Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "Discours XIV.", dans: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.5\015 (1759), pp. 401-419, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2141 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours XIV.

Niveau 2► Metatextualité► Voici une nouvelle lettre de l'homme intéressant & malheureux qui m'a écrit déjà deux fois. Je commence à comprendre que sa passion pour l'esprit est un mal incurable. Je ne lui donnerai plus de conseils ; ils finiroient par lui être odieux, & je ne veux pas ressembler à tant de gens que le zële abuse & rend inhumain. Je recevrai les lettres qu'il m'adressera s'il continue de m'écrire ; je vois qu'il y trouve de la consolation & j'en suis flatté. C'est véritablement aujourd'hui que je puis dire que mon Livre n'est pas inutile, puisqu'il devient le dépôt des plaisirs & des sentimens d'un être à qui personne ne songeroit peut-être à en inspirer, & dont le malheur peut être une si bonne leçon pour les gens trop heureux & insensibles.

[402] Cette nouvelle lettre roule sur le bonheur. Ce titre seul la rendroit intéressante, mais la circonstance m'a paru encore plus propre à ajouter un prix aux choses qu'elle contient. Il est assez singulier de voir un malheureux écrire sur le bonheur. Fontenelle traita autrefois ce sujet, je viens de relire son discours & je n'y ai trouvé que de l'élégance ; point de feu, point de sentiment, très-peu d'idées. Fontenelle étoit pourtant heureux, mais la froideur l'empêchoit de sentir son bonheur même. L'inconnu qui va parler, a l'imagination très-vive, le cœur très-tendre ; il n'appartient qu'à de pareils écrivains de peindre le bonheur ; car enfin, le bonheur n'est autre chose que le plaisir qui se forme d'une réunion d'idées très-vives & de sentimens très-agréables. Il n'est pas autre chose, mais s'il n'est que cela, (comme on n'en sçauroit douter,) il paroîtra singulier qu'un malheureux ait pu se frapper de plaisirs [403] qu'il est si loin d'éprouver. Mais le sentiment ! le sentiment ! Que ne pense-t'on pas, que n'imagine-ton point avec un cœur sensible ! Voyons par cette peinture jusqu'où peut s'étendre la preuve de ce que je dis. Un Spectateur trouve un plaisir délicieux à s'occuper d'objets qui ont une si étroite liaison avec les intérêts du cœur humain. ◀Metatextualité

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Monsieur,

Le vrai bonheur n'est guere qu'un songe ; aussi ne l’ai-je vû qu'en songe. II y avoit déjà quelque tems que je tâchois de me représenter des hommes parfaitement heureux ; il me sembloit que je pourrois les prendre pour modele & devenir heureux moi-même. J'avois fait un traité avec mon imagination ; j'avois exigé qu'elle ne me promenât point chez des peuples tout-à-fait civilisés parce qu'ils ont trop d'esprit ; [404] ni chez des peuples tout-à-fait barbares, parce qu'ils ont peut-être trop de raison. Mon imagination, exacte à obéir, me montra hier des hommes presques inconnus, sages & heureux.

Ils ressembloient un peu aux habitans de la Bétique, dont Hazael raconta autrefois la charmante histoire à Telemaque Un beau Ciel fertilisoit & rendoit heureuse cette région. Les fruits admirables qu'elle produisoit, & le lait des troupeaux, suffisoient aux heureux Bergers qui l'habitoient. Les innocens plaisirs étoient leurs seules loix, & les moyens de & les procurer, leur plus sérieuse occupation. Tous les corps y étoient beaux, vigoureux & sains ; ils croient animés par des esprits vifs, enjoués ; par des cœurs faits pour la tendresse, mais qui sçavoient trouver dans la confiance & l'amour conjugal, le comblé de leur félicité. [405]

Jamais une goutte de sang ne souilla cette terre fortunée. On n'y connoissoit que des animaux paisibles & caressans. Tous ces animaux apprivoisés, vivant ensemble, toujours amoureux, parce qu'ils jouissoient d'un printems éternel, folâtrant sans cesse autour des Bergers & des Bergeres, auroient augmenté, s'il eût été possible, la vivacité de leurs ardeurs mutuelles.

