Citation: Jean-François de Bastide (Ed.): "Discours X.", in: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.5\010 (1759), pp. 217-288, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2136 [last accessed: ].


Level 1►

Discours X.

Level 2► JE vois dans le monde mille jeunes gens perdus, ruinés, méprisables, destinés au malheur & au repentir, & qui étoient nés pour le bien, & pour le bonheur de leur famille. J'en vois beaucoup d'autres que des qualités, des talens, & des occupations nobles & utiles, font respecter & chérir universellement, & que la nature sembloit avoir voués au vice, à l’injustice, à l'inutilité, au mépris public enfin, en les formant. Je m'approche d'eux, je les interroge, j'interroge leurs amis, [218] & j'apprens que tout le mal & tout le bien de ces divers phénomenes doivent être imputés à l'empire & au différent caractere des femmes. Quel ascendant n’ont-elles pas sur notre esprit, sur notre ame, sur toutes nos pensées, sur tous nos penchans ! Malheur à celui qui n'est pas persuadé qu'il faut se défier de ce pouvoir terrible. . . . . Cette réflexion est partout ; elle est gravée sur le front des malheureux que les femmes ont égaré ; c'est-là qu'il faut la lire pour apprendre à trembler.

Mais si ce sexe peut avilir & énerver notre ame, combien ne peut-il pas la fortifier & la perfectionner. Il reçut de la nature deux pouvoirs égaux ; je ne m'attacherai aujourd'hui qu'à prouver jusqu'où il peut pousser le pouvoir du bien. Metatextuality► Mes preuves sont dans les lettres qu'on va lire. Celle qui les a écrites vit parmi nous ; nous la connoissons, nous respectons ses vertus, de nous chérissons son esprit [219] aimable ; elle a eu le bonheur d'épouser depuis l'homme dont elle a formé les mœurs. Puisse-t'elle jouir long-tems de sa félicité & de sa gloire. ◀Metatextuality

General account► Level 3► Lettre premiere.

Letter/Letter to the editor► Monsieur,

A combien de remords ne vous exposez-vous pas, si vous me trompez jamais ! vous avez commencé par me rendre injuste, ne finissez pas par me rendre malheureuse. Il y va de votre gloire à affermir la bonne opinion que j'ai prise de vous ; songez que je vous ai plus aimé pour vous que pour moi-même, & qu'il vous seroit difficile de trouver dans un autre engagement les ressources que vous trouverez toujours dans mon cœur. . . . Que ne dois-je pas craindre de votre légéreté ! vous vivez dans le grand monde ! hélas, cette idée [220] me fait trembler. . . . Vous avez dû sentir combien il est humiliant de n'être connu que par ses perfidies ! vous pouvez l'être par vos vertus, & je veux que cette gloire vous tente. Je me croirai aimée à proportion que je verrai en vous l'homme vertueux se développer & se produire. Accoutumez votre esprit à n'avoir point de détours ; laissez jouir votre cœur du plaisir d'aimer, pour lequel il est fait ; la vanité de faire des conquêtes produit bien moins que la gloire d'y renoncer par raison. Vous avez plus que personne le don de plaire ; & l’inconstance vous seroit permise, si elle n'étoit pas un vice quand on est bien aimé mais il s'éleve une barriere ! vos inconstans desirs, & cet obstacle, sur la foi duquel je me suis engagée, doit vous retenir pour jamais. . . . . Je vous ai aimé sans vous bien connoître ; mais je n'ai consenti à vous aimer que pour vous rendre véritablement aimable. Ne [221] croyez même pas que ce soit bien précisément la passion qui m'attache aujourd'hui à vous : un plus noble intérêt m'anime ; c'est le desir & l'espoir de vous empêcher de retomber dans des égaremens qui entraineroient la ruine entiere de votre cœur : je cesserois de vous aimer, si vous cessiez de respecter mes motifs. . . . . . Que vous m'avez coûté de larmes, cette nuit ! vous n'auriez pu les essuyer sans en répandre. Mille craintes m'ont agitée ; le passé m'a effrayée, l'avenir m'a épouvantée. Je crains autant pour vous que pour moi-même de vous perdre, & je sens que je vous perdrai, si je ne sais des miracles : rassurez-moi ; je ne suis point une femme méprisable, je dois vous être chere. Ayez de la confiance en moi ; vous verrez que je ne suis pas plus votre maîtresse que votre amie. Je vous aimerai uniquement pour vous-même : malgré ce qu'il pourra m'en coûter, je sçaurai me déta-[222]cher de la satisfaction si douce de vous posséder sans partage. Mais jamais de détours ; ils deviennent les plus sensibles blessures que puisse recevoir un cœur qui se sent incapable de tromper. Ne craignez rien de ma passion ; elle ne peut jamais être qu'à votre avantage ; mes vœux, tous mes délits ne tendent qu'à vous rendre digne de moi & de vous-même : votre gloire m'est plus chere que ma vie : je vous ai sacrifié la mienne pour vous rendre la vôtre, que l'inconstance alloit vous ravir ; & vous ne pouvez vous défier de moi, dans quelque occasion que ce puisse être, sans devenir ingrat. Je sens bien que vous ne m'aimez pas autant que je vous aime mais je veux du moins vous forcer à m'aimer un peu ; je veux vous attacher par un sentiment que le tems ne puisse détruire. Je n'ai rien perdu de ce que vous me dites hier au soir ; je voudrois l'avoir ignoré toute ma vie : je croyois vous [223] devoir au tendre amour, & je ne vous ai dû, hélas ! qu'à l'habitude de changer ! Combien d'art & de détours pour séduire mon cœur ! Quelle en sera la fin ? Vous avez dissipé l'erreur qui vous cachoit à mes yeux ; il m'est permis de vous montrer mes craintes. Que serez-vous pour me convaincre que je vous suis devenu plus chere ? Je ne puis plus en croire vos discours ; vos actions seules peuvent me persuader ; mais aurai-je la force d'attendre leur tardive impression ? Que n'avez vous pas fait pour me séduire ! eh bien, il faut encore que vous me séduisiez Bon jour. Je suis uniquement à vous, & j'ai plus de chagrin de ne pouvoir vous le prouver tous les jours de ma vie, que d'être obligée de penser que vous n'en êtes peut-être pas digne. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Billet.

Votre procédé m'étonne & me désespere. Aurois-je dû m'attendre à tant [224] d'indifférence ! Est-ce ainsi que l'on prouve qu'on aime ? Suis-je donc devenue pour votre cœur un objet si peu intéressant que vous ne craigniez pas même de me le faire connoître ! Bon dieu, que vous me faites souffrir ! A quoi dois je m'attendre ! Ne m'auriez-vous inspiré une si vive passion, que pour en faire l'objet de vos caprices ! Si du moins vous croyez l'augmenter par mes tourmens ! cette idée, qui prouveroit que vous vous occupez de moi, auroit des charmes, & redoubleroit peut-être mon attachement : mais non, vous êtes cruel sans dessein, & je ne peux vous accuser que d'insensibilité. Votre silence me tue : faites-le cesser : je veux que vous vous expliquiez, n'eussiez-vous que des malheurs à m'apprendre ; je vous ai dit cent fois que j'abhorrois les mysteres. Faudra-t'il toujours vous apprendre à vous conduire avec moi ! Adieu. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

[225] Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre II.

