Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "Discours XIII.", dans: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.5\014 (1759), pp. 385-400, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2140 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours XIII.

Niveau 2► Récit général► J'ETOIS il y a quelque tems aux Tuileries, assis sur l'un des bancs qui entourent le bassin. La Marquise de Galean vint s'y asseoir avec un jeune homme très-bien mis, ne trouvant point de place ailleurs. Je compris que ce jeune homme l'intéressoit, & j'allois me retirer, pour ne pas surprendre ses secrets, lorsqu'elle fut abordée par un élégant, qu'elle appella Marquis, & qui dès les premiers mots la traita si légèrement que je ne me fis pas scrupule de croire qu'elle ne méritoit point l'attention obligeante que je voulois lui témoigner. Il est vrai que ce Marquis pouvoit n'être qu'un fat comme tant d'autres, & ne manquer de décence avec elle, que par défaut d'esprit ; mais pour le croire, j'étois au moins autorisé à exiger qu'elle parût [386] choquée des premieres sottises qu'il lui disoit, & c'est ce qu'elle ne fit point. Je gardai donc ma place, résolu de rester jusqu'au bout, & très-persuadé qu'il y auroit quelque conversation dont je pourrois hardiment faire mon profit. En effet la Comtesse de Salmeon vint à passer, & une vive exclamation de Madame de Galean, fit partir le pétulent Marquis, qui depuis un moment ne disoit rien. Qu'est-ce donc ! s'écria t'il, qu'a-t'elle vû d'extraordinaire ! Eh quoi, répondit-elle, vous ne voyez pas cette folle avec son éternel Baron ? Vous me pardonnerez, dit-il, je la vois très-bien, mais je suis moins frappé d'elle, que de ce que vous venez de dire ; vous appellez éternel un homme de deux mois ? Oui, sans doute, répliqua-t'elle, un homme de deux mois dont on ne fait rien, est exactement ce qu'il y a de plus ancien dans le monde. Permettez-moi de tous contrarier, reprit-il, la chose en [387] vaut bien la peine, & je tâcherai de plus que vous n'y perdiez rien. Premierement votre principe est faux, parce qu'il est décidé que l’on fait toujours quelque chose d'un homme ; en second lieu, vous vous trompez sur le compte du Baron ; il ne lui est rien moins qu'inutile, & peut-être n'a-t'elle jamais eu personne qui lui ait rendu d'aussi importans services que lui : il lui sert à afficher qu'à soixante ans elle n'a pas encore perdu tous ses charmes, & cela, vû ce qui en est, & vû son humeur coquette, est d'une très-grande importance pour elle. Voilà qui est du dernier méchant, s'écria la Marquise, en regardant le jeune homme il n’y a que lui qui ait de semblables idées. C’est qu’il n’y a peut-être que moi qui pense, reprit-il, & voilà ce qui fait que l’on me trouve si méchant : si j’étois moins pénétrant, plus crédule, plus facile à séduire, on diroit mille belles choses de moi ; mais [388] j'examine, je réfléchis, je doute, je ne flatte personne, il n'est pas étonnant qu'on se plaise à me donner des noms odieux. Les femmes, par exemple, me déchirent en mon absence ; par quel motif ! Me haïssent-elles, me méprisent-elles ? Ce n'est point cela ; elles ne sont pas aussi injustes que, pour leur repos, elles voudroient l'être ; mais je n'estime leurs saveurs que ce qu'elles valent, je ne leur prête point de vertus, c’est-à-dire, je leur en accorde fort peu ; j’empêche que des jeunes gens foibles ou ignorans ne tombent dans des pieges qu'il n'est même pas permis de ne pas remarquer, tant ils sont peu cachés ; & elles disent partout que je suis méchant ; furieuses de ne me trouver que vrai,& honteuses peut-être de leur déreglement ou de leur maladresse, qui les livre à toute ma pénétration. Malgré ces éclats & cette haine apparente, je suis persuadé que dans le fonds, elles seroient bien-aise de pou-[389]voir décemment me témoigner de la bonté, & je m’en rapporte à vous.

En vérité, dit Madame de Galean, voilà le paradoxe le plus singulier que j'aie encore entendu. Elles vous déchirent, & seraient bien-aise de vous montrer de la bonté ? Je ne sçache pas qu'il puisse y avoir rien de si absurde que cette pensée . . .  Vous m'enchantez, lui répondit-il ; si je suis à vos yeux ce qu'il y a de plus inconséquent, il faut avouer aussi que vous êtes aux miens ce qu'il y a de plus étrange : souffrez que je vous justifie ce paradoxe si choquant : vous y gagnerez sans doute, car je juge bien, par ce que vous venez de dire, que vous ne connoissez pas plus votre propre cœur, que celui des autres femmes. Monsieur trouvera bon que j'interrompe la conversation qu'il avoit avec vous, dit-il, en regardant le jeune homme assez cavalierement ; vous la reprendrez tantôt avec plus de plaisir parce que vous serez en état de la ren-[390]dre plus intéressante l’un & l'autre, étant mieux instruits.

