Citation: Justus Van Effen (Ed.): "LXVII. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.2\016 (1745), pp. 104-110, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2213 [last accessed: ].


Level 1►

LXVII. Bagatelle.

Du Lundi 26. Décembre 1718.

Metatextuality► REPONSE à la Lettre de l’Auteur Anonyme. ◀Metatextuality

Level 2► Level 3► Letter/Letter to the editor► Eh°! je vous conjure, Monsieur, permettez moi de vous trouver de l’esprit. Le desaveu que vous faites des louanges que je vous donne là-dessus, est, ou l’effet d’une fausse modestie, indigne d’un homme qui raisonne°: ou bien une marque de mépris pour moi, dont je ne me crois pas tout à-fait digne. Avec votre permission, vous avez de l’esprit certainement, Monsieur, & vous le croyez. Sans cette persuasion, m’écririez-vous des Lettres critiques de cette étendue, & vous efforceriez-vous d’y étaler ce que l’Ironie & le fin Badinage ont de plus agréable°? Vous n’en voulez pas avoir, parce que je vous en trouve, c’en est trop. Il y a des gens qui vous valent peut être, & qui ne se font pas une honte de passer chez moi pour avoir du génie. Je vous en trouve tant, Monsieur, que si j’aimois la fausse gloire, je ne serois pas fâché d’avoir sur mon compte les Ouvrages que je vous crois capable de faire. Pour votre Lettre, non ; je [105] n’ai jamais eu envie de vous la piller. Avez la conscience en repos là-dessus. La vanité la plus étourdie ne sauroit mener là ; & j’ai de la peine à comprendre la bizarre imagination, par laquelle on m’attribue une Lettre qui me satirise avec tant de force, qu’il y paroit même une espèce d’acharnement, si je l’ose dire. Un Auteur peut bien critiquer son propre Ouvrage, pour tirer de-là occasion d’en faire mieux sentir le prétendues beautés ; mais il s’y prend tout autrement. Je n’ai donc que faire de jurer par les manes de qui que ce soit, que ce n’est pas-là mon Ouvrage. Les Lecteurs qui ont le sens-commun m’en croiront bien sur ma parole. Encore moins veux-je jurer que cette Lettre vient de la moyenne Région du Parnasse. Je ne le veux pas, vous dis-je, Monsieur ; encore un coup vous êtes un fort joli Esprit, je n’en démords point. Votre seconde Lettre me laisse précisément dans l’idée, que votre prémière m’a fait concevoir du caractère de votre génie. J’ai de la candeur, Monsieur, je vous en assure ; j’ai de la vanité aussi, & trop de beaucoup. C’est en vertu de ces deux qualités, que je vous déclare que je serois charmé qu’on me trouvât de l’esprit;°; mais je serois infiniment plus ravi, qu’on me trouvât des sentimens un peu raisonnés. Je méprise au souverain degré le plus habile-homme du monde ; Boileau, par exemple, quand je le vois assez ridicule°; pour refuser l’esprit à tout [106] homme qui ose n’être pas de son sentiment. Je ne troquerois pas mon petit génie contre ses talens merveilleux, si je devois prendre par dessus le marché une pareille bassesse.

Les critiques ne me font pas peur. Non pas que je me croie au dessus de la censure, je sai trop que les Esprits même du prémier ordre ne le sont pas ; mais parce que j’ai pris mon parti là dessus, s’il m’est permis de le dire, en honnête-homme. Si la censure me paroit fondée, je suis tout prêt à en convenir, & à la mettre à profit. Si elle me semble peu juste, je prens la liberté d’y répondre, sans vouloir le moindre mal à son Auteur. Est-elle grossiére, malhonnête, j’en méprise le dehors ridicule, & je fais quelque effort pour en examiner de sang froid l’essentiel.

Pour la vôtre, Monsieur, elle n’est pas de ce caractère-là°; mais si je ne me trompe, il y a quelque chose de piquant, qui fait penser à certaines gens que je vous ai offensé personnellement°; ce que je ne crois pourtant pas. Peut-être même ne songez-vous pas à me piquer, & que mon amour-propre me fait là un petit tour de son métier.

Quand vous me dites que ma Réponse à votre prémière Lettre ne vaut rien, savez-vous l’effet que cette décision produit sur moi. C’est que je vous crois maître de le penser, par conséquent de le dire°; & je suis maître de n’en pas convenir, si vos raisons ne me pa-[107]roissent pas assez évidentes. Voyons si elles le sont, Monsieur. Vous continuez à m’accuser de me contredire moi-même. L’accusation n’est point atroce, si vous voulez ; mais il est sûr pourtant, que jamais Livre n’est véritablement beau, quand il s’y trouve des contradictions concernant l’essentiel de la Matiére. Si en qualité de Bagatelliste il m’est permis de m’écarter du Vrai, & de me combattre moi-même, à quoi sert votre Critique°? Mais je ne demande point grâce en faveur de mon titre & je soutiens que vos exemples ne prouvent rien.

