Le Nouveau Spectateur (Bastide): Discours XI.

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Discours XI.

Niveau 2

Niveau 3

Lettre/Lettre au directeur

Monsieur, Vous m’avez donné envie de lire le Spectateur Anglois, que je ne connoissois que de réputation, & qui mérite bien d’être vu de plus près. J’y trouve maints portraits de Héros de cotteries, gens toujours agréables à voir sur la scene, &, si je ne me trompe, toujours agréables à peindre. C’est, pour ainsi dire, le ridicule sorti des mains de la nature : ils nous représentent ce premier état de bêtise dont les éloges ont rempli tant de volumes, & qui laissera toujours des regrets. Nous sommes toujours un peu bêtes, malgré notre esprit ; & un peu sots, malgré notre art ; & c’est une des causes de la constance de notre goût pour les originaux, & les machines humaines. Je crois d’après cela, Monsieur, que vous ne feriez pas mal de nous crayonner de temps en temps quelques-uns de ces favoris de la nature, qu’elle a daigné marquer de son sceau ineffaçable. Je m’exprime au figuré, mais si c’est un voile, votre esprit est fait pour le percer ; peignez, Monsieur ; peignez les descendans des bons Patriarches ; ramenez la nature dans votre livre : il est rempli jusqu’à présent de traits charmans, d’aventures piquantes, d’une morale toujours pure, souvent sublime ; mais c’est de l’esprit, toujours de l’esprit. Ce te <sic> maniere noble a son utilité ; & s’il étoit des esprits assez heureusement nés pour sçavoir ou pouvoir se corriger, vous auriez conçu le projet le plus louable, en entreprenant de nous restituer l’éloquence de Démosthene, & le zele patriotique de Cicéron & de Socrate ; mais c’est une chose très-certaine que personne ne se corrige, & d’un autre coté c’est un axiôme de notoriété publique, que pour la réforme du ridicule, le ton plaisant de Don Quichotte & de Scarron vaut beaucoup mieux que l’éloquence de la chaire. C’est donc pour l’amusement, qu’un livre de morale & de réflexions doit être fait ; & le livre fait ainsi, ne laissera pas de produire un certain effet. La Comédie des Femmes Sçavantes & celle des Précieuses ridicules, valurent à leur immortel Auteur, l’honneur d’avoir converti en Néophites du bon goût, quelques amantes du Néologisme ; & l’Hôtel de Rambouillet fut contraint de cesser d’être une école publique de de <sic> galimatias & d’impertinence. Je sçais, Monsieur, qu’aujourd’hui que tout le monde veut avoir de l’esprit, on demande une certaine dignité dans la plaisanterie ; mais ne vous laissez point frapper par cette tyrannie. Ne croyez pas qu’on soit devenu sérieux, parce que l’on pense ; & raisonnable, parce qu’on lit. On dit qu’on déteste les farces, parce que l’on va applaudir avec un peu de connoissance aux beaux vers de Britannicus ; mais l’on va avec fureur à l’Opera Comique, & aux rapsodies de la Comédie Italienne. On encense Racine, & l’on adore Arlequin; & quand il seroit vrai même que l’esprit, la Philosophie, la Morale auroient tourné au sérieux, le caractère de la nation la plus frivole, il seroit vrai encore qu’à la longue cette même nation iroit toujours entendre plus volontiers les farces des bouffons, que les leçons des Orateurs, parce que le caractere d’une nation n’est point fait d’argile, & ne peut recevoir des impressions, & des faces arbitraires & consécutives. Mais il y a un milieu entre les Bouffons & les Philosophes ; c’est dans ce milieu, Monsieur, que je vous conseille de vous placer ; les Anglois le saisirent, & l’ont laissé vuide. La nation qui veut penser comme eux, quoiqu’à bien des égards elle soit capable de leur apprendre à penser ; cette nation, dis-je, vous y appelle ; elle rira volontiers avec vous d’un être ridicule, en applaudissant à la manière fine, ingénieuse & noble dont vous aurez dessiné sa surface à ses yeux ; & vous pourrez ensuite vous élever dans les airs, si vous voulez, & y aller chercher la lumiere pure & bienfaisante dont il paroît que votre ambition est d’éclairer la terre. La nation entendra toujours avec plaisir des leçons dont l’intelligence honorera son esprit à ses propres yeux ; car vous sçavez qu’à cet égard elle poussa la vanité jusqu’à se donner la peine de lire Gassendi & Newton, pour avoir l’honneur de paraître concevoir le systême de leurs calculs profonds : vous attacherez la vanité à vos pas, & elle y sera fidelement attachée ; mais il faut que vous commenciez par la familiariser avec l’application & avec vous-même, par un certain air riant. Je me la représente sous la figure d’un corps d’écoliers rassemblés par les jeux, & qu’on ne peut distraire de leurs amusemens enfantins, qu’au son des aimables instrumens. Je ne sçais, Monsieur, si vous devinerez aisément quel est le motif qui me fait vous écrire librement, & vous communiquer mes réflexions ; il est innocent, & je puis me l’avouer à moi-même ; mais je n’oublie point ce qu’a dit Pavillon :

