Référence bibliographique: Jean-François de Bastide (Éd.): "Discours II.", dans: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.4\002 (1759), pp. 44-62, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2105 [consulté le: ].


Niveau 1►

Discours II.

Niveau 2► Récit général► J’ALLAI hier à l’audience de M. le * * de * * *, & j’y trouvai un homme de Lettres, mon ami, & digne de l’estime générale par ses mœurs, sa modestie & son esprit. Il a donné, depuis quelque temps, un Livre que le public a lu avec beaucoup de plaisir, & dont tous les Journalistes ont parlé avec beaucoup d’éloge. Pendant que nous nous entretenions de ce même ouvra-[45]ge, il fut abordé consécutivement par quelques Auteurs, dont les discours méritent d’être rapportés. Comment vous portez-vous, lui dit l’un, je suis charmé de vous trouver ici, c’est un miracle de vous y rencontrer. J’ai peu à y faire, répondit mon ami ; mon ambition est très-bornée, & je ne crois pas qu’une assiduité sans motif chez les Grands, soit permise à un homme qui doit connoître le prix du temps.... Je dois donc me féliciter de vous y trouver aujourd’hui, reprit-il ; je m’en réjouis d’autant plus que j’avois à vous parler : je vous ai lu ; on m’a assuré que vous prépariez une seconde édition, & j’aurois des idées à vous communiquer qui ne vous seroient point inutiles. J’en profiterai volontiers, répondit mon ami, & ma reconnoissance se déclare d’avance par mon empressement ; quand voulez-vous que j’aille vous voir ?... Mais, quand vous voudrez, je suis tous les [46] jours chez moi jusqu’à midi... Eh bien, j’y irai au premier jour ; mais peut-être ce que vous avez à me dire ne demande-t’il pas une conférence bien particuliere, si cela pouvoit se dire ici ? j’ai une si grande impatience de vous entendre.... Ah ! mon Dieu, très-aisément ; il n’est pas besoin d’avoir votre livre sous les yeux, il n’y a que deux jours que j’ai achevé de le lire, & j’en ai encore la tête toute remplie. Premiérement, continua-t’il, je voudrois que vous retranchassiez l’histoire du * * *, elle se concilie mal avec le reste de l’ouvrage. Secondement, j’exigerois que vous supprimassiez votre troisieme partie, où il y a des choses trop sérieuses, & peu faites pour ce temps-ci, où l’on abhorre la morale ; vous avez aussi trois ou quatre anecdotes qui m’ont déplu par l’excessif intérêt qui y regne. On ne les lit que comme Roman, tant elles sont touchantes, & ce n’est [47] pas un Roman que vous devez faire.

Mon ami écoutoit, & je voyois qu’il étoit aussi scandalisé que moi de ces extravagans conseils. Il ne répondit cependant rien, il se contenta de lui demander s’il avoit lu les différens extraits des Journalistes. Oui, répondit-il, je les ai lus, & je vois bien ce que vous pensez quand vous me faites cette question ; vous êtes tenté de préférer leurs louanges à mes avis ; mais croyez-moi, ces louanges vous perdront ; les Journalistes sont tous infideles; vous pouvez faire bien, & si vous les écoutez, ils seront cause que vous manquerez ce bien qu’eux-mêmes ne sont pas capables de connoître. Mon ami n’écoutoit plus qu’avec mépris. En général, dit-il, nous devons interroger tout le monde; il y a peu d’avis, ou positivement bons, ou positivement mauvais, & c’est à la pluralité des voix qu’ils doivent être tous jugés. Je peserai les vôtres, Mon-[48]sieur, & la balance décidera. Ce faux Juge comprit qu’il étoit lui-même jugé ; il nous tourna le dos, & n’attendit pas son arrêt…. Quel est cet homme-là ? demandai-je à mon ami, lorsqu’il fut parti ; car je ne le connoissois pas même de vue. C’est, me dit-il, un de ces faiseurs de Romans obscenes que les Colporteurs louent tant dans le monde, & que le monde méprise tant : celui-ci a fait trois brochures que F * * a déchirées avec justice, & cela le met en fureur contre tout ce que ce Journaliste ne déchire pas. Pourquoi voyez-vous des esprits de cette trempe ? lui dis-je. Parce qu’il ne faut montrer à personne du mépris, quand on est public, répondit-il. Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire, ces gens-là vont partout, tonnent partout, & le bruit persuade. Ils sçavent que ce n’est qu’en parlant mal de nous qu’ils peuvent faire parler d’eux ; ils sont comme cet Imprimeur, dans [49] le Mercure Galant, Comédie, qui ne peut être heureux qu’à force de trépas, & dans cette extrêmité humiliante, obligés de s’honorer du moins par le choix de leurs victimes, ils coupent bras & jambes aux Auteurs estimés. Ceci est un fait, & un fait constaté par mille preuves ; je connois un Journaliste, aujourd’hui estimé, recherché & lu avec confiance, qui, de son aveu, en commençant à faire des feuilles, crut devoir exercer la tyrannie la plus absolue. Il avoit pour maxime que ce n’est qu’en faisant beaucoup de mal, que l’on peut faire beaucoup de bruit, quand on est médiocre. Un Journaliste, dit-il, est un tyran qui regne sur des sujets jaloux & mécontens, mais tyran d’une capacité &, d’un génie bornés, & qui, pour imposer un respect durable à des esclaves toujours prêts à la révolte, doit commencer par couper des têtes.