Vous ne concevez jamais les sentimens que vous faites naitre dans mon cœur, & vous donnez la plus outrageante interprétation à la passion la plus vive. Je vous avoue que vous me laissâtes avant-hier dans un état difficile à rendre ; vous me dîtes les choses les plus désobligeantes : ma délicatesse en fut vivement blessée. Il est trop aisé de me connoître pour se méprendre aux mouvemens qui m'agitent. Je sus peut-être trop prompte à m'allarmer ; mais ingrat, lisez dans le fond dé votre cœur, vous y trouverez toutes les excuses de mes inquiétudes. . . . Renvoyer mon Laquais sans lui dire un seul mot ! Il me semble que je n'ai pas mérité ce traitement. Vous m'aviez offensée par vos soupçons, & vous deviez venu réparer l'injure que [226] vous m'aviez faite. Est-ce que l'on ne sent pas ces choses là ? Je ne sçais comment les hommes sont faits : ils nous outragent & ils attendent nos excuses ; que seroit-ce donc si nous avions le malheur de les offenser !. . . . On m'a dit que vous alliez vous mettre au lit sans avoir rien pris de toute la journée : m'aimez-vous astez peu pour négliger ainsi le soin de votre santé ! Votre vie est-elle à vous pour vous y intéresser si peu ! Ah ! je vous suis donc bien indifférente ! ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre III.

JE vois avec la plus sensible douleur la fin de mon regne : cinq mois de constance ont épuisé votre cœur. Que voulez-vous que je pense de vous, quand je vous vois suivre une femme que vous m'avez dit que vous redoutiez pour mon repos ! votre précipita-[227]tion à me l'avouer, n'avoit sa source que dans le dessein politique de me déguiser le fond de vos sentimens : vous craigniez ma pénétration, & vous vouliez la prévenir par un air de bonne foi admirable. Bon Dieu ! que j'envisage avec horreur le sort de l'infortunée d’* * *, à qui, sans doute, vous aviez fait, comme à moi, les plus tendres protestations & dont il ne vous reste pas même un léger souvenir. . . . Vous auriez renoncé à aller aujourd'hui chez cette femme, si votre traitre cœur s'intéressoit encore aux tourmens du mien. Pourquoi former des engagemens que vous sçavez qui ne peuvent que me déplaire ? Ai-je mérité d'être traitée avec si peu de ménagement ? Si du moins vous n’aspiriez, comme je vous l'ai dit, qu'à connoître toute l'étendue d'une passion dont vous avez douté ; en détestant vos moyens, j'adorerois vos motifs ; mais non, trop sûr de ma ten-[228]dresse, le seul dessein d'y mettre des bornes vous conduit : vous ne voulez plus être aimé de moi, vous craignez de l'être, & votre inconstance n'est que le prétexte de votre ingratitude. Peu fait à être aimé avec ardeur, & incapable de braver le remord quand vous devenez infidele, le peu de vertu que vous conservez vous importune ; vous cherchez des engagemens qui ne vous coûtent rien à rompre, & vous m'abandonnez, parce que ma passion vous fait trembler pour votre repos. Je n'ai que trop pressenti votre infidélité depuis que vous n'avez plus voulu m'accompagner à * * * ; vos lettres que vous m'avez ravies, & que j'avois payées de tant de larmes me laissoient-elles la triste liberté de m'abuser ! N'auriez vous pas dû me les rendre pour rassurer mon cœur allarmé ! Vous craindriez de me faire des sacrifices qui puissent intéresser ma reconnoissance ! Ah ! que n'en dois-je pas conclure ! Il [229] fut un tems où vous craigniez de me perdre ; le moindre objet vous allarmoit, vous redoutiez mes réflexions qui pouvoient m'éclairer sur mes foiblesses : aujourd'hui elles vous importunent, parce qu'elles doivent contribuer à m’attacher à vous. Ainsi vous ne cessez d'être soupçonneux, que pour en devenir plus injuste. Adieu ; j'ai la mort dans le cœur. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre IV.

Vous donnez à ma prudence des noms qui peindroient mieux votre étourderie. Mon dessein n'a jamais été que de vous convaincre de mon sincere attachement. M'occuperois-je si uniquement du soin de vous rendre aimable, si je ne voulois vous attacher à moi ! Vous prenez le contre-sens de tout ce que je vous dis ; vous affectez des sentimens ausquels je ne peux me [230] faire. Peu accoutumé à vous contraindre & à raisonner, vous croyez qu'il est du bon air de paroître extraordinaire ! Pour moi qui ne fais consister mon bonheur que dans l'idée de pouvoir toujours bien penser de moi, j'aime mieux renoncer au plaisir de vous aimer, que de courir à la honte de m’être trompée, en ne vous tendant pas tel que vous deviez être. Je ne doute nullement que ma façon de penser ne vous paroisse étrange ; les femmes que vous avez eues ont fait une partie de vos idées en vous apprenant à penser mal d'elles. Vous prenez pour indifférence, ce qui est tendresse : mon cœur n'a que trop de penchant à vous justifier ; mais quelle preuve me donnerez-vous que ce penchant n'est pas une foiblesse ! Il faut donc écouter la raison & tâcher de ne vous plus aimer. Je me connois : je ne me console pas aisément, & je serois capable de me perdre par la passion que je con-[231]serverois pour vous Vous avez troublé mon repos ; souffrez qu'il dépende de moi de le retrouver, s'il est possible ; le foible plaisir que vous pouvez goûter à me voir, ne doit pas m'intéresser assez pour l'emporter sur la nécessité d'une rupture. Je ne vous rends point malheureux en rompant ; je ne suis qu'une femme pour vous, & vous vous vantez de ne pouvoir jamais être malheureux par les femmes C'est du moins une consolation pour moi de penser que je ne vous aurai fait aucun mal, en vous arrachant un cœur dont vous aviez voulu paroître si touché. Adieu. . . . . Je vais toujours a la comédie ; je serai bien-aise de vous y voir ; le Comte d'* * * m'y donnera la main ; demandez-lui son carrosse, & vous viendrez souper avec nous chez la B * * *. C'est vous faire un cadeau digne de mon amitié: on ne peut pas rompre plus noblement. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

[232] Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre V.

IL faudroit pour bien répondre à votre lettre, que j'eusse l'esprit & le cœur plus tranquilles. Depuis que je vous connois je ne me connois plus. Mille mouvemens m'agitent : je vous regarde comme l'ennemi de mon repos, & je tremble pour l'avenir. Malgré ma cruelle prévention, je n'en suis pas plus en état de cesser de vous aimer. Aidez-moi à débrouiller l'affreux cahos qui m'environne ; il y auroit moins de cruauté à me rendre tout-à-fait malheureuse, qu'à me faire craindre sans cesse de le devenir Au nom de Dieu séparons-nous, si vous devez continuer à me tourmenter. Donnez-moi le moyen d'étouffer une passion qui me désespére ; ce sera vous-même que vous servirez, car je sens que je vous suis à charge : tout me reproche ma [233] foiblesse, & rien ne me dit de vous conserver que mon lâche cœur. Ce cœur, vous le sçavez, n'étoit pas fait pour ce cruel partage : j’étois, avant que je vous connusse, heureuse & estimée : qu'est devenu ce temps ! Combien il est déjà loin de moi ! on me reproche mes sentimens ; on ignore combien ils me coûtent. Vous me perdez dans le monde par votre inconstance ; on me regarde comme une étourdie qui n'écoute qu'un penchant effréné, comme une folle qui n'a les yeux ouverts qu'au faux éclat de sa chimere. Voyez dans quel abyme vous m'avez précipitée. Vous sçavez bien pourtant si c'est à mon étourderie que vous m'avez due : je vous ai aimé malgré moi, & vous eussiez toujours douté de votre victoire, si vous l'aviez toujours vue avec la même indifférence qu'aujourd'hui elle vous donne. . . . . Vous voulez que je suspende l'exécution de mes desseins ! Vous m'annoncez une lettre qui les [234] détruira sans retour ! Eh bien, écrivez donc ; qu'attendez vous ? Faut-il vous presser de me rendre une tranquillité, sans laquelle je ne puis plus vivre ! ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre VI.

