Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "Discours XIX.", dans: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.4\019 (1759), pp. 386-399, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2121 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours XIX.

Niveau 2► On se plaint tous les jours des parasites, & on a la foiblesse de les recevoir avec une politesse qui ne sert encore qu‘à leur faire prendre de nouvelles racines dans les maisons où ils ont jugé une fois de s’établir. Je demanderai compte de cette ridicule pratique. Je la condamnai toujours intérieurement, & j’en dis aujourd’hui mon avis, parce que je suis fait pour avoir les yeux sur ce qui peut ahérer <sic> la liberté [387] particuliere ou publique. Pourquoi se dévouer volontairement à l’esclavage le plus insupportable ? est-ce que l’on peut croire que l’on n’est pas le maître chez soi ? le bon sens est choqué de cette pusillanimité singuliere ; car le mouvement qui porte à recevoir constamment des importuns qui déplaisent, ne mérite que ce nom. Je veux regner chez moi & les guerres civiles sont détruites : or un parasite est un petit tyran qui vit d’incursions tout-à-fait clandestines, & dont le projet est de me chasser de mon domaine pour s’y établir ; je dois le repousser vigoureusement, & j’y emploie toute mon artillerie. Le monde a d’autres maximes ; aussi le monde est malheureux & sot. Je connois mille maisons où la liberté ne put jamais pénétrer ; on s’y est fait des devoirs ; l’habitude ne permet plus d’en sentir le ridicule, & l’esclavage sera éternel. Il est singulier qu’on croye ne devoir pas dire à un barbare : je veux [388] être libre aujourd’hui, j’ai mes amis à dîner, ils ont à me parler de leurs affaires, ils attendent de moi un service, & la présence d’un témoin les désespéreroit. Si l’importunité est une barbarie, la tolérance machinale est barbarie aussi. La politesse perd son nom si elle n’est pas éclairée, & devient imbécillité : il n’y a que des machines qui obéissent à un joug importun, sans l’autorité de la loi ou de la raison. Or je dis qu’il n’y a point de raison à se laisser désoler chez soi par un homme qui lui-même est le premier contempteur de votre foiblesse, si d’ailleurs il n’a pas de droits que l’humanité, la subordination, ou d’autres raisons aussi puissantes, vous obligent de respecter. En général, ce qui incommode, & na pas un appui dans la morale, dans l’humanité ou dans la raison, doit être détruit ; & l’esprit humain sera toujours bien loin de la sorte de perfection dont il est capable, [389] tant qu’il restera des choses à faire pour le bonheur public. Il y a eu des esprits mâles & bien ordonnés, qui ont fait quelques changemens dans les usages & les abus : on les a crû hardis, c’est que le reste des hommes est petit. Dans une Cour de l’Europe, l’étiquette avoit toujours été de garder le chapeau sur la tête pendant les repas ; cette étiquette étoit quelquefois très-incommode, parce que les chapeaux chargés de plumes étoient d’une pesanteur affreuse. Un jour qu’il faisoit très-chaud, le Roi portoit sans cesse la main au front, & on voyoit qu’il étoit très-incommodé de son chapeau ; un courtisan qui étoit assis à côté de lui, lui dit, vous êtes bien bon de souffrir une chaleur aussi incommode ; j’y aurois bientôt remédié si j’étois à votre place. Eh, que feriez-vous, lui dit le Roi ? j’ôserois mon chapeau, répondit-il, & je soulagerois en même-tems trente fronts qui gémissent sous un poids accablant : le [390] Roi applaudit à ce conseil, jetta son chapeau & ne sua plus.

