Citazione bibliografica: Justus Van Effen (Ed.): "LXIII. Bagatelle", in: La Bagatelle, Vol.2\012 (1745), pp. 72-78, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2209 [consultato il: ].


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LXIII. Bagatelle.

Du Lundi 12. Decembre 1718.

Livello 2► On se souviendra bien peut-être, que dans le prémier Volume de la Bagatelle j’ai soutenu que cette définition, l’Homme est un Animal raisonnable, est fausse & défectueuse. Je prouvois ce paradoxe par la conduite de la plupart des hommes, dont les actions peuvent être causées par un simple concours fortuit d’images, sans la moindre direction d’un Principe libre intelligent. Quoique je me flate d’avoir soutenu une opinion si bizarre d’une maniére assez plausible, on croira bien pourtant que je n’ai voulu que badiner, & que mon but a été de faire voir, qu’un bon nombre d’hommes se conduisoient précisément comme s’ils n’avoient point d’ame. Je suivrai aujourd’hui le même plan, & je ferai voir ce que c’est qu’un homme qui se distingue des autres par l’usage d’un Principe intelligent°: je dépeindrai les fonctions de l’ame dans le cerveau d’une personne qui est fiére, comme il faut, de l’excellence de sa nature, & qui ne néglige rien pour la porter au plus haut point de perfection.

On me permettra bien d’appeller encore du nom d’Etres, les images du cerveau. Ce ne [73] sont pas des Substances, ce ne sont pas des Modifications ; elles existent pourtant réellement. Je ne sai pas trop bien le tems précis que cet Etre, d’istingué <sic> de notre machine, s’empare du séjour que la Nature lui a préparé°; je n’ai pas même une idée fort juste de la maniére dont il y commence ses opérations, je n’en puis juger que par des conjectures probables. Ce Principe d’activité, à ce que je m’imagine, doit être fort embarassé, quand il ne fait que d’entrer dans ce labyrinthe qui compose le méchanisme du cerveau. Il enfile tantôt une route, tantôt une autre, sans savoir à quoi elles aboutissent ; il rencontre mille petits ressorts, dont il ne connoit point l’usage°: il les manie, il les essaye, & je le crois dans cette occupation fort semblable à un Musicien apprentif, qui parcourt toutes les cordes d’un Instrument, pour trouver quelques tons dont il a besoin°: il rencontre à chaque pas diverses images, l’une l’effraye, l’autre badine avec lui : c’est un Roi, mais un Roi dans l’enfance, qui ne connoit pas encore son pouvoir, & qui est porté par ses Courtisans à tout ce qui leur plaît. Peu à peu l’ame apperçoit par des réflexions sur elle même, qu’elle n’est pas faite pour l’esclavage°: elle effraye sa force sur quelque image foible & docile, elle en vient à bout, & de sa nature hardie & entreprenante, elle exécute avec succès des entreprises plus difficiles ; elle se persuade à la fin, que c’est à elle à être la maîtresse, & que ces pe-[74]tits Etres voltigeans, qui lui ont fait autrefois la loi, ne sont que des domestiques, qui doivent la reconnoître pour leur Souveraine.

Ce Principe sent d’abord, que la baze de son autorité consiste dans un pouvoir libre de prêter attention à la conduite de ses Sujets. Il se sert de cette faculté, & il remarque que le caprice des images qui habitent le cerveau, a formé parmi elles, des liaisons bizarres & monstrueuses, dont résulte le desordre le plus honteux. Il examine toutes ces images, chacune à part ; il en reconnoit la nature°; il enchaîne celles qui ont un rapport naturel ensemble, & à chacune de ces chaînes, il assigne une demeure particuliére, pour les pouvoir retrouver quand il les voudra faire paroître devant lui, & en tirer de l’utilité.

Ces images sont naturellement brutales & insolentes, surtout quand elles ont un dangereux commerce avec le cœur, où l’ordre & l’obéissance ne sont pas des vertus fort en vogue. Il arrive souvent qu’une telle image se jette brusquement au travers des autres images arrangées°; dans un moment elle brise ces chaînes formées par les efforts les plus pénibles, elle renverse tout, & pour quelque tems elle paroit avoir fait la conquête de l’imagination sur son Maître légitime.

L’ame ferme & courageuse dans ses malheurs, se roidit contre les difficultés, & redouble ses efforts à mesure que le danger augmente°; elle [75] repousse l’Etre téméraire qui a causé tout le desordre ; & s’opposant avec une nouvelle vigueur à des attaques nouvelles, elle l’exile à la fin de ses Etats, ou la rend docile à ses Loix. L’ordre est bientôt rétabli°; le péril que l’ame a couru, ne fait que la rendre plus attentive & plus précautionnée ; elle accourt à la moindre apparence de sédition parmi ses Sujets, qui se forment peu à peu à l’habitude d’obéir, & de se conserver dans l’arrangement nécessaire.

