Citation: Justus Van Effen (Ed.): "LXXXIX. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.2\038 (1745), pp. 245-251, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2235 [last accessed: ].


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LXXXIX. Bagatelle

Du Lundi 13. Mars 1719.

Level 2► Level 3► General account► Allegorie► Dans une République puissante il arriva, il y a quelque tems, une Princesse dont la présence fut la source de mille troubles. Elle étoit simple dans ses habits, modeste dans son air, & ce qui n’est pas ordinaire, elle ne paroissoit belle, qu’à ceux qui l’examinoient de près, & avec attention. Elle s’appelloit Raison, & à ce qu’il y [246] avoit d’aimable dans sa personne, & de noble dans ses sentimens, elle joignoit une exacte connoissance de toutes les choses utiles. A peine parut-elle, qu’elle prétendoit régner despotiquement sur les opinions des Hommes, soutenant que par le droit de la Nature, elles étoient toutes soumises à son autorité. Elle disputoit souvent le droit de Bourgeoisie, à celles qui alléguoient en leur faveur la prescription la plus incontestable, & quelquefois elle étoit assez hardie, pour en vouloir exiler deux en même tems, quoiqu’opposées par rapport à leurs intérêts, & dont l’une paroissoit devoir indubitablement s’établir sur les ruïnes de l’autre. A son avis, quelques Opinions Physiciennes, des plus distinguées, donnoient trop dans le Romanesque, & elle s’attendoit à voir paroître au prémier jour les Avantures de l’Aiman, en cinq Volumes, comme celles de Don Quichotte.

Quoiqu’elle fît tous ses efforts pour gouverner d’une manière douce & populaire, elle s’attira un monde d’ennemis, d’autant plus animés contre elle, qu’ils avoient adhéré jusques-là à un Prince célébre, nommé Préjugé. C’étoit un Vieillard, à qui l’âge sembloit donner de nouvelles forces. Il avoit le regard fier & stupide, la voix haute, impérieuse, & l’air dédaigneux. Sa vieillesse, & son ton décisif, inspiroient à ses Sujets un respect si aveugle, qu’ils n’osoient pas songer seulement à la révolte. C’étoit un crime de douter de la vérité de ses oracles. Ainsi [247] pour condamner la Princesse étrangére, il ne s’agissoit que de prouver qu’elle avoit voulu introduire de nouvelles Loix. Le fait étoit clair puisqu’elle même, elle s’en faisoit honneur.

Pour la rendre encore plus odieuse, on s’informa de sa conduite le plus malignement du monde. On découvrit enfin qu’elle avoit été amie intime d’un certain homme, qui, engagé par sa femme dans une dangereuse curiosité, s’étoit abîmé avec ses descendans dans un gouffre de malheurs. Rien de plus injuste que cette accusation. Cette aimable personne étoit-elle responsable de la faute de son imprudent ami ? A t-elle négligé quelque chose pour l’en détourner par ses sages conseils ? Ne s’est-il pas rendu misérable, faute de prêter attention à ses avis salutaires ?

De quoi sert donc cette découverte à ces Ennemis obstinés ? N’importe ; ils la regardent comme une Femme perdue, par l’étroite liaison qu’elle a eue avec un homme criminel ; comme une prostituée, dont il faut éviter le commerce. Inconnue aux grands Seigneurs, rebutée, méprisée par les Savans, elle fut souvent réduite à habiter de pauvres cabanes, & à y répandre une grandeur & une majesté, qui auroient brille plus utilement sur un Trône. Ce qu’il y a eu toujours de plus douloureux pour elle, c’est que ses meilleurs amis ont souvent abandonné ses intérêts, pour s’attacher à ceux de son ennemi Préjugé. Il est vrai qu’ils reviennent à leur devoir, [248] mais leur désertion lui est d’autant plus sensible qu’elle en connoit toute l’injustice.

