Cita bibliográfica: Jean-François de Bastide (Ed.): "Discours XIII.", en: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.4\013 (1759), pp. 196-211, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2115 [consultado el: ].


Nivel 1►

Discours XIII.

Nivel 2► Il y a des naïvetés & des étourderies charmantes ; elles ne vont presque jamais sans l’esprit, & l’esprit excédé de trouver l’art, le compas, le froid & le mensonge partout, adore comme des bienfaits de la nature, les scenes délicieuses qu’elles produisent quelquefois.

Metatextualidad► Madame de Staal, dans ses Mémoires si légérement écrits, nous peint à chaque page ce caractere aimable qui fut long-temps le sien. Je me rapelle ce qu’elle raconte de son étourderie lorsqu’elle fut entrée au service de la Duchesse du Maine. ◀Metatextualidad

Nivel 3► « La premiere fois que je lui donnai à boire, dit-elle, je versai l’eau sur elle au lieu de la mettre dans le verre . . . . Elle me dit un jour de lui apporter du rouge, & une petite [197] tasse avec de l’eau qui étoit sur sa toilette ; j’entrai dans sa chambre, où je demeurai éperdue sans sçavoir de quel côté tourner : la Princesse de Guise y passa par hazard, & surprise de me trouver dans cet égarement : que faites-vous donc là `me dit-elle : Eh, Madame, lui dis-je, du rouge, une tasse, une toilette ; je ne vois rien de tout cela. Touchée de ma désolation, elle me mit en main ce que, sans son secours, j’aurois inutilement cherché. . . . . Madame la Duchesse du Maine étant à sa toilette, me demanda de la poudre ; je pris la boëte par le couvercle ; elle tomba comme de raison, & toute la poudre se répandit sur la toilette & sur la Princesse, qui me dit fort doucement : quand vous prenez quelque chose, il faut que ce soit par en bas. Je retiens si bien sa leçon, qu’à quelques jours delà, m’ayant demandé sa bourse, je la [198] pris par le fond ; & je fus fort étonnée de voir une centaine de louis, qui étoient dedans, couvrir le parquet : je ne sçavois plus par où rien prendre. Je jettai encore aussi fortement un paquet de pierreries que je pris tout au milieu. » ◀Nivel 3

