;

Et moi je fuis les pas d’un Berger inhumain.

Mais deja <sic> le Soleil a quité les montagnes ;

Le Laboureur sortant des fertiles campagnes,

Du joug trop fatiguant décharge les Taureaux,

Au plus rude travail succéde le repos.

Ce repos seulement se refuse à ma flame,

Rien ne peut appaiser les trouble de mon ame.

Quel mortel, justes Dieux ! est maître de son cœur ?

Et qui peut modérer une amoureuse ardeur ?

Moderons la pourtant. Par ma plainte inutile

J’augmente encore l’orgueil de ce Berger tranquile.

Allons pour l’oublier, par un travail adroit,

Finir de joncs tissus un ouvrage imparfait.

Mes yeux de cent Pasteur font l’amoureuse peine :

Atis, le seul Atis, a pour moi de la haine :

Qu’enfin, par ses froideurs, nos feux soient amortis ;

Et cherchons quelque Amant qui vaille bien Atis. ◀Citation/Motto ◀Level 2 ◀Level 1