Je ris beaucoup de cette comparai-[50]son, & pendant que j’éclatois, mon ami fut abordé par un nouveau visage. Eh, bon jour, lui dit ce dernier, vous êtes charmant d’être venu ici ; j’avois à vous parler : comment va votre ouvrage ? Mieux que mon estomac, répondit mon ami d’un ton très ironique. Ah ! cet estomac ? je ne le conçois que trop ; c’est une cruelle chose qu’un estomac aujourd’hui. Mais réellement l’ouvrage va bien ? Tant mieux, j’en suis charmé : j’ai toujours pensé qu’il réussiroit. Pour moi, répondit mon ami, en rougissant, je ne m’étois flatté de rien : connoissant les hommes, sçachant qu’ils sont jaloux, qu’ils caressent votre personne en même temps qu’ils déchirent votre livre, ou qu’ils excitent du moins des méchans à le déchirer, je m’étois attendu à tout, & mon succès m’étonne aujourd’hui. Eh bien, reprit-il, c’est un plaisir de plus pour vous; pour moi je ne suis pas étonné ; j’étois persuadé [51] que vous réussiriez, & je le disois à tout le monde. Vous avez lu, sans doute, l’extrait de F * * ? Vous jugez bien que je n’y ai pas manqué, dit mon ami : ni moi non plus, reprit-il. J’étois impatient de voir ce qu’il en diroit. Vous êtes content de lui? Très content, Monsieur ; sa critique est douce, ses louanges sont fidelles, le très-bon ton qu’il-y a répandu éclaire la sincérité de ses décisions, & en général son extrait lui fait autant d’honneur qu’à moi. Cela est très-bien, répondit-il, avec enthousiasme, je suis enchanté de ce que vous dites-là, & je puis enfin me vanter d’avoir trouvé un Plaideur content de son Juge. Il l’embrassa en disant ces derniers mots, & se retira en me regardant de l’air le plus affectueux.

Je demandai encore à mon ami, quel étoit cet homme-là ? C’est le plus méchant homme qu’il y ait en France, répondit-il ; le terme n’est pas trop [52] fort. Vous avez vu la façon dont il me parloit ? Sçachez qu’il a cabalé contre moi horriblement. D’abord que mon livre parut, il fut le premier à en dire beaucoup de mal; il faisoit parler trois ou quatre hommes de Lettres & à leur avis autant qu’au sien, cet ouvrage devoit me deshonorer. Le Journaliste que nous venons de nommer, a différé quelque temps d’en parler, le misérable en murmuroit avec moi, & prétendoit, d’un autre côté, prouver à ses sociétés que mon Livre étoit détestable, puisque ce Journaliste le jugeoit même indigne de la critique ; dès que l’extrait de ce dernier a paru, il a changé de discours, & a publié qu’il y avoit du mystere là-dessous, que je m’étois entendu avec M. F * *, & que l’amitié avoit fait cet extrait, quoiqu’il soit bien convaincu qu’il n’y a aucunes liaisons entre ce Journaliste & moi. ◀Récit général ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