Le jeune homme ne répondit rien. Sa contenance étoit celle d'un homme pénétré de douleur & de surprise. Je compris qu'il aimoit Madame de Galean ; qu'il l'avoit cru jusqu'alors estimable & respectée, & qu'il jugeoit par le ton que le Marquis prenoit avec elle, qu'elle ne méritoit ni ses soins ni son estime. Madame de Galean vit aussi tout ce que je voyois ; elle voulut quitter la promenade, mais un mouvement plus raisonnable la retint ; & je compris qu'elle aimoit mieux, en restant, se conserver le moyen de détruire le mauvais effet des impertinens propos du Marquis, que de lui donner des armes contre elle par un départ inconsidéré.

En général, continua le Marquis, les femmes se rendent plus de justice qu'on ne croit & qu'elles ne croyent elles-mêmes : comme la plûpart de [391] leurs défauts ne sont que l'ouvrage de la réduction ou de la singularité, elle n'en ont presque aucun qu'elles ne connoissent, & dont elles ne cachent mieux que personne ce que l'on doit penser : plus foibles que folles, & conséquemment plus inconsidérées que hardies, elles n'ont pas le front de haïr un honnête homme qui les juge ; souvent même elles auroient assez de probité pour l'aimer, pour l'estimer du moins publiquement, si une foiblesse malheureuse ne les subordonnoit entierement à ces femmes audacieuses, que la sottise des hommes a érigé en précepteurs du sexe, & qui ont reglé qu'il falloit détester quiconque auroit l’insolence de critiquer les femmes Vous, par exemple, vous êtes le meilleur exemple que je puisse citer de la vérité de mon opinion : vous avez commis, en votre vie, vingt injustices ; vous avez fait mille choses que [392] votre caractere démentoit, & qu'on ne doit attribuer qu'au pouvoir tyrannique du bel air : vous ne vous êtes jamais doutée de ce que je dis-là? Avouez-le ; eh, comment auriez-vous pu vous appercevoir que vous étiez injuste ! Vous n'imaginiez pas même que vous pussiez le devenir. Trop séduite pour vous soupçonner d'erreur, tout ce que vous faisiez vous paroissoit légitime ; ce n'étoit pas vous qui avoit tort, c'étoient ces monstres de femmes qui se plaisoient à corrompre votre jugement ; vous vous croïez innocente, & vous étiez très-coupable ; on vous accusoit d'être méchante & vous n'étiez que foible. Vous voyez, poursuivit-il, d'un ton très-affecté, que quelques raisons que vous m'aïez donné de me plaindre de vous, je suis bien éloigné d'en tirer avantage? Je sçais modérer mes passions & les soumettre à mes principes ; j'ai vû que vous étiez [393] vous-même soumise à un astre dominant, & je vous ai plaint au lieu de vous haïr.

Le Marquis se tut & sans attendre la réponse de Madame de Galean, prenoit congé d'elle d'un air triomphant, lorsque le jeune homme le levant du plus grand sang froid du monde, tira une profonde révérence, & se mit presque à courir. Le Marquis fit un éclat de rire en le voyant disparoître : qu'a-t'il donc ? où va-t'il avec cet air égaré ? demanda-t’il ironiquement à la Marquise ; je n'en sçais rien dit-elle, en baissant les yeux, je n'y conçois pas plus que vous. . . . . . Je serois désesperé que mes discours l'eussent fait fuir ; reprit-il : il est peut-être assez sot pour en conclure quelque chose contre vous ; ces jeunes gens ont la bêtise d'estimer, & la moindre chose les effarouche. . . . Ce que Madame de Galean répondit, ne parvint pas jusqu’à moi ; le Marquis ne lui parla plus qu’à l’oreille, & [394] sans doute, je perdis de belles choses ; cependant tout ne m'échappa pas, quelques mots que je pus distinguer, m'apprirent que l’absent alloit être sacrifié au plaisir de former une intrigue nouvelle.

Ne pouvant plus rien entendre, je me levai & partis, regardant cette aventure comme très-terminée & n’imaginant pas que sa conclusion réelle méritât une grande attention de ma part. Cependant le dépote précipité du jeune homme me revint à l'esprit ; je pensai qu'il n'avoit pas pris son parti si brusquement, sans être préoccupé de quelque forte idée & que cette singuliere brusquerie produiroit quelque sccène digne de la curiosité d’un Spectateur. En effet, je ne me trompois pas ; je ne pensois même que trop juste & voici ce qui arriva le lendemain.