Les fortunés habitans de ces lieux enchantés, ne connoissoient pas de plus pénibles exercices que la garde des troupeaux. Cultiver des fleurs, se baigner, préparer de doux repas, reçus des mains de la nature, élaguer des arbrisseaux, alligner des allées, des canaux, former des bosquets, des cabinets de verdure en un mot, ajouter à l'aimable simplicite champêtre, le vernis de l'art qui ne sçauroit être trop léger ; voilà quels étoient dans cette aimable contrée, les plus grands travaux & les seules peines. [406]

Les causes ordinaires de nos infirmités, de nos maladies, de nos chagrins, y étoient inconnues ; on y mouroit sans souffrir ; on y mouroit comme on s’endort ailleurs.

Ces peuples, trop heureux pour n'être pas reconnoissans, & trop attentifs aux merveilles qui les environnoient, pour n'y pas découvrir une intelligence & une bonté infinies ; ces peuples, adoroient un Dieu Créateur ; ils étoient persuadés de l'immortalité de l'ame ; ils attendoient tranquillement une vie digne des enfans de Dieu ; ils passoient les jours rapides de celle-ci, dans une parfaite innocence, suivant les loi que la nature a écrites dans tous les cœurs, lois saintes & augustes qui se seront éternellement respecter, dans les siecles même les plus corrompus & les plus barbares.

L'imagination la plus vive & la plus brillante ne vous traceroit qu'imparfaitement le dernier spectacle que m'of-[407]frit dans cette charmante contrée, le plus délicieux des songes. Vous supplierez, Monsieur, à ma façon de peindre & de concevoir les choses : il faudroit le pinceau d'Ovide ou d’Anacréon, pour représenter des objets si touchans.

Ce peuple de Bergers, que je n’avois encore vûs qu'épars sur des côteaux ou dans des vallons, je le vis tout d'un coup rassemblé dans un bois, dont la situation, la disposition, la forme, sont des chef-d'œuvres d'un art d'autant plus admirable, qu'il enchante sans paroître. Au milieu de ce bois étoit un temple, ou plutôt le bois tout entier en étoit un. Quatre avenues de cédres s'élevoient doucement & avec majesté jusqu’à une très-grande piece de verdure octogone : du centre de cette piece, ces quatre avenues sembloient descendre & aller se perdre aux extrémités de la terre. Quatre avenues plus étroites, bordées d'orangers, repon-[408]doient aux autres angles de l'octogone. Celles-ci moins étendues que les premieres laissoient voir, hors du bois, d'agréables lointains. Un vaste badin de figure ovale occupoit le milieu de la piece de verdure, & baignoit le parvis du temple ; les eaux qu'il répandoit, reçues dans des canaux paralleles aux avenues, formoient des cascades d'argent, dont l'éclat étoit rehaussé par le mélange clair-obscur du Soleil & de l'ombre, & par l'émail des fleurs qui bordoient leur passage.

Ce bassin entouroit le temple, qui étoit une grande & magnifique colonade découverte, toute de marbre blanc d'ordre dorique.1 Cette colonade avoit huit angles égaux & correspondans à ceux de la piece de verdure.

Je demandai pourquoi il n'y avoit [409] dans tout le pays, que ce seul temple & pourquoi il n'y avoit point d'autre édifice que ce temple. On me répondit à la premiere question, que l'on vouloit indiquer par-là l'unité d'un Dieu & prévenir la division du peuple : on me répondit à la seconde, que les auteurs de ce temple ayant été instruits & dirigés par la Divinité même, avoient fait un ouvrage immuable ; & que pour empêcher leurs descendans, qui ne seroient jamais obligés de le rétablir, de vouloir rien entreprendre de semblable, ils avoient brûlé & dispersé les instrumens qui avoient servi à cette construction.

Le Grand-Prêtre qui offroit le sacrifice étoit un vieillard vénérable, dont la seule vue inspiroit une crainte religieuse & un saint respect. Une grande robbe de brocard d'or qui trainoit loin derriere lui, formoit la draperie la plus heureusement jettée, soit qu'il [410] marchât, soit qu'il fût assis ou à genoux.

C'étoit dans cette humble attitude, les mains & les yeux tendrement élevés au Ciel, qu'il offroit à l'Etre Suprême, les prémices de toutes les productions de la terre, & les cœurs de tout son peuple.