Voilà qui est affreux, dis-je à mon [53] ami, & vous me peignez en effet un méchant homme. C’est sans doute encore un Auteur ! Oui, répondit-il ; vous ne le croiriez pas à son air élégant, c’est pourtant un fait.. Eh quel ouvrage a-t’il fait pour oser être jaloux de vous ? Oh, point d’ouvrage ; il faut un peu plus de fonds qu’il n’en a pour cela : mais des vers innocens, des chansons, une épigramme, & une lettre sur…… Ne parlons plus de cet homme-là, lui dis-je, je sens qu’il me mettroit en colère.... Ce seroit lui faire trop d’honneur, répondit mon ami ; il ne mérite que le mépris. Nous fûmes abordés par un troisième ; c’est Cléon, ce Cléon que l’on connoît pour faux & doux, qui, le jour, ne fait que des complimens, & la nuit que des épigrammes ; qui ne put jamais souffrir paisiblement la gloire de personne, qui est auprès des femmes complaisant, assidu, passionné, délicat, doucereux, & n’est pas [54] même capable d’avoir un procédé d’honnête homme avec elles. Il fit d’abord quelques ouvrages hardis, & l’audace y fut prise pour le génie par la multitude ; mais mieux connu, il crut pour son honneur devoir paroître se repentir ; il changea de ton, & tomba dans le mépris, comme seront toujours tous ceux qui, en affichant la réforme, manqueront d’adresse & de génie.

Cléon vint à nous de l’air le plus gracieux. Je n’ai pu, dit-il à mon ami, vous voir depuis quelque temps, & je vous ai pourtant cherché ; je brûlois de vous faire mon compliment. Votre livre fait rage, & on annonce une seconde édition. Il est vrai, dit mon ami, que je pense à en faire une, mais je m’y suis pris tard, & elle ne pourra pas paroître aussi-tôt que le public le souhaiteroit peut-être. C’est un mal pour un bien, reprit Cléon, une seconde édition est toujours une chose [55] délicate ; il vaut mieux se presser moins, & consulter mieux. Il y a bien des avis sur votre ouvrage, tout excellent qu’il est ; il faut que vous vous donniez le temps de les sçavoir & de les peser tous. En avez-vous recueilli quelques-uns ? demanda mon ami ; je serai charmé de pouvoir commencer par vous écouter vous-même. Oh moi, je ne suis rien dans la République des Lettres; je suis d’ailleurs si aisément content, que mon avis doit toujours être indifférent & douteux ; mais j’ai écouté le public, & je vais vous dire, si vous voulez, ce qu’on exige de vous. Mon ami le pria de parler sans contrainte, & il continua en ces termes. Votre seconde partie est trop seche ; on y voudroit plus de sentiment & d’action. Il est bien vrai qu’un Philosophe doit moraliser, & vous auriez manqué votre objet, & trompé le public par votre titre, si vous fuyez le ton moral ; mais on [56] pense que votre morale doit s’appliquer à des objets intéressans & familiers ; que vous devez préférer ce qui a le caractère d’action, & est parti du cœur, à ce qui est purement philosophique, & ne peut intéresser que l’esprit. Votre troisieme partie, par exemple, est charmante, & réussiroit dans toutes les nations : votre histoire du * * *, a enchanté tous les esprits ; vous avez encore trois ou quatre anecdotes dans le courant du livre, qui ont été trouvées délicieuses, quoiqu’on pense bien que vous en avez imaginé le fonds; tout y est raisonnable, naturel, honnête, intéressant, moral; & voilà comme il faut moraliser aujourd’hui ; il faut mettre des corps sur la scene, & non pas des esprits.