Votre Lettre roule sur une seule idée, il est vrai. Vous n’observez pas l’unité, que vous exigez de moi, cela est certain encore. Dans votre plan il n’y a qu’une seule idée, savoir, que la B est un Cahos indigeste de Matiéres. Vous manquez d’unité dans l’exécution de votre dessein ; puisque les deux tiers de votre Lettre sont ironiques, & que sans en avertir, vous changez de stile vers la fin, en me reprimandant très sérieusement. N’est-il pas vrai, Monsieur, que si dans mon premier volume, la moitié de mes petits Discours plaidoient ironiquement pour les Sottises reçues, que je nomme Bagatelle publique ; & si l’autre moitié défendoit directement la Raison, tout ce volume le rapporteroit à une même idée ; il est pourtant vrai qu’il n’y au-[108]roit point d’Unité dans la maniére d’établir cette idée°? Par conséquent il est démontré que vous vous méprenez ici.

Mais il y a une contradiction entre le Titre & l’Ouvrage. Oui, si l’on prend le mot de Bagatelle dans son sens ordinaire. Mais vous avez quelque Logique apparemment, Monsieur°: & vous savez qu’on peut donner à une expression le sens que 1 on veut, pourvu qu’en définissant ce sens particulier, on mette le Lecteur au fait. C’est ainsi que j’ai agi, vous le savez, Monsieur. La Bagatelle que je défens ironiquement dans tout mon Ouvrage ; & contre laquelle je cherche réellement à mettre la Raison en garde, consiste en certains usages généralement reçus en dépit du Sens-commun.

Vous croyez, Monsieur, qu’il suffit de faire un dénombrement des Sujets que j’ai traités, pour en faire voir le manque de liaison. Le croiriez-vous, Monsieur ? Cette liste me paroit une véritable Retractation de votre prémière Epître. En dépouillant ces Matiéres de leur tour ironique, & en le prenant dans le sens direct, vous avouez tout net, qu’elles aboutissent toutes au but général de fortifier la Raison, en mettant dans tout leur jour les Sophismes de la Coutume & de la Prévention Il est vrai que vous cherchez en-vain des transitions imperceptibles & délicates, pour passer d’un sujet à l’autre. Vous n’en trou-[109]verez point, par la raison qu’il n’y en a pas ; & que j’aurois été extravagant en voulant y en mettre. Le Jupon. Vol. ii, & les Préventions enracinées n’ont rien à démêler ensemble, j’en conviens ingénûment. Les Mœurs de Paris, & les Habits de Papier sortent de mon plan général, comme tous les autres petits Discours où je fais parler quelqu’autre, & comme les Lettres qu’on m’a écrites, ou que je me suis écrites à moi-même. Vous sentez que cela ne s’appelle pas interrompre réellement mon projet, j’en jurerois.

D’ailleurs, quand je dis qu’il y a du Plan ou du Systême dans mon pauvre Ouvrage, je ne parle pas d’un Plan & d’un Systême, comme il doit y en avoir dans un Traité de Théologie. Non, je ne prens pas ce terme dans un sens si rigoureux ; je veux dire uniquement, que toutes les Matiéres que je traite sous mon propre personnage de Bagatelliste, sans être liées l’une à l’autre, aboutissent à une même idée générale, à un même but fixe, que je crois avoir suffisamment developpé. Par là, j’ai le droit de rester dans mon opinion. Un peu de réflexion, Monsieur, s’il vous plaît : n’est-ce pas-là tout le plan qu’il faut exiger d’un pareil Ouvrage ? y en a-t-il un autre dans La Bruyére, dans La Rochefoucault, dans le Spectateur, & dans le Pauvre Misantrope, puisque pauvre Misantrope y a.

Mon but est beau, dites vous? mais il est [110] trop vague. Un Livre qui prend le titre de Bagatelle devroit développer la grandeur de la Raison, la beauté de la Vertu, & l’extravagance du Vice, d’une maniére un peu singuliére°; prendre les Passions de leur côté ridicule, & leur prêter des sophismes. Parbleu, Monsieur, je suis tout étonné de voir que nous nous rencontrions une fois de notre vie sur ma Bagatelle. Mon but a été précisément celui-là même que vous me prescrivez°; j’ai pris exprès le tour ironique, pour attaquer le Vice & l’Extravagance de leur côté frivole & puéril. Ce qui reste d’indécis entre nous, c’est de savoir si j’ai bien exécuté cette idée que vous approuvé <sic> si fort.

Voilà, Monsieur, tout ce que j’ai à répondre à la prémière partie de votre Lettre. Le Public sera notre juge, s’il veut. Pour moi mon plaidoyé est fait, & je ne crois pas y pouvoir revenir, sans tomber dans des répétitions ennuyeuses Je répondrai à mon prémier loisir à votre séconde partie, sur laquelle je parlerai avec ma franchise ordinaire. En attendant, si vous voulez que nous nous connoissions personnellement, je ne demande pas mieux ; & j’ai un certain pressentiment que nous pourrons nous estimer, malgré l’opposition de nos petites idées. Je suis, &c. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3 ◀Level 2 ◀Level 1