Quel spectacle de voir ce peuple d'adorateurs . . . . . . le pinceau me tombe des mains. Je vais vous tracer une légere esquisse des innocens plaisirs, des fêtes riantes qui suivirent le culte public.

Le Soleil quittoit notre horizon, mais au lieu de se précipiter dans le sein de Thétis il y descendoit avec lenteur, & paroissoit quitter à regret ce bois charmant, où il voyoit mille femmes, toutes plus belles que Thétis, aussi belles même que Vénus & les graces.

Cependant il se retiroit peu à peu. [411]

Il alloit faire place à un foible mais agréable crépuscule. Le Ciel se couvrit de quelques légers nuages : les rayons mourans du Soleil, réfléchis par cette rosée volatile, s’y décomposerent & offrirent à mes yeux les inimitables couleurs, les tendres nuances de l'Arc-en-ciel. Il étoit tendu d'une extrémité à l'autre de deux des principales avenues du bois. On admira quelque tems ce brillant météore ; il disparut.

Le peuple se partagea en différentes troupes plus ou moins nombreuses : on voyoit, les amans, les époux, les amis, se chercher, & démêler dans la foule ; l'amour & les grâces sembloient diriger les mouvemens de tous les corps & de tous les yeux.

On commença la fête par des repas composés de fruits & de laitages ; un gazon fleuri servoit de table ; la joie, la tendresse, les saillies ingénieuses [412] étoient l’ame de ces charmans fastins. On n'y parloit qu'à demi-voix, pour ne pas perdre le plaisir que causoit l'agréable murmure des cascades, & les accens mélodieux du rossignol. Quand le repas fut fini, tout le monde se leva & se rendit à la pièce de verdure.

Un jeune homme grand, bien fait, d'une beauté mâle & touchante, s'approcha du bassin où étoient huit petits canots ornés de fleurs & de feuillages : il entra dans un de ces canots, avec sa bergere, aussi grande & aussi belle que lui. Les autres nacelles furent bientôt remplies de jeunes gens, qui après quelques coups de rame, placerent chacun la leur, aux angles du temple, & par conséquent à ceux de la piece de verdure, & en face des huit avenues du bois : le reste du peuple étoit mollement couché sur le gazon, autour du bassin. [413]

Un amant tout occupé de l'agréable conversation qu'il avoit avec sa bergere, ne s'apperçut point du départ des autres. Une curiosité permise dans un pays où l'on ne connoît, ni affaires, ni crimes, ni secret, me fit approcher d'eux & écouter leur entretien. Que je fus bien payé de ma peine ! Ils ne se tenoient point le fade langage d'un amour tout métaphysique ; ils ne récitoient point une longue tirade, une ennuyeuse formule de phrases doucereuses & étudiées ; encore moins des propos cyniques tels que ceux dont nos jeunes gens souillent leur imagination dans les écoles de la débauche ; ils se disoient au contraire des choses si tendres, si délicates, que j'apprenois encore avec eux à aimer, & à exprimer mon amour. On vint les avertir que la musique alloit commencer ; ils se rendirent à la piece de verdure, & je les y suivis. [414]

Tout étant ainsi disposé, il se fit un profond silence. Le jeune homme dont j’ai parlé, prit une lyre d'or que l’on conservoit avec soin depuis plusieurs siecles, n'y ayant dans ce pays-là que ce seul instrument de musique. Il commença par quelques préludes légers & tendres qui me ravirent. Mais quelle fut ma surprise lorsqu'après quelques instans, des sons fermes, majestueux, pleins d'harmonie, & qui sembloient s'élever par degrés jusqu'aux Cieux, vinrent me causer la sensation la plus douce que j'aie jamais éprouvée ! Qui pourroit exprimer tous les plaisirs dont je sus enivré en entendant la voix divine de ce jeune homme, mariée délicatement à sa lyre, divine elle-même. Que de charmes réunis ! Dans quel océan de délices mon cœur fut plongé ! Les oiseaux ne chantoient plus, mais ils dormoient moins encore : au lien de leurs ramages, on ne les en-[415]tendoit pousser que de tendres soupirs ; ils s'avouoient vaincus : les Cieux étoient d'un plus bel azur que jamais : les astres sembloient emprunter l'éclat des yeux des Bergeres : la Lune immobile se miroit dans le bassin, dans les canaux ; sa tremblante lumiere mêlée à la sombre & agréable couleur du feuillage, rendoit encore plus brillante l’onde fugitive ; les zéphirs n'osoient soupirer : les fleurs parfumoient l'air ; ce doux parfum, la fraicheur, le silence de la nuit, tout cela eût ajouté des charmes à tout autre concert que celui que j'entendois. Je ne pus résister sur tout à la douceur de la voix de Célimene, (c'étoit l'épouse du jeune homme) elle chantoit le bonheur de la vie champêtre & de l'amour conjugal ; son tendre époux se surpassoit en l’accompagnant ; plus elle chantoit, plus sa voix devenoit ravissante. L'excès du plaisir me rendit presque insensi-[416]ble : je fus bientôt tiré de ce doux évanouissement. Les Bergers & les Bergeres placés dans les nacelles dont j'ai parlé plus haut chanterent en chœur. Les échos des montagnes, les voûtes même des Cieux, en retentirent & parurent les admirer.