Citation/Devise

J’ai des conseils à vous donner, Ce n’est pas le moyen de plaire.
Il est vrai que Pavillon parloit à une femme, & dévoit craindre le murmure d’un amour-propre déraisonné ; au lieu que je parle à un Philosophe, à un homme qui sçait que si le premier bonheur est de naître avec de l’amour-propre, la premiere loi est d’empêcher que cet amour-propre ne puisse nuire aux autres en nous rendant suspects leurs sentimens & leurs bonnes intentions. La mienne, Monsieur, est de pouvoir un jour trouver à vous lire, tout le plaisir que fait esperer votre esprit à quiconque sçait deviner jusqu’où peut s’étendre un talent, en lisant un ouvrage. Vous avez certainement une profonde connoissance du cœur humain, & beaucoup de facilité ; avec ces avantages vous êtes très-capable de nous donner une histoire générale & fidelle des mœurs & des ridicules de notre siecle ; votre livre placé entre ceux des Philosophes & des Critiques, sera un jour un des monumens que consulteront ceux qui voudront nous peindre à nos neveux ; & quiconque ne prévoiroit pas cela en vous lisant, vous auroit mal lu. Nos neveux ne seront pas aussi frivoles que nous, ou, le fussent-ils, ils vous liront comme un ancien dont on admire les beautés, & à qui on ne demande pas plus de perfection qu’il n’en eut, parce qu’il n’existe plus pour entendre une critique éclairée ; mais nous, Monsieur, qui n’aimons pas le sérieux, qui ne souffrons même plus les maximes que dans les chansons, nous sommes séveres ; nous vous demandons de réaliser ce Castigat ridendo mores, répété dans tous nos conseils, & gravé dans notre ame. Vous avez traité jusqu’à présent des matieres dignes d’être à jamais la nourriture des bons esprits : vous nous avez donné également des morceaux très-intéressans. Nous avons vu la raison dans les uns, & la nature dans les autres ; & ces morceaux excellens ne demandoient pas un autre ton ; mais votre ouvrage demande des morceaux d’un ton différent. Vous sçavez qu’après la Tragédie, les ordonnateurs de la scene offrent aux spectateurs attendris une petite Piece comique qui réussit toujours ; cet usage que le succès a consacré depuis un siecle, est une autorité pour vous, si vous voulez suivre mon conseil, & pour moi si vous refusez de le suivre. Ces premiers morceaux dont je parle seront la gloire de votre livre, mais ne suffisent pas pour en faire le succès ; j’ai honte même de le dire, ces grandes idées, ces grands tableaux que vos ennemis sont contraints d’admirer, entassés les uns sur les autres, deviennent échafaudage, & se nuisent les uns aux autres ; au lieu que si vous aviez soin de couper, & de faire succéder les Vendanges de Surenne, l’Oracle même, à Mérope ou au Tartufe, vous ne perdriez rien de votre travail, vous doubleriez votre gloire, & nous aurions tout votre talent. J’ai l’honneur d’être, &c.

Niveau 3

Lettre/Lettre au directeur

Réponse. J’aurois peu de peine à découvrir l’Artistarque qui me fait l’honneur de m’écrire, si j’en avois bien envie ; je crois du moins que j’y parviendrois aisément ; mais il se cache pour se dérober les louanges qu’il mérite, & je dois respecter son secret. Sans vouloir m’étendre beaucoup sur l’utilité des conseils qu’il me donne, je répondrai à sa lettre par un aveu court & sincere. Cette gaieté qu’il me conseille auroit pour moi-même de grands charmes, & je n’en serois pas à me la faire recommander, si pour l’admettre dans mon livre, il n’avoit fallu qu’en sentir le prix & l’avantage : mais un obstacle presque insurmontable s’y est opposé jusqu’à présent. La maladie commandoit à mon goût & à mon esprit... Je commence à voir briller l’aurore d’un plus beau jour, & les rayons bienfaisans qu’elle va faire passer dans mon sein, se convertiront en autant de traits rians dont mon livre s’enrichira peu à peu. Je ne m’engage pourtant pas à faire de la plaisanterie & de l’enjouement le mérite principal d’un ouvrage qui reclame sans cesse les maximes & le ton sérieux de la morale. Le titre de Spectateur a quelque chose de si auguste, que mon ton principal, mon habitude ne peut point être arbitraire ; les Anglois qui consacrerent leur plume à la critique des mœurs de leur nation, prirent le titre de Spectateur, comme équivalent à celui de Mentor : l’estime qu’ils firent de leurs fonctions m’eût appris à respecter les miennes qui sont les mêmes, si mes sentimens n’y eussent suffi ; mais en pensant que Socrate fut constamment sérieux, je me souviendrai qu’il sourit quelquefois. Je pourrois faire observer que dans mes derniers cahiers il y a déjà des preuves de la Sincérité des promesses que je fais ici. Rien ne me seroit plus permis que de me parer d’un mérite qui va devenir comme perdu, si je n’aide à le faire sentir ; sans compter que jugé à la rigueur, comme je le suis, me faire valoir, c’est simplement me justifier ; mais ceux qui auroient à se reprocher dèslors de m’avoir condamné, se rejetteroient peut-être sur d’autres défauts, & m’accuseroient de vanité ; ce seroit gagner peu & risquer beaucoup : ainsi je ne veux dater que d’aujourd’hui ; & je laisserai croire à mes Juges, que je ne dois qu’à la sagesse des loix qu’ils m’imposerent, le nouveau succès que j’ai dû espérer. Au reste, c’est pour la derniere fois que je publie les lettres qui me sont écrites à ce sujet.