EH comment voulez-vous, que je croie que vous m'aimez encore, quand tout m'apprend que vous ne m'aimez plus ! je ne suis point une visionnaire ; la jalousie m'a toujours fait horreur ; vous m'apprîtes seul à la connoître, & vous avez eu besoin de beaucoup d'art pour cela. J'ai examiné votre conduite ; j'ai étudié votre caractere avant que de vous faire un crime de vos procédés ; ils pouvoient être l'ouvrage d'une malheureuse habitude ; vous pouviez être séduit & n'être coupable que par foiblesse : j'aimois à m'en flatter ; je craignois, je redoutois l’affreuse clarté que je cherchois à répandre sur vos [235] motifs ; mon incertitude me plaisoit ; je ne tenois plus à vous que par elle. Hélas ! je ne l'ai pas assez chérie, je la perds pour jamais ; je reste sans illusion, sans consolation je me sens abandonnée de tout ce qui me soutenoit. Je ne m'abuse point : je ne suis pas de ces femmes que l'habitude de s'égarer dans de vils plaisirs, attache servilement aux objets de leurs honteuses passions ; qui toujours décidées par le cri des sens, toujours tourmentées par eux, voyent leur bonheur disparoître dans la diminution des soins qu'on leur rendoit. Vous sçavez que la passion n'est jamais entrée dans mes caresses que pour animer vos sentimens ; je voulois vous sauver de votre propre indifférence ; je craignois que vous ne fussiez trop humilié de la fausseté des soins que vous me rendiez, & je cherchois à vous tromper par une douce violence qui pût, en vous procurant quelques vrais plaisirs, vous [236] faire oublier que vous n'en étiez pas digne. Comparez ces sentimens aux vôtres. . . . . Mais non, oubliez-les, loin de les comparer ; vous devez redouter mon idée, elle troubleroit votre repos : vous n'avez plus d'injustices à me faire ! Craignez les remords ; vous n'en êtes pas incapable ; je vous en ai vû tourmenté pour de moindres crimes ; encore un coup, ne vous souvenez jamais de moi : ce conseil est digne de mes sentimens ; il est la derniere preuve que je vous donnerai de mon amour ; jugez combien il est sincere ; laissez-moi souffrir seule de votre infidélité ; c'est un service que vous me rendrez : ne me trouvez-vous pas assez infortunée ? Voudriez-vous ajouter au tourment de vous perdre, le tourment plus épouvantable de vous sçavoir malheureux. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

[237] Level 3► Letter/Letter to the editor► LETTRE VII.

EH bien, il faut vouloir tout ce que vous voulez. Je consens à vous revoir, venez ; je vous pardonne tout  ; je crois sincere le sacrifice que vous m'avez fait ; vous récompenserez quand il vous plaira mon extrême confiance, je ne me mêle plus de vos sentimens, je veux ne vous devoir qu'à vous-même ; je ne réfléchis plus, ne raisonne plus, je ne veux plus qu'aimer. . . . . Si vous connoissez les douceurs de ma situation ! ah ! combien votre coquetterie en seroit déconcertée. Vous ne goûtez jamais que de petits plaisirs ; vos idées ont besoin de prendre la forme des choses que vous voulez trouver agréables ; c'est un mensonge flatteur qui séduit un entant. Vous n'êtes pourtant pas si enfant que vous pouvez le croire ; vous êtes fait pour sentir les [238] plus doux charmes de l'amour ; & sans l'éternelle infidélité que votre esprit a faite à votre cœur, vous trouveriez bien du vuide dans le bonheur qui vous enchante. Que mes plaisirs sont différens des vôtres ! Je me trouve très-heureuse, malgré la nécessité où vous me réduisez, de penser qu'on peut l'être davantage. Je n'ai point de vanité, & cependant j'embellis tous les jours à mes yeux : arrangez cela ; n'est-ce pas l'amour qui me rend si jolie ! Parlez, n'est-ce pas lui ? Vous balancez ? Je vous entens. Non, Madame, vous extravaguez, vous n'êtes pas jolie ; vous êtes tout au plus, à tout prendre, une espece de figure de fantaisie que le caprice & la misere des tems ont mise à la mode ; vous n'êtes que cela . . . . . . . Non, Monsieur, je ne suis pas la dupe de vos plaisanteries : je suis jolie, vous ne m'ôterez pas cela de la tête ; je me suis arrangée pour vous jouer le tout de ne me plus méconnoître. Vous en [239] murmurerez tant qu'il vous plaira : mais c'est mon dernier mot. Pauvre homme ! je vous plains, vous voilà engagé à plus de soins que vous ne vouliez m'en rendre ! Cela est affreux ; il me faut des hommages tant soit peu particuliers ; votre vanité y est engagée : car enfin, que penserois je de vous, si vous me traitiez comme on traite tout le monde ! Vous sentez que je pourrois, sans méchanceté, faire revivre la plaisanterie des cœurs usés ! Mais je vous vois frémir ! Vous me demandez grâce ! Rassurez-vous : je suis bonne & je vous promets de ménager l'amant qui veut bien me faire l'honneur de recourir à ma miséricorde. Adieu. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

[240] Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre VIII.

Vous le prendrez tout comme il vous plaira, mais il faut absolument que je vous voie aujourd'hui. Sçavez-vous bien ce que je suis devenue depuis deux jours que je ne vous ai vû ? Amoureuse, Monsieur, amoureuse. Venez, je vous l'ordonne. Vous réglerez vous-même mes amusemens si vous voulez, (car je suis génereuse) vous ferez des nœuds, vous me direz des injures, vous ne me direz rien, vous me parlerez de Madame de M * * *, vous me lirez le * * * que je n'aime gueres, ou le * * * que je haïs tant : vous ferez tout ce que vous voudrez ; mais du moins je vous verrai, je jouirai de votre embarras, de votre impertinence ; tout est plaisir pour un cœur qui sçait aimer. N'allez pas croire au moins que tout cet étalage de désintéressement [241] ne soit qu'un jeu pour vous surprendre ! Vous devez sçavoir que naturellement je suis aisée à amuser ; j'observerai une neutralité très-exacte, & vous n'aurez affaire qu'à vous-même. Venez ; vous éprouverez qu'en tout je suis toujours sincere. Adieu. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre IX.

Vous avez oublié votre tabatiere à portrait, & quoi que vous en puissiez dire, il faut que je vous en remercie : votre distraction me fournit un prétexte honnête de vous écrire, & de réparer la briéveté de ma derniere lettre. Sçavez-vous bien, Monsieur, que si je ne vous disois pas aujourd'hui que je vous aime, je courrois risque d'être bien maussade pour tout le monde ! Vous me donnez tous les jours de nouvelles raisons de chérir ma chaîne ; j'en fais l'objet de toutes mes pensées ; [242] j'ai eu la peine de la former ; mais vous en resserrez les nœuds par tant de vertus qu'il n'est plus possible de ne vous en pas rapporter toute la gloire ; je vous dois le bonheur d'en jouir ; je ne sais que commencer à me sentir quelque mérite ; il en fallait beaucoup pour vous fixer ; sans vous je n'aurois peut-être jamais eu que celui des autres femmes ; mérite frivole ou trop sérieux, mérite toujours altéré par l'envie de plaire. Je ne dois le mien qu'à l'amour, qui ma docilité, qu'au desir d’être digne de vous. Quelles obligations ne vous ai-je pas ! Celle de sentir l'amour accompagné de tant de joie, est la plus grande de toutes. C’est à ces vertus que vous avez formées, que je dois le bonheur de vous le voir sentir vous-même ; sans elles, il se seroit peut-être toujours présenté à vous sous une forme imparfaite ; vous ne l’auriez connu que par le plaisir, & le plaisir tout seul n’apprend pas à con-[243]noître cette vivacité de pensées qui écarte à jamais l'ennui, cette délicatesse de sentimens qui rend sublimes & heureux ceux qu'elle anime & conduit. Je vous arrête pour vous communiquer des lumieres dignes de la beauté de votre ame ; vous m'aimez, parce que vous êtes vertueux ; vous m'aimez encore, parce qu'en me voyant vous jugez qu'il est doux d'aimer. L'amour est une maladie qui se gagne, & dont la raison même invite à augmenter le mal. Aimez-moi donc bien tendrement, & ne vous lassez jamais de vous rendre heureux. Adieu. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

[244] Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre X.