Ces traits sont délicieux à lire, & je suis persuadé que Socrate en eût ri. Je connois pourtant des femmes qui les ont condamnés ; & hier encore venant de les relire, & les ayant récités dans une maison où je me trouvois, deux législatrices du bon ton, deux Marquises, me reprocherent d’en paroître touché. Se peut-il qu’il y ait des esprits assez faux pour ne pas reconnoître le caractere de la nature quand elle me manifeste aussi sensiblement. Je crois qu’en général cette vue louche vient d’insensibilité. Mais dans quelques femmes aussi, elle vient de l’habitude au persifflage, & du penchant à l’artifice. Ce qui est naturel, [199] doit offrir quelque trait de plaisanterie à quiconque veut faire de la raillerie un talent, & de l’artifice une ressource. Metatextualidad► Je dirai encore quelque chose au sujet du caractere de Madame de Staal, avant que de passer au tableau que j’ai promis. ◀Metatextualidad Retrato ajeno► Cette femme, dont tout le monde vantoit l’esprit, que les hommes les plus célébres estimoient & aimoient, dont les grands recherchoient la compagnie ; cette femme qui étoit sage, qui maltraitée de la fortune auroit pu jouir d’un sort moins malheureux en acceptant seulement les offres de ses amis ; & ne le faisoit pas, par grandeur d’ame, plus que par philosophie & endurcissement, car elle n’avoit ni la modération des desirs qui vient de l’une, ni le mépris de la médiocrité qui vient de l’autre ; cette femme, qui étoit si peu importune & si peu intéressée, qu’un avare fastueux pouvoit lui offrir sa bourse sans crainte de s’en voir privé (té-[200]moin l’Abbé de Chaulieu, qui raillé par elle d’une offre réïtérée de mille pistoles, lui dit : Je sçais bien a qui je m’adresse). Cette femme n’eut pas un véritable ami, si l’on en excepte M. Brunet ; & ne trouva ni à la ville, ni à la Cour, les sentimens, le goût, la justice qu’elle devoit inspirer : aucune femme ne songea véritablement à s’en faire une amie, & à lui assurer un sort 1  ; & elle fut contrainte à se faire domestique. Après cet exemple du peu d’attention des grands à saisir l’occasion de récompenser le mérite, & de faire une bonne acquisition lorsqu’elle se présente ; je leur conseille de se plaindre plus modérément, de n’avoir que des valets & points d’amis. Madame de Staal étoit malheureuse, & cela rebutoit des ames endurcies par la prospérité, qui s’ima-[201]ginent que prendre du penchant pour un objet malheureux, c’est s’engager à entendre toujours des gémissemens. ◀Retrato ajeno Disons encore que l’infortune dégrade, & qu’en général l’objet le plus intéressant & le plus estimable, ne peut inspirer ce goût, ces sentimens, enfans capricieux de l’imagination, qu’autant qu’une certaine considération aide la vanité à les imprimer dans le cœur. Il y a des esprits qui peuvent éprouver cette considération pour le mérite malheureux, mais il faut bien peu de chose pour la leur faire perdre. Ils ne la conservent ordinairement que jusqu’à ce que ce mérite, vainement protégé, soit réduit à l’avilissement par la lassitude des protecteurs ; & je citerai à ce sujet M. de Malésieux, qu’on croyoit Philosophe, & qui abandonna Madame de Staal, qu’il avoit toujours traitée avec distinction, lorsqu’il la vit réduite à la condition de femme de chambre chez [202] la Duchesse du Maine, condition pourtant qui (pour le dire en passant), étoit l’ouvrage de ses soins & de ses conseils. Metatextualidad► Ecoutons sur cela Madame de Staal elle-même. ◀Metatextualidad Nivel 3► « Je fus extrêmement surprise, dit-elle, en voyant la demeure qui m’étoit destinée : c’étoit un entre-sol si bas & si sombre, que j’y marchois pliée & à tâtons : on ne pouvoit y respirer faute d’air, ni s’y chauffer faute de cheminée. Ce logement me parut si insoutenable, que j’en voulus faire quelque représentation à M. de Malésieu. Il ne m’écouta pas. A toutes les prévenances qu’il m’avoit faites, à toute l’estime qu’il m’avoit témoignée, succéderent les dédains qu’on a pour la valetaille. Je ne m’y exposai plus. Tous ceux qui m’avoient recherchée dans la maison, m’abandonnerent de même, dès que j’y fus mise à si bas prix. » ◀Nivel 3