Le jeune homme que j’appellerai le Chevalier, vient trouver le Marquis à sept heures du matin. En l’abordant [395] il avoit les yeux égarés & précisément l'air d'un fou. Je suis amoureux, Monsieur, lui dit-il, sans autre préambule mon début vous annonce allez mon dessein. J'aimois Madame de Galean depuis un mois, quand vous l'avez abordée hier au soir : soit raison, soit folie, je ne l’avois point examinée jusqu'alors ; je ne m'étois point informé d'elle, je la croyois aussi estimable qu'elle vouloit me le paroître, & je l'adorois ; je ne vivois de ne pouvoir plus vivre que par elle : c'est le sort des jeunes gens de s'aveugler, pour peu qu'une conquête flatte leur vanité. La façon dont vous lui parlâtes, me fit ouvrir subitement les yeux ; & la réflexion, que le dépit rend toujours imperieuse, a achevé de détruire le charme qui m'avoit seduit. J'ai vû dans Madame de Galean une femme dont j'avais été la dupe, & dont bientôt j’eusse été la victime ; les informations [396] que j'ai faites m'ont appris qu'elle étoit un peu plus coquette que légére, & un peu plus galante encore que coquette ; j'ai sçu enfin qu'elle ne méritoit que mon mépris ; mais ces traits de lumiere n'ont éclairé que mon esprit. Je la méprise, mais je l'adore encore ; je sens même que ni le mépris, ni le dépit, ni la suite ne pourront jamais me prêter aucun secours contre ma passion, & puisque c'est par vous que je suis devenu malheureux, puisque ce sont vos discours qui m'ont condamné à fournir éternellement autant de honte que de douleur & d'amour ; il faut que je m'en venge sur vous-même, & je ne pense pas que vous vouliez vous opposer à une résolution qu'aucune considération humaine ne peut plus balancer.

La longueur de la harangue du Chevalier avoit donné au Marquis le tems de se remettre. Il lui dit qu'il [397] étoit fâché que ses discours eussent eu une aussi fâcheuse suite, & que s'il l'avoit pu prévoir, il n'est pas douteux qu'il les lui eût épargnés. Il ajouta qu'il ne devoit pas prendre à la lettre les plaisanteries qu'il avoit faites à Madame de Galean, parce qu'il étoit un peu fâché contre elle lorsqu'il l'avoit abordée, & que les momens du dépit sont ceux de l'exagération & de l'injustice. D'ailleurs, ajoura-t'il, quand Madame de Galean seroit telle que j'ai voulu la représenter, ignorez-vous, Monsieur, qu'une coquette peut devenir sensible, & que huit jours de passion peuvent lui donner autant de vertus qu'on pouvoit lui reprocher de défauts avant ce moment-là ! J'ai une autre représentation à vous faire. Quand on aime avec passion on ne voit dans ses sentimens que des plaisirs ou des peines éternelles, suivant qu'on est est heureux ou malheureux ; on croit [398] qu'on aimera toujours : les infidélités qu'on a faites ou éprouvées, se présentent vainement à l'esprit ; le cœur est séduit & il n'y a plus que lui qui agisse ; vous êtes dans cet état à présent ; vous aimez Madame de Galean ; Vous oubliez que jamais il ne fut de passion éternelle, & que c'est même un bien qu’il ne puisse en avoir. Mais vous ferez un jour cette réflexion, & vous serez alors bien étonné qu'il ait fallu que vous en ayez l'obligation à un homme que vous regardiez comme votre ennemi.

Parler raison à un fou qui veut se battre, c'est être encore plus fou que lui. Le Chevalier se leva, & du ton d'un homme qui n'a pas de tems à perdre ; je suis amoureux, Monsieur, je vous l'ai dit ; il faut me suivre ou nous battre ici tout-à-l'heure.

Le Marquis est né brave & fut cho-[399]qué de cette incartade ; il lui eût fait passer son envie sur le champ ; mais il avoit un rendez-vous le soir avec Madame de Galean, & il ne voulut pas différer un plaisir qui pouvoit être perdu pour jamais. Monsieur, lui dit-il plaisamment, je suis fâché que vous soyez si pressé ; trouvez bon que je ne le sois pas autant que vous ; j'ai une petite affaire à regler aujourd'hui avec une femme qui me veut du bien ; je ne puis en conscience me refuser à sa bonne volonté : je serai libre demain, & si vous voulez. . . . . . Ah, s’écria le bouillant Chevalier, c'est avec la perfide que vous avez ce rendez-vous, vous n'y irez pas, ou elle ne vous verra que couvert de mon sang. A ces mots il mit l'épée à la main, & força le Marquis à se battre en robe de chambre ; mais le combat ne fut pas heureux pour lui, car il reçut deux coups d'épée, sans pouvoir [400] en donner un seul. ◀Récit général

Metatextualité► Voilà une aventure très-vraie, & je voudrois pouvoir dire très-singuliere ; mais malheureusement un fat, une coquette & un jaloux, ne peuvent plus occasionner d'aventures qui ne soient très-vraisemblables. ◀Metatextualité ◀Niveau 2 ◀Niveau 1