Zitiervorschlag: Justus Van Effen (Hrsg.): "LXXVIII. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.2\027 (1745), S. 177-183, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2224 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

LXXVIII. Bagatelle

Du Lundi 2. Février 1719.

Ebene 2► Il y a une certaine méthode de juger d’un Ouvrage d’esprit, qui est généralement pratiquée parmi les personnes qui ont de l’imagination, quelque étude, & quelques idées empruntées de la Maniére de bien penser du Pére Bouhours, sans avoir le talent philosophique de creuser dans la nature même des choses. Ces sortes de gens fixent uniquement leur attention sur les pensées, sur les traits brillans qui les frappent dans un Ouvrage, & ils en calculent le prix par le nombre de ces traits. C’est là pourtant le mérite superficiel d’une production de l’esprit. Il y en a d’absolument mauvaises, qui flatent l’imagination par mille tours heureux & nouveaux, par une foule de pensées vraies & brillantes en même tems. Ces tours & ces pensées peuvent n’aller pas au fait, [178] & la Piéce qu’elles composent peut être destituée d’art & de bon sens.

Pour bien connoître la juste valeur d’une Piéce de Poësie, par exemple, il faut savoir démêler le véritable but d’un Auteur, y ramener tout ce qu’il présente à notre esprit, & lui rendre justice sur les efforts de raison & d’esprit qu’il a dû faire pour exécuter son dessein heureusement.

Un autre défaut fort ordinaire à ces sortes de Beaux-Esprits, & qui découle de la même source, c’est qu’ils ne s’arrêtent qu’à certaines expressions qui promettent quelque chose de vif ou de délicat, & qu’ils passent par dessus les termes, de la simplicité desquels ils n’attendent rien de merveilleux. Par-là ils se privent souvent du plaisir que doit produire dans l’ame, le sentiment de la premiére des beautés en matière d’écrire. Un Esprit supérieure se sert souvent de ce dehors uni, pour y envelopper les plus grandes & les plus nobles vérités, ou pour faire naître dans l’ame des Lecteurs une foule d’idées qui s’étendent bien au-delà des expressions. C’est là une beauté d’autant plus grande, & plus estimable, qu’elle tire principalement son éclat de la Raison, qui est le caractère le plus distinctif de l’excellence de notre Etre.

Voici comme Scarron parle dans une de ses Epîtres à une Reine de France, sa Bienfaitrice.

[179] Zitat/Motto► Grande Reine, ma chére Dame,

Vraiement vous êtes bonne Femme. ◀Zitat/Motto

Si un Bel-Esprit daigne réfléchir un moment sur ce débaut, il en trouvera l’expression assez plaisante, & digne d’un homme qui s’est familiarisé avec le stile burlesque. Peut être même que Scarron seul lui paroîtra excusable, en se servant de termes si peu respectueux à l’égard d’une grande Princesse, & qu’il auroit de la peine à pardonner à tout autre, de donner à une Reine le titre de bonne Femme. Mais si l’on veut y prêter un peu d’attention, on sentira sans doute, que notre Poëte Comique a si bien employé dans cette occasion, la simplicité, & même la rusticité apparente des termes, qu’il n’est pas possible qu’un éloge plus flateur puisse résulter d’un amas choisi d’expressions magnifiques & pompeuses, & du ménagement le plus artificieux de certains tours délicats & indirects. Je ne crois pas faire ici le Commentateur. Scarron pensoit, & il savoit louêr ; plusieurs endroits de ses Ouvrages en sont de sûrs garans. Qu’il me soit permis de développer sa pensée, telle que je la conçois.

La bonté est certainement la qualité la plus aimable, la vertu la plus intéressante dont l’ame humaine soit susceptible ; c’est le plus fort lien de la Société ; elle est digne d’être [180] chérie, & admirée dans quelque sujet qu’elle se rencontre <sic> Tous les hommes, à moins que d’être des monstres, en ont quelques semences dans le cœur ; mais elles sont étouffées par une prospérité suivie, qui éloignant de l’ame de certains Mortels trop fortunés, l’idée de la misére, les empêche de songer à cette disposition du cœur qu’on appelle compassion, & qui a une relation si naturelle avec les malheurs d’autrui. Cette disposition s’amortit faute d’exercice, & une affreuse dureté en prend bien souvent la place. Il en arrive tout autrement, quand on est assez heureux pour avoir une idée de la misére par sa propre expérience ; car il est certain qu’on approche des devoirs de l’humanité, à mesure qu’on sent le besoin que l’on a du secours des autres Hommes.