Cette injustice de la part des hom-[203]mes, envers une femme qui méritoit des amis & des dignités, nous a valu les Memoires charmans qu’elle nous a laissés : & c’est ainsi que la moitié du monde gagne toujours au malheur de l’autre. On trouvera peut-être que je m’exagere le mérite de ces Mémoires. Je répondrai qu’il est permis de juger des choses par leur agrément, quand on n’a point à rendre un compte fidele de leurs parties, & de l’ensemble qu’elles forment. Je ne juge point ici comme journaliste, ce n’est point un extrait que je fais, c’est un simple compte que je rends de mon goût, & de l’impression que j’ai éprouvée en lisant un ouvrage où la vérité est ornée des graces de la nature. Serois-je donc obligé de réformer mon goût & mon cœur, parce qu’il y a des esprits qui ne sçavent rien dire sans art ? J’adore la naïvité, la simplicité, & je sens que l’esprit, le génie, l’éloquence ne marcheront jamais qu’après elle dans mon [204] cœur : l’éloquence surtout ne sera jamais capable de me toucher jusqu’à un certain point ; j’ai vu qu’elle étoit presque toujours employée par l’artifice ; il est le premier but de ses fonctions, & tout son art ne peut couvrir à mes yeux le défaut de son origine. Je connois quelques honnêtes gens qui pensent comme moi à cet égard ; un entr’autres déteste l’éloquence à force de la craindre. Relato general► Je dînois un jour chez lui, & plusieurs personnes y dînoient comme moi. Un des convives, familier dans la maison, y avoit amené un homme d’esprit, orateur brillant & soutenu, mais insoutenable par l’abus de son talent. Mon ami l’écoutoit impatiemment depuis une heure, d’autant mieux qu’il n’y avoit que lui qui parlât ; je prévoiois une scene entr’eux, & j’aurois voulu que mon impatience pût en hâter l’instant, car cet homme m’excédoit à mon tour à un point que je ne puis dire. Il s’apperçut à la fin [205] qu’il n’étoit plus écouté ni regardé qu’avec humeur, & il crut pouvoir s’en plaindre ; mon ami qui étoit en colere, lui dit, Diálogo► vous ne vous trompez pas, Monsieur, je déteste l’éloquence, & vous me ferez plaisir de nous laisser parler. ◀Diálogo L’orateur se tut, fort déconcerté, & après le dîner se sauva sans prendre congé de personne. ◀Relato general Convenons que l’ingénuité, que la vérité aimable unissent les hommes, & sont faites pour influer sur les plaisirs d’une société. Les dînés de beaux esprits sont détestables, quand l’étiquette y est observée ; c’est-à-dire, quand ils sont formés pour entendre de l’esprit, & qu’on y remplit son rôle ; j’ai eu l’honneur d’y assister quelquefois, & j’ai toujours vu que pour moi, comme pour les autres, l’ennui étoit le terme de cet honneur fatal. Je dirai la même chose de ces maisons, qu’on appelle aujourd’hui bureaux d’esprit, où trente Aréopagites viennent deposer leurs [206] discourses & leurs jugemens préparés, aux pieds de la déesse qui y préside, & où les maximes & les anathêmes viennent se placer d’eux-mêmes, (comme dit le Président de Montesquieu) dans un babil éternel. J’ai dîné d’autres fois avec ces mêmes hommes si sérieux, si ennuieux ; ils étoient très-aimables ; il n’y avoit point d’étiquette, l’ésprit jouissoit de cette liberté qui le rend si fertile & si aimable : femmes & hommes, tout le monde étoit gai, & fournissoit également : on ne songeoit point à montrer de l’esprit, & il ne se disoit pourtant rien qui ne fût plein de sel & d’agrément. Ces comparaisons, ces épreuves alternatives ont fait mon attachement, mon amour pour les esprits ingénus : je ne dirai pourtant pas que l’esprit ne puisse me plaire que sous les traits de la simplicité : il est un certain ornement, une certaine grace de coloris que l’on peut ajouter à la pensée, & je conviens que pro-[207]duite avec cette recommandation, elle n’en sera quelquefois que plus piquante, mais j’exige que le coloris de la nature, cet air vrai qu’elle imprime à ce qu’elle inspire, soit toujours dominant. Retrato ajeno► Relato general► Je connois une femme charmante, sortie de Saint Cyr il y a trois ou quatre ans, & citée dans le