Voici un fait d’un autre genre, mais qui prouve également qu’il faut se rendre indépendant autant qu’il est possible, & qu’il y a une certaine liberté d’actions qui est non-seulement très-naturelle & très-permise, mais qui honore l’esprit ferme qui sçait en faire sa regle de conduite. Deux Romains étoient amis : l’un des deux alla chez l’autre, dans l’intention de lui faire visite, (je crois que c’étoit Scipion Nasica) & ne put jamais parvenir à lui parler, l’esclave protestant que son maître étoit absent. Scipion étoit sûr qu’il étoit chez lui, & se retira pourtant sans faire connoître ce qu’il en pensoit. Quelques jours après, son ami vint également chez lui ; Scipion parut à la fenêtre & lui demanda ce qu’il souhaitoit ; je souhaite vous voir & vous parler, répondit-il ; je ne suis pas chez moi, lui dit Scipion, je suis sor-[391]ti : comment sorti ! reprit-il, eh, je vous vois, c’est vous-même à qui je parle : cela ne fait rien, répondit Scipion Nasica ; l’apparence doit être plus fausse que mes discours ; & puisque j’ai cru votre esclave quand il m’a dit que vous n’étiez pas chez vous, quoique je fusse bien persuadé que vous y étiez, vous devez me croire encore plûtôt, quand je vous dis que je ne suis pas chez moi, quoiqu’en effet j’y sois.

Scipion avoit ce procédé, parce qu’il étoit choqué que son ami eût refusé de le recevoir. Il avoit aussi l’indépendance naturelle, qui veut qu’on mesure la contrainte que la société exige à celle dont les autres se montrent capables envers nous. Je suis persuadé qu’un tel homme n’eût pas reçû trois fois un parasite chez lui, sans lui faire vivement sentir qu’il seroit mal reçû à y venir une quatrieme.

Ami de l’humanité & n’écrivant que pour elle, j’excepterai du nombre de [392] ce qu’on appelle les parasites, ces gens malheureux que le besoin a rendu tels : loin de les vouloir chasser des maisons qu’ils importunent, j’y demanderai au contraire un azile pour eux. Les malheureux doivent en trouver par-tout, & je voudrois être riche pour me charger du-moins de la consolation de ceux qui ne trouvent des consolations nulle part, parce qu’ils ont des défauts qui les empêchent de toucher. Heureux celui qui peut faire du bien, plus heureux celui dont l’ame tendre lui permet de faire un bien que les autres ne feroient pas. C’est pour lui que les maximes de la morale ont l’empreinte de la Divinité ; c’est par lui que l’on peut apprendre combien cette morale est belle : il prouve que les hommes peuvent ajoûter quelque chose à l’ouvrage d’un Dieu. Mais après avoir montré ma sensibilité & mon respect pour les malheureux ; après avoir déclaré que les égards poussés jusqu’à la plus grande gêne, ne me [393] paroissent que suffisans pour eux, je dirai que les gourmands, les curieux, les intriguans, ne méritent aucune sorte de considération, & doivent être chassés quand ils ennuient. Je leur dirai à eux-mêmes, objets de haine & de mépris, fuyez, éloignez-vous d’un monde qui ne peut vous voir qu’avec l’horreur ; que cette horreur que vous inspirez vous en fasse à vous-mêmes, & vous ouvre les yeux sur la bassesse de vos motifs. Faut-il qu’un vain plaisir, qu’un foible avantage vous rende aussi infideles à tout ce que vous vous devez ? Vous êtes méprisés, & l’honneur ne vous dit pas que l’indifférence du mépris est infamie. Vous êtes abhorrés, & l’amour propre ne tonne point contre votre constance à le mériter ! Hommes lâches, je vous crois capables de tout en voyant votre audace & votre sécurité.

Je suis incapable de souhaiter du mal à personne & d’en faire ; mais [394] j’avoue qu’il m’est impossible de ne point haïr l’espece de gens contre lesquels je m’emporte ici. Metatextualité► Une lettre que je reçus hier au soir & qu’on va lire, est cause de toute cette mauvaise humeur. Elle a réveillé un sentiment, une antipathie que j’éprouvai de tout tems en pensant à cette secte vile : on verra par cette lettre, qu’un parasite bien endurci, comme ils le sont presque tous, contre les humiliations qu’on veut lui faire éprouver, est un monstre domestique, contre lequel il n’y a point de violence qui ne soit impuissante ; & c’est encore ce qui a contribué à m’exciter à la colere que je viens de montrer. ◀Metatextualité