J’écoutois avec un étonnement extrême. Je voyois une opposition incompréhensible entre des avis que l’on faisoit partir de la même source de lumière, qui est le public; & je faisois [57] en Spectateur, de très-philosophiques réflexions sur ce contraste désespérant. L’un ne vouloit presque que du sentiment, l’autre ne vouloit presque pas le tolérer ; & tous deux partaient de la part du public. Eh! bon Dieu, me disois-je, comment faut-il qu’un Auteur fasse ; il n’y a donc aucune règle, aucune certitude, aucune convention même? On marche toujours dans les ténebres? Je me rappellois en même temps que ces mêmes discours, ces mêmes décisions qui me frappoient par leur opposition manifeste, je les avois entendus dans le monde ; & tout cela me faisoit rêver tristement. J’allois répondre à Cléon, lorsque je le vis rêver lui-même à quelque chose que mon ami venoit de lui dire, & pour jouir de ce qu’il pensoit, je ne l’interrompis pas. En effet, il reprit la parole, & ce qu’il dit vaut bien pour le lecteur, qui va l’écouter avec moi, ce que j’aurois pu lui dire moi-même. [58] Pouvez-vous, dit-il, vous faire en même temps de pareilles illusions & de pareilles autorités ? Les Journalistes vous louent ? Ne les croyez pas ; ils vous critiquent ? Ne les croyez pas non plus. Croyez le public ; lui seul a raison, & lui seul est sincere. Les Journalistes, jamais d’accord entr’eux, rarement d’accord avec eux mêmes, font du bien ou du mal à l’ouvrage, & n’en font jamais à l’Auteur ; la critique de l’un, les louanges de l’autre, poussent le public à acheter ; mais ce même public juge, & n’est pas assez modeste pour appeller de lui-même à des faiseurs de satyres dont la sincérité toujours douteuse, rend toujours les arrêts suspects.... Ainsi donc toutes les louanges qu’ils m’ont données, lui dit mon ami, sont perdues pour moi dans la nouvelle édition que je vais faire, & je ne dois regarder, ni leurs suffrages comme des autorités, ni leurs conseils comme des préceptes ? Mais [59] à qui m’en rapporterai-je donc ? Au public, mon ami, au public ; je l’ai dit, & je le répete.... Mais ce public a cent voix ? Oui, cent voix, mais un seul avis ; toutes ces voix marquent la vérité de leurs discours par un unisson.... Un unisson ? Monsieur ; je vous proteste que tout ce que vous venez d’applaudir dans mon Livre, y a été amérement critiqué par d’autres personnes à qui on ne peut refuser, ni l’esprit, ni le goût ; & ce public, que vous estimez tant, m’a donné si mauvaise opinion de lui, qu’assurément je ne m’en rapporterai qu’aux Journalistes. Vous ferez mal, répondit Cléon : je vous le dis avec sincérité ; je suis votre serviteur, votre ami, votre admirateur, & je vois avec beaucoup de chagrin.... Que je suis résolu à prendre le bon parti, répondit mon ami avec colere. Monsieur, j’ai la complaisance de vous écouter depuis une heure, & il est temps que [60] je me paie de ce qu’il m’en coûte. Vous êtes un faux ami, un guide trompeur, un homme dangereux ; vous avez des desseins; ils me sont connus ; vos confidens vous ont trahi. Mes succès ont irrité votre orgueil; vous avez excité, fomenté la cabale qui s’est élevée d’abord contre moi, & qui subsiste encore ; la vérité a prévalu, vos tentatives ont été vaines ; vous n’en êtes pas devenu plus capable de modération, vous n’avez fait que changer de méthode ; vous venez aujourd’hui me tendre des piéges, me donner de mauvais conseils : vous n’avez pas pu me détruire ? vous essayez adroitement de m’égarer ; vous cherchez à m’arracher l’utile confiance que j’ai aux décisions des Journalistes, & vous me montrez méchamment tous les dangers, sous leurs avis & leurs louanges réunis ? En vérité, Monsieur, vous faites un vilain mêtier, & vous êtes bienheureux que l’unique senti-[61]ment que mérite un procédé, un penchant méprisable, soit le seul dont je sois capable.

Cléon resta anéanti. Il voulut paroître offensé, mais il n’eut pas l’art de feindre ; cet art n’est pas le partage des ames basses ; mon ami lui tourna le dos, & je le suivis. Ce que nous nous dîmes, sur ce qui venoit de se passer, est au nombre de ces choses qu’il faut laisser deviner au lecteur. Je ne crois pas en avoir un seul qui ne sçache & ne soit persuadé que la jalousie qui cabale, la méchanceté qui se déguise, l’adulation qui aspire à égarer l’esprit ou le cœur, sont des vices infames.

Je prévois que l’on reconnoîtra bien des gens de Lettres dans Cléon ; mais mon devoir m’oblige à dire toujours une vérité utile lorsqu’il s’en présente l’occasion ; & certainement si rien n’est plus bas que le caractere de Cléon, rien n’est plus indispensable [62] que de montrer au doigt, pour ainsi dire, tous ceux qui lui ressemblent pour notre malheur.