Vous voulez donc absolument me rendre digne de vous ! Qu'ai-je à faire de mieux que d'y consentir & de vous devoir tous mes sentimens ! Vous avez bien raison de dire, qu'à paroître toujours ce que nous sommes, nous en valons beaucoup mieux. J'ai fait ce que j'ai pu pour rendre ma sœur telle que je suis moi-même. Quoique née avec bien plus d'esprit que moi, je sens qu'elle ne me vaut pas. En général, comme vous dites fort bien, l'esprit nuit plus aux femmes qu'il ne leur sert : il rend les hommes sensés, plus difficiles, plus défians sur leur compte. Eh ! quel avantage une femme peut-elle retirer d'une qualité qui l'expose toujours à la privation ou à la perte de l'estime & de la confiance des gens sensés !. . . Insensiblement je [245] me laisse entraîner par votre lettre & j'en prends le ton : ce n'est pas mon dessein ; ce seroit m’oublier ; il n'appartient qu'à vous de raisonner. Un soin plus pressant m'occupe ; celui de vous dire que je vous aime plus que jamais. Vous me donnez des louanges, & je vous les rends ; j'y renonce par une certaine vue de leur fatalité. Je ne veux pas risquer de devenir vaine. Adieu. Je soupe chez la B * * *. Y viendrez-vous ? Oh, sans doute.

Citation/Motto► Eh ! comment ne pas m’enflammer

Pour l'aimable objet qui m'enchante ! ◀Citation/Motto ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre XI.

QUE la soirée m'a paru longue, quoique je l'aie passée à m'occuper de vous ! Vous m'avez fâchée par votre tristesse ; & votre précipitation à me quitter n'a pas peu contribué à me rendre triste à mon tout. Vous me re-[246]prochez toujours le plaisir que je goûte à vous voir, par me faire sentir la distance qui nous sépare ; & il semble que je doive payer ce plaisir par le désagrément que vous trouvez à me le procurer. Vous me feriez souhaiter, à ce prix, de ne vous point voir au tout : écrivez-moi s'il vous en coûte moins que de me voir ; je jouirai au moins paisiblement de votre esprit : mais mon cœur en sera-t'il plus satisfait ? Vous ne m'écrivez que pour m'écrire : pour moi, qui ne vis qu'en ce que vous me rendez agréable, je ne vous écris que pour vous répéter sans cesse que je vous aime. Vous m'allez dire que je vous fais une mauvaise querelle ! Pourquoi y avez-vous donné lieu ? Je serois moins difficile si vous étiez moins inégal ; vous ne vous ressemblez jamais : hier vous étiez enchanté de mes lettres ; demain vous ne les voudrez plus lire. Les vôtres ne me flattent qu'autant que je les crois [247] sinceres. Je n'ai pas besoin de votre esprit ; sa grande parure obscurcit la implicite du mien ; il m'embarrasse quelquefois, & je souffre lorsqu'il faut vous répondre. . . . . Je ne délire rien tant que de me raprocher de vous : en serez-vous plus à moi ! il vous en coûtera moins de peine, mais vous n'en éprouverez peut-être que plus d'ennui. Les sentimens changent comme les saisons ; hier je me croyois la femme du monde la plus aimée ; aujourd'hui je ne sçais plus qu'en croire : cependant-tout le honneur de ma vie est attaché à vos sentimens. Vous aviez, disiez-vous, de l'humeur lorsque vous êtes venu. Ah ! cette humeur ! elle fut souvent votre excuse. Tout n'est-il pas plaisir auprès de ce qu'on aime ! Est-ce avec aussi peu d'égards que l'on se justifie ! Est-ce avec ce sang froid que l'on pense qu'on n'a pas été assez aimable ! Que vous sentez peu ce que vous dépeignez si bien ! Qu'à vous li-[248]re, l'amour est aimable ; qu'à vous voir il perd de ses charmes !. . . Je serois pourtant désespérée que vous jugeassiez ma lettre à la rigueur. Vous croire moins tendre, est-ce vous offenser ? il me semble du moins que vous êtes très-capable de supporter ces offenses-là. Oui, vous n'êtes réellement pas assez sensible pour avoir cet esprit de rancune qui brouille les amans. Adieu. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre XII.

L'INQUIETUDE de votre santé m'éveille de bonne heure : je veux sçavoir si vous n'êtes pas incommodé. Vous pourriez me dire aujourd'hui que vous l'êtes, sans risquer de passer pour un imposteur. Qu'il est étrange qu'à votre âge on ne puisse plus goûter, sans danger, le moindre plaisir. Vous concevrez à présent combien il est fou [249] de vivre sans réflexion ! J'ai vu que malgré les charmes du bal il vous en échappoit de très-tristes ; ces femmes qui vous ont raillé, ont été cause que vous avez eu de l'humeur. Voilà le sort de ceux qu'un mérite fatal a mis de trop bonne-heure dans le droit de leur plaire & de les enflammer. Moqués par elles, quand ils ne sont plus qu'aimables, ils sont obligés d'essuyer leur ingratitude, & de s'humilier par un dépit qui ne devroit être que du mépris. Vous conserviez encore ces tristes pensées lorsque nous nous sommes séparés : j'en ai de l'inquiétude ; peut-être craignez-vous de ma part des plaisanteries encore plus sensibles que celles que vous avez éprouvées : non, mon ami, je vous plains, & je veux même vous cacher ma pitié : je veux que vous oubliez que j'étois présente à ces railleries impertinentes. Je suis d'ailleurs moins capable qu'une autre de sçavoir jusqu'où elles ont pû blesser [250] votre amour propre. Je n'aime que le sentiment, je ne connois que le cœur ; & tout ce qui n'est pas lui, tout ce qui ne vient pas de lui dans l'amour, m'est absolument inconnu, quoiqu'on ait soin d'en faire encrer trop souvent le détail dans la convention. Soyez donc bien tranquille sur toutes mes idées. Je n'en aurai jamais qui puissent contrarier celle que vous devez toujours avoir de vous malgré ce que l'on vous a dit. Venez souper avec moi, je vous renverrai de bonne-heure. Venez même ce matin, si vous ne vous êtes pas couché comme vous m'en avez menacée. Vous dormirez dans mon fauteuil. Venez enfin, venez jouir d'une ame qui n'a besoin que de vos regards pour être très-animée & très-contente. Adieu. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

[251] Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre XIII.

C’EST attendre le plaisir trop long-tems ; ma lettre préviendra la vôtre, & il se trouvera peut-être qu'elle vous aura fourni matiere à m'écrire tendrement. Je ne croirai assurément jamais avoir mieux à faire que de vous prévenir. Vous verrai-je demain ? Il me semble toujours qu'il y a un siecle que je ne vous ai vu ! Vous m'inspirez tant de choses, que je ne sçais plus par leur confusion ce que je puis vous dire. Vous trouvez, dites-vous, mes lettres divines ! Comment ne pas bien écrire quand on vous lit tous les jours ? Un esprit naturellement bien tourné, que vous avez pris soin de former vous-même, doit avoir des charmes & même des qualités. Je puis vous assurer que depuis que je vous suis attachée, l’esprit avec lequel j'étois née, n'est en-[252]tré pour rien dans ce que j'ai pû faire qui m'ait rendu digne de vous ; j'ai toujours sçu distinguer les qualités que vous me donniez, de celles qui m'étoient naturelles ; & je n'ai jamais fait servir au soin de vous plaire, que l'usage même de vos bienfaits. Malgré cela, je n'ai pas laissé de m'enorgueillir quelquefois ; mais j'étois vaine sans sottise & sans impertinence : c'étoit une suite de l'hommage confiant que je rendois à votre esprit : j'osois croire que personne ne sentoit mieux que moi ce que vous valiez ; & je me persuadois qu'avec un mérite ordinaire, on n'étoit guere capable de s'affecter autant de celui des autres. . . . Vous ne pouvez donc pas souper ce soir avec moi ! Bon Dieu ! que je vous plains d'être assujetti à des complaisances si coûteuses. Je veux me flatter que votre illustre ami est digne des sacrifices que vous lui faites. Cependant, je ne sçais ; j'ose craindre que vous ne l'ai-[253]miez trop. En général vous accordez trop à l'amitié; & les attachemens des grands sont si fragiles ! Vous les connoissez ; vous me disiez un jour que la confiance, quand par hazard ils en étoient capables, étoit une infidélité que leur cœur faisoit à leur esprit. Pourquoi vous livrer aveuglément à une inclination d'ailleurs si gênante ? Etes-vous fait pour vous asservir aux goûts, souvent bizarres, de gens que la bassesse de leurs valets corrompt, & qui pour la plupart du moins, n'ont même pas besoin des vices des autres pour être injustes & bas ; Vous n'êtes pas heureux, mais vous pouvez le devenir en suivant vos premieres idées ; les ressources que la mauvaise fortune nous fait accepter, sont souvent de nouveaux malheurs. Adieu. Je n'ose pousser plus loin ces réflexions Venez du moins de bonne heure demain, puisque vous ne pouvez me voir aujourd'hui. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

[254] Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre XIV.