Niveau 3► Lettre/Lettre au directeur► Monsieur,

Vous êtes Spectateur, & vous vous devez à tous ceux qui ayant éprouvé des choses désagréables, vous portent des plaintes & vous demandent du secours contre des êtres que l’intérêt de [395] la société dévoue à votre judicieuse critique. Je me flatte que vous voudrez bien me faire le même honneur que vous avez fait à des personnes qui vous ont écrit, souvent pour des objets de moindre valeur. J’ose dire que vous ne devez point mépriser le sujet que je vous offre à traiter ; il intéresse le public, & particulierement mille honnêtes gens : vous-même êtes intéressé à saisir l’occasion de montrer votre zèle patriotique : vous êtes menacé d’éprouver les mêmes choses qui me mettent aujourd’hui dans une si grande colere ; vous allez le sentir très-bien en lisant ma lettre ; & je me persuade qu’une considération particuliere vous portera à partager mon courroux, & à faire un usage effectif des réflexions qu’elle va vous fournir.

J’étois engagé aujourd’hui à dîner chez un galant homme, & je m’y suis rendu, me promettant beaucoup de plaisir de cette partie. Nous ne devions [396] être que trois, (trois amis intimes) & les ordres étoient donnés à la porte si expressément, que nous comptions bien que personne ne trouveroit le secret & n’auroit l’audace de se la faire ouvrir malgré nous : notre espérance a été cruellement trompée. A peine nous avions commencé à manger des huitres, qu’une femme horrible, une mégére intriguante, qu’on a malheureusement trop épargnée dans cette maison, s’est fait annoncer malgré nos ordres : on lui a fait dire qu’il n’y avoit point de dîner pour elle, & que d’importantes affaires empêchoient mon ami de pouvoir recevoir personne. Vous croyez peut-être, Monsieur, qu’elle est revenue sur ses pas ! vous faites trop d’honneur à un front d’airain. Elle a séduit le Portier & est montée droit à l’appartement où nous nous étions renfermés. Notre consternation, en la voyant, lui a laissé le tems de s’asseoir, de choisir les plus belles hui-[397]tres, d’en avaler une douzaine & de boire deux coups, sans être obligée de nous regarder ; après quoi elle a levé les yeux sur nous, & nous a adressé hardiment la parole. L’impossiblité de douter de sa résolution, & l’impossibilité plus grande de digérer son impudence, nous a fait prendre un parti violent. Nous nous sommes entendus pour jouer le vin, & sous ce prétexte nous nous sommes permis tout ce que la débauche & l’yvresse peuvent sugérer aux esprits les plus emportés & les plus grossiers. Il n’y a pas de Crocheteur ou de Marinier yvre, qui n’eût reculé d’horreur à nous voir dans cet état, & j’en fais l’aveu avec un peu de honte, quoiqu’assurément le tourment de notre situation soit une excuse suffisante aux yeux de ceux qui pourront la concevoir. Cependant cette femme ne s’est point démentie, elle a pris patience en mangeant pour nous un bon dîner qui nous est devenu [398] odieux par elle, & nous avons été obligés de nous jetter dans des fauteuils, & d’y ronfler bien fort, pour faire une derniere épreuve de sa constance ; un de nous s’est même avisé de vomir sur sa robe, pour n’avoir pas à se reprocher d’avoir négligé la moindre ressource ; mais cette ressource même a été inutile : nous avons enfin été forcés de sortir & de la laisser maîtresse des liqueurs & des bisquits qu’elle a dévorés en notre absence.

Voilà, Monsieur, ce que nous avons éprouvé de la gourmandise ; & jusqu’où la gent parasite peut pousser la rage canine. Je conçois la foule des réflexions qui se présentent à votre esprit en lisant cette lettre fidelle ; je ne vous engage pourtant pas à vous adresser aux parasites pour les corriger, je les crois incorrigibles ; mais je vous invite à faire comprendre aux maîtres de maison que la tolérance envers d’aussi odieux insectes est pure ineptie. [399] Mon ami, voyant l’opiniâtreté de cette femme à écouter nos infames discours, devoit appeler ses gens & la faire mettre à la porte, comme un objet indigne d’être souffert un instant dans une maison honnête.

J’ai l’honneur d’être, &c. ◀Lettre/Lettre au directeur ◀Niveau 3 ◀Niveau 2 ◀Niveau 1