Un misérable ne trouve presque jamais un secour plus sûr, qu’auprès de ceux qui sont presque aussi misérables que lui. On voit quelquefois un pauvre Artisan, partager noblement un Pain unique, entre sa propre famille, & celle d’un Voisin qui se voit hors d’état de nourrir ses enfans. D’où procède cette étonnante Charité ? Le pauvre Bienfaiteur se souvient d’avoir senti de la maniére la plus vive, le plaisir d’être soulagé dans la plus pressante disette ; la même nécéssité le talonne peut-être ; il se met avec facilité à la place de son Voisin.

Il n’en est pas de même d’une Personne en-[181]dormie dans les bras de la prosperité. Comment voulez vous qu’au milieu du plus rude hiver, bien couvert, bien nourri, elle puisse s’imaginer qu’il fasse froid ? Comment sentira-t-elle que la faim, qu’elle regarde comme le bien le plus desirable, puisse causer le moindre chagrin à un autre ? Elle n’a pas une imagination assez forte pour cela.

Le moyen que la riche Cléanthis voie d’un œil de pitié son proche parent, honnête homme, homme de bien, s’abaisser à la profession la plus basse pour se garantir de la nécessité ? Son ame est si remplie de ses plaisirs & de ses commodités, qu’il n’y a pas le moindre vuide <sic> pour des sentimens douloureux. Son perroquet est revenu d’une indisposition dangereuse, sa petite chienne se porte bien, de quoi voulez vous qu’elle se mette en peine ? Cependant Cléanthis & ses semblables, vivent au milieu de toutes sortes de personnes ; des gens malheureux s’offrent quelquefois à leurs yeux ils les entendent dépeindre leur triste situation, par les expressions les plus pathétiques, & par ces tons pénétrans que la Nature prodigue à chaque passion. Il n’est pas tout à fait impossible qu’ils n’ayent une légère idée de la misére, & que le principe de bonté qui se trouve au fond de leur cœur, ne le réveille de tems en tems, & ne se fasse jour au travers de mille sentimens délicieux qui l’étouffent.

Mais il n’est guéres faisable qu’une Créature [182] formée exprès pour occuper un Trône, à laquelle tout ce qui l’environne démontre presque qu’elle est paîtrie d’un autre limon que nous, & qu’elle n’a aucune relation avec l’humanité, soit susceptible de cette aimable foiblesse qu’on appelle Compassion.

Une Reine entendant dire un jour que plusieurs Pauvres mouroient de faim : Mais ils sont foux, dit elle ; que ne mangent-ils du pain & du fromage ? cela vaudroit mieux encore, que de mourir d’une maniére si malheureuse. La pauvre Dame croyoit impossible qu’il y eût des hommes qui n’eussent pas à discretion du moins les alimens les plus communs, & qu’on ne périssoit de faim que faute de perdreaux ou d’ortolans. Rien de plus naturel. Entre sa situation & la dernière misére, il y a une si grande distance, qu’il est difficile d’aller de la pensée de l’une à l’autre.

On pourroit appliquer avec justesse à la Charité, ce qu’Ovide dit de l’Amour.

Zitat/Motto► Non bene conveniunt, nee in una sede morantur,

Majestas & amor. ◀Zitat/Motto

Quel fond de sentimens humains ne doit donc pas avoir une Reine qui mérite le titre de Bonne Femme ? Quels efforts de Raison ne doit elle pas faire, pour tenir éveillé ce noble principe de bonté, que tout ce qu’elle voit autour d’elle s’efforce à endormir ? En vé-[183]rité, si la Vertu doit être estimée à proportion du travail qu’on emploie pour l’acquérir ; si le prix du Mérite, & sa difficulté, sont dans une exacte proportion ; la Vertu de tout un Peuple n’est rien en comparaison de celle d’un Souverain qui est susceptible d’humanité ; & le titre seul de bonne Femme, valoit la pension que Scarron tiroit de la Reine de la France. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1