Il ne faut jamais juger sa maîtresse ni son ami, sans les entendre. Je suis désespérée que vous cherchiez à vous faire des inquiétudes, quand je jouis de tant de repos. Vous craignez ma solitude, & vous ne pouvez pas concevoir le goût qui m'y attache. Ah ! si vous aimiez comme j'aime, il n'y auroit que le goût du monde que vous ne concevriez pas. J'ai le plaisir quand je suis seule, de penser uniquement à vous. Je vous entretiens deux heures sans m'interrompre ; je vous interroge, je vous prête l'esprit qui m'anime ; vous me répondez. . . . Dieux, que de tendresses ne me dites-vous pas ! Avec quel ton, quelle ardeur ne me jurez-vous pas que vous m'aimerez toujours ! Vous me contez vos infidélités passées ; le repentir vous inspire, [255] l'amour vous enflamme, je vous pardonne tout. Vous prenez quelquefois l'air que vous aviez la premiere fois que je vous vis ; air fatal & charmant, qui me séduisit, & m'a depuis coûté tant de larmes. Vous me rassurez ; vous me séduisez encore, & quelquefois. . . . Ah, vous seriez trop heureux si votre cœur vous servoit aussi bien que mon imagination. Voilà ce que me vaut ma retraite : jugez du charme qui m'y attacheroit, si vous en pouviez mieux comprendre les douceurs !. . . Vous ne voulez donc venir qu'après demain ! Si vous étiez assez aimable, ou pour mieux dire, si vous m'aimiez assez pour me donner deux jours, je ne sçais ce que je ne serois pas. La tête m'en tourneroit. Oh non, ne venez pas, ménagez-moi ; oui, ménagez-moi, c'est fort bien dit. Mais de quel soin m'occupai-je ? Eh, ne me ménagez vous pas assez ! Qui dans le monde a plus de circonspection que vous ! Venez pour-[256]tant je vous l'ordonne ; venez demain, venez Dimanche, venez tous les jours de votre vie. Bon-jour. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre XV.

PLUS je réfléchis à la fatale résolution que vous me communicâtes hier au soir, moins je me sens capable de cette générosité dont vous m'avez si perfidement louée. Je ne consentirai jamais que vous fassiez des démarches qui vous déshonoreroient : la plus dangereuse de toutes, seroit de revoir Madame de * * *. Vous avez beau vouloir m'éblouir par les services qu'elle est à portée de vous rendre ; je ne consentirai jamais que vous la revoïez. Il faut sçavoir souffrir ses malheurs quand on ne peut les adoucir que par d'indignes ressources ; ils illustrent quand on sçait les supporter. Oubliez-vous tout ce que cette femme m'a fait souffrir ! Les [257] mauvais tours qu'elle a voulu me jouer, l'impudence avec laquelle elle a conduit & affiché son affreux triomphe, l'éclat de votre rupture, les outrages qu'elle vous a forcé de me faire, toute sa conduite enfin ! Oubliez-vous qu'elle a fait tout cela, sans vous aimer, sans avoir même pour vous un goût bien vis, & uniquement pour faire du mal ou du bruit ! & vous voudriez aller respirer encore auprès d'elle la criminelle séduction ! Eh bien, si vous la revoyez, si jamais je suis instruite que vous ayez souffert qu'elle vous rencontrât quelque part, comptez que vous m'avez perdue pour jamais. Je ne fournirai point que ce que j'aime, se soit laissé engager à me percer le cœur par un vil intérêt. Je suis naturellement jalouse, & je veux croire que toujours prompte à m'allarmer, vous avez eu souvent ce reproche à me faire ; mais dans le cas présent, il n'est nullement question de ma jalou-[258]sie ; il s'agit de votre gloire à laquelle j'ai tout sacrifié, que je ne peux vous laisser oublier sans me déshonorer moi-même, & que vous allez perdre sans retour, par un caprice bas. Je suis encore plus généreuse que jalouse : si vous ne n'aimez plus, si je ne suis plus votre bonheur, si je vous suis à charge ; il faut me l'avouer ; j'accepterai volontiers une rivale, je vous en indiquerai moi-même une dont vous serez content ; mais du moins vous resterez mon ami, & vous m'aurez pas souffert par une monstrueuse ingratitude, que votre bonheur soit devenu l'objet de mon désespoir. Consultez-vous, je suis capable de cet excès de générosité ; que ne ferois-je pas pour vous conserver ! Mais pour m'engager à me sacrifier à mes sentimens, il faut commencer par me les justifier ; je veux toujours être votre victime, mais jamais votre dupe. Voyez ce que vous voulez décider ; faites vos réflexions ; [259] les miennes, malgré mon désespoir, n'aboutiront jamais qu'à me rendre digne de moi, & je ne veux plus vous revoir, si vous revoyez Madame de * * *. Adieu. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre XVI.

