Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "Discours XVII.", dans: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.4\017 (1759), pp. 344-360, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2119 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours. <sic>

Citation/Devise► Qualis ubi eudito vexantum murmure tigris,

Horruit in maculas. Stat.Theb.I.II.128.

Elles ressemblent à une tigresse qui, à l’ouïe du bruit que font les chausseurs, frémit de rage, & dont la peau se couvre de nouvelles taches. ◀Citation/Devise

Niveau 2► Nous sommes tous exposés aux horreurs de la jalousie de la part d’une femme qui nous aime & que nous n’aimons pas. Combien cette passion furieuse n’a-t’elle pas produit de malheurs & de crimes ? Elle vient d’entraîner au plus horrible excès la femme la moins capable peut être d’un crime, si elle n’avoit pas aimé. C’est une passion, & la morale ni la raison ne suffiront jamais pour l’éteindre dans le cœur qu’elle consume. C’est donc aux hommes à en prévenir les tristes effets par une conduite toute pruden-[345]te. Ils doivent éviter de plaire à des femmes qu’ils se sentent incapables d’aimer ; ils doivent s’effrayer des moindres marques d’amour dans une femme à qui ils auront malheureusement plu, s’ils sentent que leur cœur ne leur dira jamais rien pour elle ; & dès-lors faire cesser toute liaison, toute communication avec une malheureuse qui ne demande plus que des prétextes pour se livrer au barbare plaisir de désoler un cœur qui aura fui le sien. Il n’y a point de jalousie si horrible, qu’elle n’ait une sorte d’excuse dans la négligence qu’on apporta d’abord à prévenir ou à détruire le sentiment dont elle est l’effet inévitable. Les hommes accusent les femmes de coquetterie, & ils ont raison ; mais ils se dissimulent que ce défaut est aussi commun & plus honteux en eux, & ils ont tort. L’amour-propre ne veut rien perdre des avantages qu’il s’exagere. On reçoit un coup-d’œil ; on ac-[346]corde un regard, on a une conversation, on dit des fadeurs : on va plus loin ; on est flatté de plaire sans aimer, c’est une conquête de plus, & la vanité a soin de les compter. Je dis que ce manége est méprisable & tient de la cruauté ; il peut avoir des suites dont on soit un jour désespéré, & alors on doit se regarder comme l’artisan de son propre malheur.

Il y a des femmes qui se livrent à l’amour sans espérance & sans illusion, on n’a rien fait pour les rendre sensibles, & dans le malheur d’en être un jour persécuté, on n’a du moins aucun reproche à se faire ; c’est une grande consolation ; mais il faut même éviter d’avoir recours à ce foible dédommagement de la douleur ; il faut prévoir qu’on pourra plaire, & pousser la prudence jusqu’à se rendre choquant plutôt que de risquer de paroître aimable, si l’on peut juger que la femme dont la tendresse deviendroit [347] funeste, soit capable d’en prendre aisément.

Ces conseils sont tout pleins de sévérité ; j’en conviens, mais je me plains moi-même d’être réduit à pousser quelquefois les choses à l’extrême. Je vois tout à réformer dans la société pour le bonheur, & je reproche aux hommes de nous réduire à cet immense travail par un aveuglement dont les reptiles même sont incapables pour leur intérêt. Si chaque individu de l’espece humaine s’attachoit à corriger en lui, de tems en tems, un petit défaut ; les Moralistes n’auroient bientôt plus le ton pédant, parce que leur censure ne porteroit plus que sur des choses graves dont l’importance ennobliroit toujours leurs fonctions. Mais tout le monde s’endort sur ses défauts, comme sur ses vrais intérêts ; tout est à corriger, conséquemment il y a bien des miseres à dire. Mais ne regardons point comme une misere [348] le malheur épouvantable qu’entraîne la funeste passion qui fait l’objet de ce chapitre. J’ai traité jusqu’à présent peu de sujets aussi essentiels. L’histoire, toute remplie des plus affreuses révolutions, nous a appris à trembler sur le sort dont nous sommes tous menacés à cet égard ; & j’ai à raconter une aventure récemment arrivée qui prouvera que je n’envisage point les choses avec trop de terreur. Avant que d’en commencer le récit, j’offrirai un autre tableau non moins frappant, & pris dans le dépôt même de la vérité, qui est l’histoire. On ne peut s’appuyer de trop d’autorités quand on veut faire du bien aux hommes.