Il étoit environ minuit ; les vieillards se leverent ; on se retira en chantant & en dansant : je m'éveillai. Quel malheur que de tels rêves finissent ! Ce n'est pas le seul de cette espece que j'aie eu ; ainsi, Monsieur, pour peu qu'ils puissent vous amuser, j'ai de quoi vous satisfaire ; je serois d'ailleurs très-flatté que mes songes vous plussent.

J'ai l'honneur d'être, &c. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3

Lettre/Lettre au directeur► Réponse.

Je serai toujours charmé de lire des songes qui me représenteront une ima-[417]gination doucement égarée & conduite par les plaisirs, dans les aziles & dans le temple de la nature. Toujours des Bergers & des Bergeres, des hommes vrais & sensibles, des jeunes gens volontairement subordonnés, des vieillards modestes & aimables, malgré la dignité de la domination toucheront mon cœur & amuseront mon esprit : il faudroit avoir bien peu d'ame, être bien incapable de préférer le bien au mal, & s'être bien peu frappé de tout ce qu'on a vû dans le monde, quand on y a beaucoup vécu, pour ne jetter que des regards indifférens sur des tableaux où toutes les vertus sortent à la fois, jouent ensemble, & forment une chaîne ingénieuse avec les tendres plaisirs. Nos femmes si légeres, si perfides, si indécentes, nos jeunes gens si volages, si hardis, si fourbes, si scandaleux ; nos loix si souvent violées, nos temples si peu [418] respectés, nos mœurs si corrompues, notre siecle enfin si sécond en monstrueuses révolutions, tout cela engage l'honnête-homme à porter les yeux sur ces lointains où la nature semble s'être représentée elle-même ; il y fixe ses regards enchantés, ses regards attendris ; & il demande au Ciel qu'il daigne répandre sur le reste de la terre, un bonheur où il reconnoit aisément une main toute divine. Mais hélas, ses souhaits sont perdus ; il est forcé de le reconnoître, il le reconnoît d'autant mieux qu'il sent que son ame paye jusqu'à ces vœux, qu'elle vient de former, par la douleur dont leur inutilité la pénétre ; & il est malheureux de s'être fait une idée trop fidelle du bonheur. Je dirai à cette occasion, que nous devons même éviter de nous livrer à ces songes séduisans. Regardons à côté de nous & de tous les côtés. La mauvaise foi, le parjure [419] la cruauté, tous les crimes nous entourent, & couvrent la terre que nous habitons. Cette condition est affreuse ; une seule chose nous sauve du violent chagrin dont elle pourroit nous pénétrer ; c'est le peu d'attention que nous y faisons ; mais nos esprits ne seront plus endormis ; nos réflexions deviendront abondantes & terribles, si nous nous familiarisons avec l'idée d'une terre plus innocente & d'une génération plus heureuse. La sécurité dans l'esclavage, est la derniere faveur que le Ciel puisse accorder. Si l'esclave passe ses nuits à adresser des vers à la liberté, il passera bientôt ses jours à les chanter ; & je demande alors à tous les êtres raisonnables, s'ils imaginent rien de si cruel que les réflexions que cet homme sera bientôt contraint de faire. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1Cet ordre est le plus noble & le plus majestueux des cinq que l'Architecture a admis.