JE veux croire que je me suis trop légèrement allarmée, & que vous n'êtes coupable que parce qu'en amour, tout ce qui n'est pas vertu, peut inquiéter ; mais comment détruirez-vous les nouveaux griefs que j'ai contre vous ! je sçais que vous êtes en commerce de lettres & de sentimens avec un inconnue <sic> qui s'est prise pour vous de la plus vive passion. Je suis instruite par des gens dont le Ciel a permis que vous ne vous soyez jamais défié, & qui vous ont toujours trahi. Ce n'est pas que j'aie cherché à les séduire ; je n'ai pas des sentimens si bas ; ils sont [260] venus me trouver, ils m'ont fait toutes les avances de leur trahison & peut-être, malgré l'extrême curiosité attachée à l'amour jaloux, aurois-je refusé de les écouter, s'ils ne m'avoient forcée à les entendre. Quel que soit votre objet dans ce commerce, du moins est-il certain que vous avez en vue la bonne fortune. Ne vous persuaderez-vous donc jamais qu'une bonne fortune est toujours une mauvaise aventure, pour un homme de votre âge qui n'est pas heureux, qui a besoin de se faire une réputation, d'inspirer l'estime ; & qui depuis trois ans est l'objet de l'attachement d'une femme qu'il n’a jamais cessé de rendre publiquement malheureuse ! Quelque probité que vouliez conserver vis-à-vis de votre inconnue, il n'est guere possible qu'il ne vous en coûte quelque mensonge ou quelque injustice ; sans doute vous lui avez ouvert le chemin de l'espérance ! Quelle [261] cruauté d'entretenir l’erreur d'une malheureuse, qui avant de vous connoître, ne connoissoit peut-être point l'amour ! la démarche qu'elle a faite de vous prévenir, m'intéresse encore plus à son sort, que son esprit qu'on dit qui est infini : victime des agrémens trompeurs du vôtre, elle a espéré que vous l'aimeriez : hélas ! elle ne sera donc devenue sensible que pour apprendre à détester l'amour ! Vous ignorez tout ce qu'une honnête femme souffre, quand elle a fait une démarche qu'elle a crût justifiée par la confiance. Pauvre infortunée ! que je la plains ! Pourquoi abuser d'un sentiment involontaire dont vous ne retirerez qu'un misérable plaisir de vanité, que l'habitude vous a peut-être rendu indifférent ! Que cherchez-vous dans cette aventure ? Est-ce l'amour ? Je ne vous crois pas assez malhonnête homme pour songer à me quitter par une infidélité qui nous éloigneroit à jamais l'un de l'autre: est-ce le charme [262] de la nouveauté ? Vous l'avez épuisé par le nombre innombrable de femmes que vous avez séduites, écoutées ou trompées ; est-ce le plaisir ? Pourriez-vous en goûter long-tems dans les bras d'une infortunée qui s'enflammeroit par des saveurs qui vous réfroidiroient, & qui, devenue bientôt aussi pénétrante que vous l'auriez rendu sensible, n'auroit plus que des pleurs à verser, & des reproches à se faire. Au nom de Dieu, soyez sensible à ma juste terreur ; je vous demande la grâce de ma rivale, comme je vous demanderois la vie : ses sentimens sont les miens. Je ne suis pas capable de supporter la pensée que vous allez la rendre à jamais malheureuse : on m'a prévenue en sa faveur ; je m'intéresse entierement à son sort ; je vous pardonnerois plûtôt de me quitter pour elle, que de la tromper pour moi. Peut-être, hélas ! ces sentimens qu'elle m'inspire ont-ils leur source dans un [263] pressentiment secret des tourmens que vous me préparez ? Peut-être votre cœur nous a-t'il condamnées l’une & l'autre à pleurer ensemble le malheur ; de n'avoir fait de vous: qu'un ingrat inflexible ? Eh ! comment pourrois-je vous avoir inspiré un véritable attachement, quand un penchant invincible vous porte à l'inconstance ! Pensant comme vous faites, pourriez-vous, quand même vous le souhaiteriez, prendre jamais de l'amour ! L'amour ne se laisse point surprendre par les rangemens concernés de la probité ; il n’est sensible que par ses propres idées, & jamais on n'aime quand on n’est pas pour aimer. Je sais ce que je peux pour me tromper ; je vous aide moi-même à m'abuser ; vains efforts ; vous ne m'offrez que l'image de ce que je mérite, & vous me laissez toujours regretter ce que je voudrois vous avoir inspiré. Je ne suis pas la seule à m’appercevoir que vous ne m'aimez [264] point : malgré les soins que vous me tendez, votre indifférence est devenue une espece d'indiscrétion ; je n'ai encore vu personne qui n'en fût instruit comme moi : hier encore on m'assuroit que vous aviez trois différentes occupations, sans compter le foible amusement qui vous attache à moi. On m'offrit de me nommer vos trois Déesses ; je ne le voulus point ; on me nomma pourtant malgré moi Madame de * * * : on m'assura que vous l'aviez eue avant la mort de son mari ; que vous l'aviez quittée pour une Actrice de * * * & que depuis son veuvage vous aviez eu la générosité de la reprendre ; on ajouta qu'elle vous aimoit beaucoup ; qu'elle n'ignoroit pas que vous viviez avec moi, mais que née estimable, elle vous le pardonnoit, parce qu'elle m'estimoit. Jugez si je puis me refuser à des lumieres si certaines. L'eau qui tombe goutte à goutte, perce le plus dur rocher ; le cœur d'une amante [265] n'en est pas un, & tant de cruelles injustices doivent enfin percer le mien des plus sensibles traits. Adieu. Vous me rendez bien malheureuse ! Mais je vous pardonne tout, si vous épargnez l'inconnu. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre XVII.

Je suis convaincu de votre perfidie. Madame de R * * * veut vous épouser ; vous y consentez ; c’est elle qui doit donner les deux mille écus que vous voulez me faire prêter, pour m’aider à remplir les engagemens que ma foiblesse pour une famille malheureuse m’a fait contracter ; vous sentez que je suis trop généreuse pour me servir d’un bien qui vous coûteroit autant d’intérêt : je suis comblée, puisque je reste seule malheureuse. Je n’ai rien à me reprocher ; suivez votre destinée ; la mienne ne me coûtera pas long-tems [266] des regrets. Je ne fus point bien la dupe de vos caresses ; elles étoient les restes des sentimens que vous veniez de prendre auprès de ma rivale ; restes affreux, & que je vous pardonne moins que votre perfidie. Je souhaite que Madame de * * * vous dédommage de ce que vous lui sacrifiez : vous ne devez donc plus compter sur ma foiblesse, vous me laissez malheureuse & je vous laisse peut-être plus à plaindre que moi. Adieu. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre XVIII

EH bien ; oui, je ne vous accuse plus de rien ; je crois, je suis persuadée que l’on a abusé de ma défiance ; je me jette à vos pieds ; je vous en fais de plus sinceres excuses ; que voulez-vous de plus ! Faut-il me faire un crime d’un mouvement qui vous prouve si bien l’excès de ma passion ? je ne dis-[267]conviens pas que je ne sois trop prompte à vous condamner ; mais quand il seroit vrai que la jalousie fut un défaut, ne doit-on pas payer d'un peu d'indulgence le bonheur d'être aimé ! Vous-même qui me jugez avec tant de sévérité, n'avez-vous pas été jaloux ! Ne m'avez-vous pas fait renoncer à des amis respectables ! Me suis-je plainte de vôtre défiance ! Ne vous ai-je même pas rassuré sur les reproches que vous vouliez vous en faire ! Contente, & trop satisfaite du plaisir de vivre pour vous, je vous pressois de me dire si vous croïez que j'eusse encore quelque preuve à vous donner de ma tendresse ; & depuis, si vous ne m’avez plus montré d’inquiétude, c’est qu’il étoit impossible que vous en conservassiez. Au reste, je ne me justifie ici que parce que je dois employer tous les moyens à vous consoler quand vous avez des peines ; car dans le fond de mon cœur je m'accuse & me condam-[268]ne rigoureusement. Je me plains de mon cœur, je me plains de mes expressions, je ne suis contente que de mon désespoir. Pardonnez-moi le chagrin que vous avez eu en lisant ma lettre, pardonnez-moi la coupable satisfaction que j'ai voulu me procurer en l'écrivant ; je n'étois plus à moi, je ne sçavois ce que je faisois, & ce ne sera jamais que quand je serai folle, que je pourrai former des desseins contre vous. Mais ma folie est l'ouvrage de mon amour, de cet amour donc vous avez juré d'adorer les excès. J'ai votre parole, & c'est avec cette excuse que je me présente à vos yeux pour obtenir ma grâce. Adieu. Je compte toujours diner chez la B * * *, & je serois désespérée que vous n'y vinssiez pas. Je serai à votre porte avant deux heures. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

[269] Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre XIX.