Ce seroit un ouvrage infini, que de raconter tous les démêlés qu’elle a eu avec son adversaire, qui la contrarioit sur tous les sujets imaginables. Quand Raison soutenoit, que la Valeur poussée au-delà de certaines bornes, est une extravagante témérité, Préjugé lui alléguoit Alexandre & ses conquêtes. Quand elle trouvoit la plus heureuse Politique dans la plus exacte probité, il parloit de Philippe & de ses fourberies. Il lui citoit les Tourbillons, & les sept Périodes, quand sur Partielle des Sciences elle soutenoit qu’il ne suffit pas qu’une chose soit ingénieuse & bien tournée, si elle n’a pour baze la solidité & l’évidence. S’ils accordoient par hazard sur quelque sujet, elle n’en étoit pas moins son ennemie ; c’est le hazard, qu’elle abhorre surtout en matiére d’Opinions.

Cette malheureuse Princesse, voyant qu’elle défendoit envain ses droits contre la puissance de ses ennemis, s’avisa enfin d’un innocent stratagême, pour se dérober à leurs présecutions. Elle prit un habit d’homme, & se fit appeller Bon-Sens, & quelquefois Sens-Commun, nom encore plus modeste. Un petit nombre de ses zélés Sujets la reconnurent sous ce déguisement, ses plus fiers ennemis en furent les dupes, ils firent profession de l’aimer sans [249] faire le moindre effort pour la connoître à fond.

Quelques personnes m’ont assuré de l’avoir travestie souvent Géomêtre, quelquefois en Philosophe, rarement en Théologien, & presque jamais en Littérateur. Metatextuality► Son mérite & son infortune ont donné lieu à l’Ode suivante.◀Metatextuality

Citation/Motto► La Raison.

Ode.

Toi, que j’aimois dès mon tendre âge,

A qui du plus sincére hommage

J’ai toujours payé le tribut ;

Raison, ta lumiére peu sure

Nous conduit-elle à l’avanture,

Sans pouvoir nous guider au but ?

Est-il passé, ce tems aimable,

Où de ton flambeau secourable

Nous brilloit l’éclat radieux ?

Tes recherches sont-elles vaines ?

Profane Erreur, qui dans mes veines

Allume un feu séditieux !

Par la plus grossiére ignorance,

L’Homme en attaquant ta puissance,

Croit chez toi trouver un soutien ;

Et fier de son erreur extrême,

Ose se servir de toi-même,

Pour démontrer que tu n’es rien.

[250] Ta voix céleste, qui m’inspire

par les sons vainqueurs de ma Lyre

Va confondre tes ennemis ;

Trop longtems ils t’ont méconnue ;

Daigne paroître, & que ta vue

Te les rendre à jamais soumis.

A tes Adorateurs fidelles,

Aux Géomêtres tu décelles

Tes plus merveilleuses beautés :

Aidés de tes lumiéres sûres,

Ils vont aux vérités obscures,

Par les plus claires vérités.

Fille du Ciel, parle, j’écoute,

Mon esprit, dans un sage doute,

Se livre à tes impressions ;

Et par ma noble indépendance

Au plus respectueux silence

Je vai forcer mes passions.

Qu’apperçois-je ? l’Erreur altiére,

Au seul aspect de ta lumiére,

Renonce à ses égaremens ;

Tu fuis la Vanité trompeuse,

Et l’Evidence lumineuse

Régle seule tes jugemens.

Envain la Nouveauté riante,

Et l’Antiquité triomphante

M’éblouissante par leurs appas.

J’écarte leurs vains prestiges

Et dans chacun de tes vestiges

Je fais affermir chaque pas.

[251] Mais, ô Ciel ! quel abîme s’ouvre !

Mon œil attentif n’y découvre

Que de ténébreuses horreurs :

Là l’Eternité m’épouvante,

Ici l’Infini me présente

D’impénétrables profondeurs.

Mais ferme à cet aspect terrible,

Tu regardes, d’un œil paisible,

Ce gouffre affreux d’obscurité.

Entreprenante, mais modeste,

A la prévention funeste,

Tu laisses la témérité.

Toi-même voiant les limites,

Que ton Créateur t’a prescrites

T’arrêtes n’osant les passer.

Telle parvenue au rivage,

L’Onde respecte l’ordre sage,

Que son Maître a su lui tracer. ◀Citation/Motto ◀Allegorie ◀General account ◀Level 3 ◀Level 2 ◀Level 1