monde, comme femme de beaucoup d’esprit. Elle eut toujours ce caractere, ce ton d’esprit dont je parle. Elle avoit été mise au Couvent à trois ans, & en fut retirée à neuf. Toutes les Religieuses avoient adoré ses saillies, & la Prieure l’avoit vantée mille fois comme un prodige de simplicité & d’esprit. Cette Prieure étoit sévere, & malgré sa prédilection pour le prodige qu’elle vantoit, lui avoit fait éprouver des rigueurs & des mercuriales que la petite personne avoit trouvées très-absurdes ; de sorte qu’elle la haïssoit très-cordialement. Sa mere l’ayant amenée dans ce même Con-[208]vent, au bout de six mois, la jeune Demoiselle resta pendant une heure en présence de la Prieure dans le plus profond silence. Elle en fut étonnée, & trois ou quatre fois voulut l’exciter à parler : à la fin voyant que ses instances ne suffisoient pas, elle lui dit qu’elle ne la reconnoissoit pas ; qu’autrefois, lorsqu’elle venoit la voir, elle parloit si aisément, & si bien que c’étoit un très-grand plaisir de l’entendre ? . . . . Diálogo► La Prieure, piquée apparemment, prit la parole, & dit à la mere, il ne faut pas que cela vous étonne, Madame ; nous autres, qui élevons des enfans, nous voyons tous les jours ces choses-là. Ils ont souvent beaucoup d’esprit à cinq ans, & ils le perdent quand l’âge commence à venir. . . . La petite personne, à ce propos, cessa d’être muette. Sans doute qu’à l’âge dont vous parlez, vous en aviez beaucoup, Madame ; lui dit-elle en la regardant fierement. . . . ◀Diálogo [209] Cette réponse est un trait d’ingénuité, mais l’esprit y domine, & je serois plus touché d’une repartie dans laquelle je verrois moins de pensée avec autant de dépit. Un trait de naïveté bien caractérisé, par exemple, c’est ce que fit une jeune demoiselle il y a quelque temps : une de mes amis avoit été se promener à la campagne avec elle, & quelques autres dames. Dès qu’elle y fut arrivée, elle voulut courir dans les jardins ; mon ami l’y accompagna ; elle vit un mûrier chargé de fruit, & s’y arrêta, parce qu’elle aime beaucoup les mûres, mais l’embarras fut de pouvoir atteindre à celles qui s’offroient à sa vue : elle imagine un expédient qui lui paroît admirable, c’est que mon ami détache les mûres avec la pointe de son épée, & elle les recevra dans sa robbe ; cette robbe étoit de taffetas blanc, & elle l’avoit mise le matin pour la premiere fois : mon ami a beau lui faire des représenta-[210]tions, elle insiste & le menace de monter sur l’arbre ; il est enfin obligé de céder à ses vives instances, & finit par trouver lui-même cette équipée très-plaisante, d’autant mieux que la demoiselle est très-riche, & sa mere très-bonne. Les mûres tombent, & sont avalées ; la robbe en un instant pert jusqu’aux vestiges de sa couleur. La réflexion vient, & il faut trouver un remede à cette étourderie. Il y a un bassin tout près du murier, elle n’imagine rien de mieux que d’y aller tremper sa robbe. Elle se deshabille, & mon ami dont le jugement est plus blessé que les yeux, ne la détourne point de cette idée, & éclate bien-tôt de rire avec elle. La mere survient, elle veut gronder ; mais la petite enchanteresse sçait tirer tant d’avantage de sa naïveté, que la mere est contrainte d’éclater de rire à son tour. ◀Relato general ◀Retrato ajeno

Cette aventure est peu croyable, mais je proteste qu’elle est vraie ; la [211] demoiselle à qui elle est arrivée, la raconte elle-même à qui veut l’entendre. Ce n’est pas la seule qu’elle puisse raconter ; il lui en est arrivé mille, non moins plaisantes ; Madame sa mere en tient registre, & m’a avoué que la fille lui coûtoit déja plus de mille pistoles en étourderies. Heureux le mari qui pourra épouser une personne d’un caractere aussi aimable, s’il est assez riche pour pouvoir supporter de petites dépenses extraordinaires qui tournent en plaisir, quand on aime l’objet charmant qui les occasionne ! ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1Je n’excepterai point la Duchesse de la Ferté, qui étoit une folle, & qui disoit toujours qu’elle seule avoit raison.