Il parut il y a quelques années un ouvrage intitulé, Histoire de la Princesse de Gonsague. Je le lus, & je fus frappé des événemens affreux qu’y produisent l’amour effréné & la jalousie d’une femme. Cette vive impression que j’éprouvois me porta à réduire tout l’ouvrage à ce qu’il avoit d’inté-[349]ressant pour moi. Ce fut le travail d’un jour. J’insérai ce précis dans le Mercure, & je l’offre aujourd’hui à mes lecteurs, qui ne l’ont pas lu, maître d’en disposer à mon gré, puisqu’il est mon ouvrage, & qu’il peut produire un bien.

Récit général► Hétéroportrait► Marie-Louise de Gonsague, petite niece de Marie de Médicis, & parente d’Anne d’Autriche, étoit née avec toutes les qualités de la plus grande Princesse & toutes les vertus de la plus aimable femme. Elle n’avoit jamais aimé, parce qu’elle regardoit l’amour comme une passion funeste ; & sans perdre sa prévention, elle aima Cinqmars, ce Cinqmars si célébre sous le regne de Louis XIII. dont tant d’Ecrivains ont parlé avec complaisance, & qui, par son esprit, sa figure & ses grands talens, étoit encore au-dessus de l’amour de son maître & de l’amour des femmes. Gonsague commença à sentir toute la force de sa pas-[350]sion par le murmure de la vertu. L’amour ne paroît point dangereux qu’il ne paroisse criminel. Elle combattit, & succomba. L’attrait des confidences s’offrit comme une consolation. Une femme de la cour, déguisée ici sous le nom de Flora, avoit sçu gagner son amitié. Ce fut à elle qu’elle ouvrit son cœur : mais cette amie perfide, née avec tous les vices, jalouse de tous les sentimens, étoit d’autant plus intéressée à abuser de la confiance de la Princesse, qu’une jalousie secrete lui faisoit des tourmens des vertus de son auguste rivale, titres de préférence, toujours redoutés à proportion qu’on est vicieux. Le triomphe de Cinqmars seroit toujours resté entre Gonsague & Flora, s’il n’avoit été qu’aimable ; mais il aimoit, & une femme n’a plus assez de force pour taire son secret, lorsqu’elle n’est plus défendue par la crainte de n’être pas sincérement aimée. Ce mérite brillant, qui n’auroit pas [351] suffi pour éboulir une raison éclairée, suffit pour embraser un cœur justifié par le retour. Rassurés tous deux par ce rapport, par cette voix sympatique du cœur, qui bannit en même-temps la crainte des rigueurs & la crainte de l’imposture, tous deux se prêterent encore des forces par les plus tendres regards, & tous deux en se jurant qu’ils s’aimeroient toujours, sentirent autant la persuasion que l’amour. La Princesse n’ayant jamais aimé, croyoit peut-être que tout l’amour est dans le sentiment. Elle fut bien-tôt détrompée par un amant qu’elle mettoit elle-même, par sa tendresse, hors d’état de respecter son erreur. Cinqmars tomba malade, & privé de voir tout ce qu’il aimoit, il osa solliciter cette vue précieuse. L’amour fut consulté, mais la décence l’emporta. La Princesse confia tous ses regrets au papier & à Flora, qu’elle chargea de consoler son amant par l’expression de tout ce qu’elle souf-[352]froit à se priver d’aller chez lui. Cinqmars sentit intérieurement qu’il ne devoit pas se plaindre, & ne s’en plaignit pas moins. Lorsqu’il fut rétabli, il exigea un tête-à-tête. La plainte fait mille droits à un amant aimé. Gonsague consentit à le recevoir chez elle dans la nuit. Respectée jusqu’alors par un amant moins scrupuleux qu’habile, elle ne croyoit accorder qu’une faveur. Il arrive ; c’est par elle-même que la porte lui est ouverte : ce premier bienfait décide tout son danger. Cinqmars qui n’apperçoit point de témoins, qui voit toute la foiblesse d’une femme, ne sent & n’écoute que les raisons d’en abuser. Son premier transport annonce toute sa résolution : mais le plus tendre amour est dans ses yeux, & Gonsague n’y voit