Il arrive quelquefois, que ce Principe d’activité, croit enfin ses efforts continuels couronnés d’une paix, & d’une tranquilité inaltérable. Cette réflexion le jette dans la sécurité, & dans l’inattention°; il s’absente pour quelques momens, & s’amuse à faire de petits voyages de plaisir, dont il a ordinairement lieu de se repentir après son retour.

Tous ses Etats sont remplis de confusion & de tumulte, tous les rangs de ses Sujets sont confondus, des Etrangers dangereux s’y sont jettés. Il se voir attaqué de tous côtés, il a de la peine à se frayer une route, & à rentrer dans le séjour dont il est le Maître légitime. Il voit avec chagrin, que tous les efforts qu’il a faits jusques là, sont inutiles, & que c’est à recommencer. Il est sur le point d’être forcé à renoncer à toute son autorité pour jamais. Il sent pourtant, que pour réussir à remettre ses Sujets dans un état pacifique, il n’a qu’à le vouloir. Cette vérité ranime son courage, [76] & l’excite à des efforts pénibles & glorieux, qui le rétablissent bientôt sur le Trône.

La triste expérience qu’il vient de faire, fait succèder en lui la prudence à la témérité, une heureuse défiance à une sécurité dengereuse <sic>. Il fait desormais son plaisir de son occupation°; il songe tous les jours à faire fleurir de plus en plus ses Etats, en augmentant le nombre de ses Sujets. Ce n’est pourtant qu’après avoir soigneusement examiné les nouveaux venus, qu’il leur accorde le Droit de Bourgeoisie, & qu’il les fait entrer en liaison avec les anciens Citoyens qui ont le plus de rapport avec ces Etrangers.

Il n’est jamais absolument content de ses actions passées°; il s’occupe souvent, pendant un tems considérable, à parcourir tous les quartiers de son Royaume ; il passe en revue les différens ordres d’images qu’il croyoit autrefois le mieux assorties ; il découvre souvent avec la derniére surprise, la liaison de plusieurs de ses Sujets, dont l’incompatibilité étoit échappée à son attention. Là-dessus il réforme son plan, & il ne se rebute pas par la nécessité de faire tous les jours de nouvelles réformes ; sa plus grande satisfaction consiste, à voir de plus en plus la police de ses Etats plus belle & mieux affermie.

Lorsque l’ame s’est habituée pendant une vingtaine d’années à gouverner les images du cerveau avec cette assiduïté, elle peut se per-[77]mettre quelques écarts d’une courte durée, & s’éloigner pour quelques momens de son séjour ordinaire. Elle est alors semblable à un sage Pére de famille, qui par une prudence incapable de se démentir, a rendu l’ordre essentiel à ses domestiques, asservis à une longue habitude de lui obéir. Quand il est absent de sa maison, l’autorité du Maître veille sur la famille, elle tient sa place, elle gouverne pour lui ; il trouve chez lui, à son retour, le même arrangement qu’il y avoit laissé.

Une ame qui connoit & qui veut faire valoir l’excellence de sa nature, quand elle est encore novice dans le gouvernement que la Divinité a confié à ses soins, abhorre non seulement les plaisirs défendus, elle se défie encore des plaisirs permis, qui par un amusement excessif pourroient la détourner de ses occupations importantes°: mais dès-qu’elle est sure de son fait, dès-que par des réflexions exactes sur une longue expérience, elle a pesé ses propres forces, rien ne l’empêche de badiner sobrement avec des objets innocemment agréables ; elle se retire de ces sortes de plaisirs, plus vive, plus propre à maintenir une heureuse harmonie parmi les images, de la liaison desquelles dépend toute l’exactitude de la conduite des Hommes.

Remarquons avant de finir, que parmi les images qui roulent dans le cerveau, il y en a deux espéces fort distinguées par leur nature & par leur excellence. A la prémière con-[78]vient proprement le nom d’image ; ce sont des représentations des Corps & de leurs qualités, que les Sens communiquent à l’ame d’une manière incompréhensible. Il y en a d’autres dont la nature est plus convenable à celle de l’ame ; parce que, comme elle°; leur essence n’a rien de commun avec la Matiére°; on doit les appeller Notions. Elles sont comme les favorites du Principe de nos actions raisonnables ; elles constituent les Gens de qualité à la Cour de la Raison, & elles sont à l’égard de leurs Concitoyennes corporelles, ce que des Nobles sensés devroient être à l’égard de leurs Compatriotes les plus vils. Quoiqu’élevées au-dessus des images, elles ne négligent rien pour les mettre par un secours perpétuel, dans l’état le plus parfait auquel elles puissent atteindre par leur nature. ◀Livello 2 ◀Livello 1