VOUS n'avez jamais voulu convenir que vous aviez eu la B * * *, mais je n'en serai pas moins persuadée, toute ma vie de la vérité de mes conjectures. Plus j'examine la conduite qu'elle a avec moi, moins je puis me refuser au jugement que j'en porte. Elle ne m'aime point, & tous les jours elle m'accable de nouvelles amitiés ; elle ne me voit jamais sans me parler de vous, & c'est toujours pour m'engager à vous quitter quelle m'en parle. J'ai cru pendant long-tems que ses conseils avoient leur source dans son caractère naturellement porté à l'infidélité, ou dans le ressentiment des mauvais tours que vous lui avez joués : mais aujourd'hui que vos grandes expériences m'ont donné plus de connoissance des femmes, je prends de nouvelles idées [270] d'elle, & je tire de nouvelles conclusions de ce que je vois. J'ai vu souvent qu'après une heure de conversation sur votre compte, vous arriviez ; elle vous railloit agréablement, vous reprochoit vivement votre légèreté, vous peignoit avec art les avantages d'un engagement durable, exaltoit vos talent, votre esprit, votre figure, vous laissoit baiser sa main autant que vous le vouliez, vous la donnoit même, cherchoit & vouloit absolument jouer avec vous la femme à sentimens, & belles partions, vous paroître respectable & pourtant sensible. Tous ces conseils, tous ces reproches, toutes ces douceurs ; tout ce contraste enfin dans une femme à qui vous avez tant manqué, ne sçauroient être que l'ouvrage de l'amour & d'un dépit amoureux. Oui, l’amour seul qu'elle conserve pour vous, est le motif de tout ce qu'elle fait pour ou contre vous; la coquetterie n'y a aucune part : la fem-[271]me la plus coquette cesse de l'être avec un homme qui l'a aussi bien démasquée que vous avez fait. Vous lui avez appartenu ; je ne me départirai jamais de cette idée. Vous m’avez dit vous-même que vous aviez souhaité de sçavoir quelle pouvoit-être sa juste valeur dans un engagement & que vous l'aviez pressée en vain pour cela. Pressée en vain ! ah, ce n'est pas à vous que des femmes résistent. Je me souviens d'ailleurs des conseils que vous donnâtes un jour, en ma présence, au Chevalier de * * *, qui vous disoit qu'il mourroit de douleur, si vous ne l'aidiez à triompher de sa fierté. Vous paroissiez trop instruit, vous appuïez avec trop de plaisir sur certaines idées, pour que le Chevalier & moi pussions n'en faire honneur qu'à votre imagination. Le connoissances qu'on acquiert du caractere des femmes dans leur commerce, n'apprenent pas de certains détails, de certaines particu-[272]larités : l'expérience donne de la raison, de la finesse, de l'habileté de la hardiesse, & un certain esprit de ressources ; mais une notion particuliere peut seule fournir des moyens positifs, tels que ceux que vous suggériez au Chevalier : & ce malheureux soupé où parce qu'elle ne trouva pas bon que vous fussiez persuadé qu’elle avoit plus de disposition à la tendresse qu’elle ne disoit, & que si vous l’entrepreniez, vous vous feriez aimer avant huit jours, vous lui répondîtes durement que vous n’aviez jamais vû qu’une prude répondre aussi mal à une plaisanterie, & que toute la grace que vous pouviez lui faire, c’étoit de croire qu’elle perdoit l’esprit. De dix personnes que nous étions à la table, il n’arriva à aucune de prendre le change sur votre vivacité : il est vrai que ce qu’elle vous avoit dit ne devoit pas vous plaire ; mais vous avez toujours traité les femmes avec tant de politesse, que vous [273] l’auriez excusée, si vous n'aviez été emporté par une petite indignation qu'elle devoit en effet vous causer en ce moment. Quoi qu'il en soit, je ne vous en parlerai jamais davantage ; Dieu m'est témoin que ce n'est pas pour vous en faire des reproches que je vous en ai parlé ; j'ai voulu seulement vous apprendre que je vous l’ai pardonnée. Eh ! plût au Ciel que vous n'eussiez jamais appartenu qu'à des femmes d'un aussi bon caractère. Adieu. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre XX.

Il faut que je vous divertisse par une conversation que j’ai eue hier. Le Marquis vint me voir à onze heures ; j'étois dans mon lit : vous sçavez que mes deshabillés sont élégans ! Il fut frappé de mes grâces, & il voulut bien les admirer. Après les fadeurs d'usage, je m'apperçus qu'il se perdoit dans [274] une sombre rêverie ; je l’arrêtai en chemin, parce que je prévis que sa mélancolie seroit épidemique & qu’à notre réveil nous n'aurions fait, lui & moi, qu'un triste songe. Monsieur, lui dis-je, vous êtes triste ? Oui, Madame. Avez-vous toujours ce vilain procès ? Oui, Madame. Avez-vous vû Madame de * * * ? Oui, Madame. Avoit-elle de l’esprit aujourd'hui ? Oui, Madame. Et vous, Monsieur ? Oui, Madame. . . . . Ces trop ridicules réponse ne m'amusoient point, comme vous jugez bien. Monsieur, repris-je plus haut, êtes-vous à ce que vous me dites ? Madame, oui. Vous ne me donnerez pas la migraine, si vous continuez sur ce ton taciturne, mais des vapeurs, ah ! il se pourroit bien que vous m’en donnassiez. Eh ! Madame, dit-il enfin, qui pourroit conserver quelque présence d'esprit en voyant tant de charmes. Je ne me pique avec vous que de sentiment. Mais ma pas-[275]sion. . . . Votre passion, repartis-je, j’ignorois cette nouvelle faveur, & je ne sçais si ma reconnoissance, toute vive qu’elle est, égale mon étonnement. Vous m’aimez donc beaucoup ! On ne peut pas davantage, reprit-il ; mais, hélas ! je sçais trop que ce n’est pas à moi que le bonheur de vous plaire est réservé. Vous sçavez ! Monsieur ; qui vous a donc si bien instruit ! Eh ! Madame, qui pourroit ignorer que vous êtes sensible ! Tout en vous prouve que vous aimez ; vos distractions, vos railleries, votre douceur, vos conversations toujours favorables à l’amour, votre gaieté & votre sagesse, toujours fatal à vos admirateurs : vous protégez l’amour, vous l’embellissez, & l’amour embelli est toujours indiscret. J’ai d’ailleurs des lumieres certaines, des lumieres. . . . Eh ! Pour un inconstant qui se plaît à faire couler vos larmes, qu’on n’a jamais tou-[276]ché, qui a eu plus d'aventures que de caprices, & plus de femmes que de desirs. Pour, un ingrat. . . . . Je l'arrêtai, & je vous peignis si bien, que je le forçai de reconnoître une justice, une raison dans mon amour & ma conduite, capables de lui faire perdre à jamais un téméraire espoir. Il se souviendra de ce portrait, & il n'aura plus l'audace de barbouiller à son gré les traits que j'adore. Adieu. Vivez content, & méprisez des rivaux dont votre supériorité vous venge. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

[277] Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre XXI

JE ne veux pas faire mal-à-propos la fine. C’est moi que vous vîtes hier au soir dans un carrosse devant votre porte ; j'avois soupé dans votre quartier, & ne pus résister au plaisir de vous rendre un hommage public, qui cependant, comme a dit un homme d'esprit, ne seroit connu que de moi. Mais, dites-vous, comment rester une heure en carrosse pendant la nuit devant la porte d'un homme que l’on croit qui dort ? Mes amusemens y furent pourtant bien considérables. Je m'y entretenois de mes sentimens ; j'en contemplois toute la pureté, toute l'étendue, toute la vivacité ; j'y payois à mon cœur le tribut si doux de le laisser s'examiner lui-même ; ses mouvemens le transportoient dans les secrets de l'avenir ; il s'y trouvoit toujours fidele, & pourtant toujours plus heureux. Voilà ce [278] que m'a valu, ma prétendue équipée. Votre porte, devenue sacrée pour moi, m’embrasoit seule de plus d'amour que je n’en sçaurois exprimer. C'est-là, me disois-je, qu'habite ce que j’aime ; c'est-là le temple du tendre amour ; c'est-là que l’on devient heureux, quand on sçait bien aimer. Mon amant y repose dans le bras de l’amour ; peut-être un tendre souvenir, peut-être quelque erreur plus tendre. . . . . Ah ! je serois trop heureuse. . . . . Voilà, Monsieur le dormeur, ce que l’on gagne à veiller. Vous me gronderiez cent fois davantage que je n’en veillerois pas moins. J’aime à me gouverner. Le plaisir inspire l’indépendance, & j’ai de plus en plus un penchant si singulier à vous prouver que je vous aime, qu’il me seroit absolument impossible. . . . Je suis interrompue par mon * *. Bon jour. Je vous attends pour aller à * * *. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

[279] Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre XXII.