point le crime. Il embrasse ses genoux, la serre dans ses bras : toute sa passion parle à la fois, toute sa personne l’exprime. La Princesse en voit les mouvemens, & [353] n’en est point effrayée, en adore les expressions, & les sent passer dans son cœur : le trouble les suit : il écarte la réflexion ; les yeux sont eux-mêmes troublés. Cinqmars l’entraîne vers un canapé ; elle ne le voit point, elle ne sçauroit le voir : tous ses sens lui font une égale trahison. Il n’y a qu’une derniere témérité qui puisse ramener ses esprits : Cinqmars ose se la permettre, & Gonsague est sauvée. Quel moment succede à un moment si doux ! La vertu en détruisant son bonheur, ne lui en paroît pas moins respectable : elle la sent agir dans son cœur, & tout son plaisir, toute l’ivresse de son amant sont sacrifiés à l’autorité des remords. Elle se plaint d’un égarement qu’elle ne conçoit que parce qu’elle en rougit, & elle a la consolation de n’avoir point à menacer pour se voir respectée. Cinqmars accoutumé aux faveurs, instruit par les femmes, de la foiblesse des femmes ; aimé, adoré, [354] amoureux de celle de toutes en qui la passion lui ait jamais paru plus vraie & plus vive, n’en distingue pas moins la vérité dans ses reproches. Il s’accuse, s’impose les peines qu’il paroît mériter, & quoique conservant dans les yeux le regret de n’avoir pu se rendre plus coupable, il se fait pardonner de l’être devenu. Gonsague honteuse & triste, se retira dans un Couvent : si près encore du précipice où elle avoit failli de tomber, elle ne croyoit pas pouvoir fuir assez tôt. Cinqmars étoit charmant, & il n’y avoit que la suite qui pût être une résistance certaine. Mais elle éprouva bien-tôt que l’amour devance dans la solitude les cœurs que la crainte de son pouvoir y conduit. Cinqmars désespéré, écrivoit les lettres les plus passionnées : il falloit le rejoindre ou le perdre par un désespoir qu’elle ne pouvoit blâmer. Quelle alternative quand on est aussi vertueuse que sensible ! Pour concilier l’amour & la [355] vertu, elle prit la résolution de l’épouser. Les plus grandes Charges, l’excessive amitié du Cardinal Ministere, & l’amour déclaré de son Maître, répandoient sur lui un si grand éclat, qu’il devenoit permis à une grande Princesse de l’élever jusqu’à elle. Sans lui dire d’abord sa résolution, elle lui écrivit tout ce que la passion peut dicter de plus consolant ; & dans cette lettre, elle lui en annonçoit une qu’il recevroit bientôt, & dans laquelle il trouveroit un secret qui l’étonneroit & combleroit son bonheur. Elle n’eut pas la même discrétion avec Flora, à qui elle confioit aveuglément toutes ses pensées & tout son amour. Celle-ci qui nourrissoit une violente passion pour Cinqmars, & à qui la jalousie & l’amour effréné du plaisir donnoient le courage de toutes les trahisons, ne songea plus qu’à se satisfaire & à se venger. Cinqmars vivoit dans l’impatience de recevoir cette lettre, qui devoit renfermer [356] sa destinée : il la reçut, & ce qu’elle contenoit rendit son étonnement plus grand encore que son bonheur. Gonsague lui apprenoit que vaincue par ses desirs, elle consentoit à les partager : elle l’invitoit à se présenter dans la nuit à la porte de son appartement. C’est par Flora qu’il reçoit cette lettre : elle est dans la confidence, & rien n’est moins équivoque. Il se laisse en tout conduire par elle. Le moment qui doit couronner sa flamme n’arrive point assez-tôt au gré de la perfide confidente. Il arrive enfin : le crime qu’il couronne est couvert des voiles les plus impénétrables, & Cinqmars n’est désabusé que par les rayons du jour. Il éclate en voyant Flora à la place de Gonsague : il veut se porter à toutes les extrêmités ; mais il est jeune, elle est belle ; il est adoré ; il vient de goûter