Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "Discours VI.", dans: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.4\006 (1759), pp. 90-97, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2109 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours VI.

Citation/Devise► Un vent fougueux déchire les arbres, & ravage la nature : un tremblement de terre engloutit avec fracas des Villes entieres : telle est dans ses accès la colere : elle répand les mêmes fureurs : le péril & la ruine sont dans ses mains. The inspir’d Bramin, London 1755. Le Bramine inspiré. A Londres 1755. ◀Citation/Devise

Niveau 2► JE viens de lire la 15e feuille de l’Observateur littéraire, dans laquelle M. l’Abbé de la Porte, en rendant compte très-obligeamment de la lettre que j’ai écrite à M. Rousseau de Genève, au sujet de son Livre sur les spectacles, dit précisément : Il y a sans doute de l’humeur & de l’exagération dans le mal que M. Rousseau dit des femmes, & il faut être effectivement un peu malade pour les traiter avec si peu de ménagement. Mais ne croyez-vous pas aussi les éloges de M. de Bastide trop hyperbo- [91] liques ? Ils prouvent du moins que l’Auteur jouit d’une bonne santé.

M. l’Abbé de la Porte ignore & pourroit sçavoir que ma santé est très-mauvaise depuis long-tems, & que je ne vis presque qu’à la faveur du beaume de vie, dont je fais constamment usage depuis six mois. Ce beaume excellent, en calmant mes nerfs & mon sang, me met chaque jour en état de voir les choses à peu près comme elles sont, & les louanges que j’ai données aux femmes ne partent que de cette source, & n’ont pour objet que la justice. J’ai écrit contre les femmes, & je chérissois néanmoins ces mêmes défauts qui facilitoient mes plaisirs auprès d’elles. J’écris aujourd’hui contre leurs ennemis, mais c’est sans intérêt personnel ; leur société même ne m’est plus chere ; je ne les recherche ni ne les fuis ; je ne les vois que parce que je les rencontre, je ne les examine que pour dire la vérité, & je ne les [92] loue que parce que je vois mieux la vérité que je ne faisois autrefois. C’est le devoir d’un Spectateur, & je fais ma charge ; je la fais avec désintéressement, ou si quelque intérêt particulier m’anime, c’est la douce & louable ambition de rendre des services aux hommes. C’en seroit un très-grand pour eux, de pouvoir leur présenter avec fruit des miroirs & des portraits fideles. Nous tenons essentiellement aux femmes, & quand nous avons passé ce temps où il est à peu près égal pour le bonheur, d’avoir pour elles du mépris ou de l’estime, parce que nous ne sommes pas en état de tirer de grands avantages de nos plus utiles connoissances, il devient très-dangereux ou très-heureux pour nous, de leur refuser, ou de leur rendre la justice qu’elles méritent. Ce temps qui suit dépend tout de nos impressions ; & à moins que la plus naturelle passion ne s’éteigne, nous ne pourrons [93] plus voir des femmes nous laisser toucher par leurs charmes, ni en aimer une seule, sans nous dévouer, pour ainsi dire, à un génie persécuteur qui nous tourmentera sans cesse, si nous souffrons que le cruel mépris entre dans nous, & s’approprie le droit de diriger nos idées, & d’applaudir à nos préventions. Les femmes ont un droit dont elles ne se départiront jamais ; c’est celui de la vengeance, lorsque leur amour-propre est blessé, & certainement rien ne blesse autant que le mépris. Je suis persuadé que cette injustice générale dont on se plaint dans les femmes, est l’ouvrage de notre propre injustice. Elles ont écouté nos discours injurieux ; & cette mauvaise foi, cette légéreté naturelle dont nous nous plaignons, s’est érigée en syitême <sic>, parce que nous ne leur avons pas fait l’honneur de croire que le sentiment & la raison pouvaient rectifier la nature. Lorsqu’une femme se dit : [94] Cet homme qui loue mes charmes, qui me presse, qui m’importune, a du mépris pour moi malgré son ardeur ; je n’aurai pas plutôt cédé à ses vœux, qu’il me fera sentir ce mépris terrible ; & ma complaisance même n’en pourra pas triompher, au moment qu’elle lui prouvera ma sincérité ; lorsqu’une femme se parle ainsi , est-il étonnant, ou n’est-il pas plutôt naturel qu’elle devienne furieuse, & capable de tout, contre l’amant qui lui arrache ces avilissantes réflexions ? Je ne crains pas de le dire, nous poussons trop loin le droit de l’expérience ; nous avons éprouvé une perfidie, & nous croyons toutes les femmes perfides ; il faut nécessairement que cette prévention nous perde auprès d’elles. Mais je veux être moins sévere ; je veux consentir même que nous concluïons du particulier au général, & que nous croyons tout ce que nous voudrons ; peut-être que notre foi-[95]blesse ne permettroit pas que nous fussions jamais assez prudens si nous n’étions pas un peu injustes ; mais sçachons nous taire du moins : ce sont nos aveux indiscrets, nos écrits injurieux , nos conversations impertinentes qui les irritent & les rendent cruelles quelquefois. Il faut dire encore qu’elles sont souvent jugées par de très-mauvais juges ; & ce n’est pas ce qui les choque le moins ; la plûpart de ceux qui les déchirent le plus sensiblement, sont des gens qui les connoissent fort peu, ou qui sont malades ; les uns n’ont jamais vu que mauvaise compagnie, cette partie même de la mauvaise compagnie qui n’a qu’un vice qu’on doit mépriser sans l’examiner ; ce n’est point là les femmes, & l’erreur est grossiere autant qu’insultante. Les autres, ou ne sentant plus l’amour, ou ne pouvant plus pousser que de tristes soupirs, se vengent de leur état, de leur malheur, [96] (qui les rend envieux & cruels), en ne prononçant plus que d’injustes arrêts qui puissent empoisonner l’imagination & les plaisirs de rivaux dont le bonheur & la santé les désespere. Les femmes sçavent tout cela, parce qu’elles examinent sans cesse nos mouvemens & nos passions, & elles ne s’instruisent qu’à nos dépens. Si elles étoient assez maîtresses d’elles-mêmes pour se pouvoir faire des sentimens, je suis convaincu qu’en voyant l’atroce malignité de ces derniers, & la turpitude des autres, le plus froid mépris serait toute leur vengeance ; & elles ne se feroient des ressources & des armes que contre le petit nombre de ceux à qui il appartient dans tous les cas de juger & de condamner. Mais le mépris est une vengeance tranquille que la nature semble interdire aux femmes en les formant ; & dans l’accès d’un dépit juste & furieux, elles frappent à droite & à gauche, [97] aussi incapables de diriger leurs coups, que de les proportionner au caractere & au crime des coupables.

Voilà donc les femmes obligées de se venger, de nous maltraiter, de nous trahir, & réduites à une indulgence impuissante, quand même elles voudraient l’écouter, parce que l’amour-propre irrité commande au cœur, à l’imagination, & ne souffre jamais qu’on l’offense impunément ! Quel sera désormais le sort des hommes ? Ils sont contraints à vivre avec les femmes, à les chérir, à les aimer ; ils vivront donc avec des ennemis toujours victorieux, & tous leurs sentimens, tous leurs desirs seront des malheurs... Je me contenterai de leur présenter ce tableau fidele & terrible : la raison & l’intérêt personnel pourront, mieux que moi, leur persuader que leur bonheur exige qu’ils le considerent avec fruit. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1