VOUS vous faites une trop haute idée de ma vertu, & vous lui rendez un hommage qu'elle n'a jamais mérité. Votre prévention m'engage à vous parler de bonne foi : ma sincérité ne peut jamais me coûter, quoique vous en disiez, qu'autant que vous vous croirez trop obligé à m'en tenir compte. . . . . . Vous me croyez vertueuse par principes ? Vous vous trompez. Ma vertu est toute née de ma passion. Imaginez-vous que je n'ai commencé à penser qu'en commençant à vous connoître : ce n'est pas qu'avant ce jour j'eusse fait des sottises, non je fus toujours sage ; mais c'est une obligation que j'ai uniquement à l'insolence des hommes. Ma vanité toutes seule & sans que je m’en mêlasse, les éloignoit de moi à mesure qu'ils cherchoient à s'en approcher. Je les trouvois si gau-[280]ches, si impertinens, si pressés, qu'il me sembloit que pourvu qu'on eue une ame tant soit peu honnête, on étoit trop forte contr'eux. Peut-être serois-je devenue un peu plus méprisable qu'eux-mêmes, s'ils avoient été un peu plus habiles ; mais comment devenir méprisable avec des gens qui ne vous inspirent pas même le desir de le devenir ! Il n'y avoit pas jusqu'à leurs louanges qui ne me rebutassent ; j'ai crû vingt fois qu'ils alloient me dégoûter d'être jolie ; & cette seule pensée me les faisoit trouver si désagréables ; je les haïssois de si bon cœur : ah ! cela ne se peut comprendre ; & puis, quand ils m'avoient dit une grosse sottise, une impertinence bien plate, ils s'applaudissoient tant, se caréssoient de si bonne foi. . . . . . Oh ! encore un coup, cela passe l'imagination. Peut-être, & je ne crains pas de le répéter, aurois-je été moins difficile, si j'avois eu affaire à des gens moins vicieux & moins bê-[281]tes. Vous, par exemple, si je vous vois trouvé sur mon chemin, j'aurois eu peine à m’en détourner ; ce n’est pas que j'eusse été la dupe de votre cœur : quand on est née pour aimer, on devine les cœurs inconstans ; mais je l'aurois été de votre esprit, de votre art, de vos louanges. Nous naissons avec un germe de séduction, qui n'a besoin que d'un prétexte agréable pour se développer : nous naissons encore pour être flattées, & le moindre plaisir de vanité nous transporte, pour ainsi dire, dans notre premiere sphere, d'où l'éducation nous avoit tirées ; ainsi jugez de ce que je serois devenue si j'avois été tour-à-tour attaquée par vingt fripons comme vous. Cet aveu, quelqu'impression qu'il fasse sur vous, n’est pas encore aussi singulier que le plaisir que je trouve à m'en faire un mérite ; je m'imagine que je ne vous ai pas encore donné une aussi grande marque de ma tendresse, puisque c'est vous en [282] faire juge vous-même. Dès que j'ai dit qu'il n'y avoit jamais eu que quelqu'un qui vous value qui pût me toucher, vous êtes aussi sûr que moi, que je n’ai jamais aimé que vous. Adieu. ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3

Metatextuality► Ces lettres finissent ici. On sera peut-être bien aise de connoître le stile de l'homme à qui elles ont été écrites ; celle qui suit suffira pour satisfaire la curiosité du Lecteur. ◀Metatextuality

[283] Level 3► Letter/Letter to the editor► Lettre XXIII.

NE cesserez-vous donc de me faire d'injustes reproches ? Je vous aime sans doute avec toute l'ardeur de la passion ; mais je commence à ne pouvoir plus supporter l'indigne traitement que vous me faites éprouver. Qu'avez-vous fait de cette douceur inestimable, dont malgré votre modestie, vous étiez forcée de vous applaudir ? Que sont devenues ces vertus qui faisoient mon bonheur ! Je ne trouve plus en vous qu'une femme livrée aux emportemens de la fureur ; vous me faites redouter l'amour ; j'ai toujours à craindre pour votre vie : je ne respire plus auprès de vous que la douleur, la pitié & la crainte ; le tendre amour semble me fuir, & je ne distingue plus les sentimens qui m'attachent à vous. Pauvre infortunée ! [284] Est-ce là ce prix si desirable que vous destiniez à vos sentimens ? La jalousie, ce monstre horrible, cet éternel tyran du cœur, s'est emparé du flambeau de l'amour : elle n'éclaire plus que des sentimens homicides ; elle corrompt ; elle empoisonne tout par son venin affreux. Croyez-moi, revenez de votre erreur ; vous le pouvez encore ; mon innocence vous attend pour vous rassurer. Reprenez cette confiance qui vous rendoit si aimable, & me rendoit si heureux ; ne vous tourmentez pas par goût ; il est encore tems de vous guérir de cette fatale frénésie ; mais si vous tardiez davantage, vous n'auriez plus peut-être, ni les moyens qui vous restent, ni ceux que je peux vous fournir. On s'accoutume aux injustes fureurs d'une maîtresse aveuglée, & insensiblement une pitié inutile est tout le fruit qu'elles produisent. Je sçais qu'il est mal-aisé d'étouffer des senti-[285]mens nourris par la prévention, & qui attachent d'autant plus qu'ils remplissent le vuide qu'une ame amoureuse trouve toujours dans un amour tranquille ; mais n'est-il pas plus naturel de le borner à un état heureux qui laisse souhaiter quelque chose, que de multiplier à l'infini les desirs & ses besoins par la passion effrénée de sentir toujours quelque chose de nouveau. . . . . . Vous jugez assez à quoi ces réflexions vont nous conduire ; je ne peux vous sacrifier Madame de * * *. J'ai fait ce que j'ai pû pour vous persuader de l'innocence des sentimens qui m'attachent à elle : je vous ai prouvé que mon honneur étoit interessé à la fidélité de mes sermens : vous ne voudriez pas que je me deshonorasse ! Je serois l'opprobre de l'Univers si je l'abandonnois : je ne disconviens pas que je n'aye beaucoup à souffrir de son humeur jalouse ; mais je men <sic> console [286] en pensant qu'elle seroit plus douce si j'eusse été moins injuste. Je suis même charmé de pouvoir par la douceur de mon caractere, la payer de l'altération que le sien souffre tous les jours pour moi. Elle étoit née, ainsi que vous, pour faire mon bonheur : elle le fit & j'ai changé : je dois respecter les fureurs, puisque je n'ai pas assez respecté mes sermens. Le courage dont j’ai besoin pour vous faire un pareil aveu, doit vous répondre de la pureté de mes motifs ; si Madame de * * * exigeoit de moi ces soins, que l’amour rend presque indispensables, j'aurois également la force de vous l'apprendre, parce que je ne veux jamais avoir celle de vous tromper. Elle n'est que mon amie ; la lettre que vous m'avez surprise hier, quoique pleine des expressions de la plusvive tendresse, n’est qu’une nouvelle preuve de la noblesse de mes princi-[287]pes : elle m'écrit tendrement, parce quelle s'est engagée à ne me parler plus de même ; & je ne suis pas assez barbare, pour la priver d'un plaisir qui suffit à mon cœur, & qui me dégage d'une dépendance qu'elle seroit en droit d'exiger. Il est vrai qu'elle est jalouse des sentimens dont elle me croit occupé ailleurs, & qu'elle m'avoit promis que cela ne seroit jamais. Mais est-il donc si facile de régler le mouvemens de son cœur sur d’odieuses promesses, & ne serois-je pas un homme bien méprisable, si je la punissois des suites de mes propres crimes ?. . . Voilà mes sentimens, mes devoirs, mes résolutions : si vous m'aimez, vous employerez à ma justification le sentiment de vos propres intérêts, & l'estime que l'on doit à un vertueux courage. Je vous parle comme un honnête homme qui ne veut se rendre heureux aux dépens de [288] personne, & qui fait surtout consister le bonheur, dans l’estime de soi-même. Adieu. Quel sera le sort de cette lettre ? ◀Letter/Letter to the editor ◀Level 3 ◀General account ◀Level 2 ◀Level 1