des plaisirs vrais qu’il se rappelle, des plaisirs que Gonsague lui refuse & que Flora doit inspirer. Il écoute la coupable après [357] l’avoir menacée, il la plaint d’aimer si vivement, & la pitié lui donne autant de foiblesse que Flora peut en espérer. Sans l’aimer, il consent à un commerce secret avec elle : ce commerce le perd. Il est surpris par Gonsague dans les bras de Flora : il est jugé avec toute la sévérité par une amante avilie. Il a beau faire éclater ses remords, il n’est ni cru, ni écouté : il ne doit point l’être, il le sent, & tout son désespoir se tourne en fureur contre Flora : celle-ci devient son ennemie ; elle a trop de vices pour se rendre justice, & la soif de la vengeance succede à la soif du plaisir. Il va lui devenir facile de le perdre : elle a des intelligences avec le Cardinal, & le Cardinal jaloux du grand mérite & de la prodigieuse faveur de Cinqmars, le déteste autant qu’il l’a aimé. Elle confie à ce Ministre tous les sentimens de la Princesse, sa passion & son courroux. Celui-ci souhaitoit ardemment son mariage avec [358] Casimir, Roi de Pologne, auquel elle n’avoit jamais voulu consentir. Connoissant le cœur humain & ses contrastes trop naturels, il espere que dans son dépit elle acceptera la main qu’elle a obstinément refusée. Il n’est point trompé dans son attente. Gonsague n’étant plus à elle-même, donne sa parole & croit souhaiter que ce mariage s’accomplisse. Le bruit en est bientôt répandu. Cinqmars veut mourir, & ne cache point sa résolution. Gonsague l’aime toujours ; mais son amour même est ce qui contribue le plus à son inflexibilité. Flora ne hait point encore Cinqmars : un reste d’amour fait naître une espérance folle ; elle s’imagine que ce malheureux amant, perdant la Princesse sans retour, pourra consentir à l’épouser, si elle peut trouver un moyen de l’y contraindre : ce moyen s’offre bientôt. Depuis que le Cardinal haïssoit Cinqmars, Cinqmars le haïssoit à son tour, & d’autant plus [359] que ce Ministre impérieux & vindicatif cherchoit tous les jours à l’accabler des débris de son pouvoir. Dans un des accès de cette haine tumulteuse, il étoit entré dans une conjuration faite par l’Espagne contre son ennemi. Par une suite d’événemens imprévus, la liste des conjurés tombe dans les mains de l’indigne Flora : elle peut espérer d’asservir un amant, elle peut perdre une victime. Elle lui montre les armes dont elle est pourvue, & lui laisse le choix de son supplice. Cinqmars répond avec toute la colere d’un homme au désespoir, qui la déteste & la méprise : son refus est l’arrêt de sa mort. Elle porte au Cardinal la liste fatale : Cinqmars est arrêté. Gonsague instruite, employe tout pour sauver un amant qu’elle aime alors plus que jamais, & qu’elle sçait n’avoir été infidele que par les artifices de Flora. Elle va se jetter aux genoux du Roi, & réveille en effet en lui les sentimens si tendres [360] qu’il a eus pour son favori. Mais Cinqmars désespéré d’avoir perdu par son crime tout ce qu’il aimoit, a trop négligé le soin de son pardon ; & lorsque Louis voudroit lui pardonner, il est déja la victime du Cardinal. Louis pénétré du douleur, accable de reproches son Ministere, dont la mort prochaine est attribuée au chagrin qu’il eut de se voir maltraiter par un Roi dont il avoit été si long-tems le maître. Flora meurt aussi par une chûte, que l’on regarde, assez naturellement, comme une punition de ses crimes. ◀Hétéroportrait ◀Récit général

Metatextualité► J’avois promis une seconde aventure, & elle étoit, en effet déjà composée ; mais je reçois en ce moment une lettre qui ne me permet pas de remplir mes engagemens, je prie le lecteur de me pardonner une infidélité que l’humanité & l’honneur rendent indispensable. ◀Metatextualité ◀Niveau 2 ◀Niveau 1