Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "XVII. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\017 (1716), pp. 95-101, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1525 [consulté le: ].


Niveau 1►

XVII. Discours

Citation/Devise► Horror ubique animos, simul ipsa silentia terrent.

Virg. Æneid. ii. 755.

La Frayeur s’empare de tous les Esprits, & le silence même ne sert qu’à l’augmenter. ◀Citation/Devise

Niveau 2► Niveau 3► Récit général► A quelque distance de la Maison de mon Chevalier, entre les ruïnes d’une ancienne Abbaïe, il y a une longue allée de vieux Ormes, dont les têtes s’élevent si haut, que lors qu’on passe dessous, le croassement des Corneilles & des Corbeaux, qui s’y perchent, semble venir de la plus haute region de l’air. Je me fais un vrai plaisir d’entendre ce bruit, que je regarde comme une espèce de Priere adressée à cet Etre suprême qui pourvoit aux besoins de toutes les Créatures, & qui, pour me servir de l’expression du Psalmiste, 1 nourrit les Petits du Corbeau qui crient vers lui. Cet endroit retiré me charme d’autant plus, qu’il est en mauvaise odeur, & qu’on le croit hanté par des Esprits, aussi n’y a-t-il personne de toute la Famille qui s’y proméne que le seul Chapelain. Mon bon Ami le Sommelier me pria d’un air fort grave, de ne m’y hazarder pas après le Soleil couché ; parce qu’un des Valets de la Maison avoit presque perdu l’Esprit, pour y avoir vû un Spectre sous la forme d’un Che-[96]val noir & sans tête. Il ajoûta qu’il y avoit un Mois ou environ qu’une des Servantes du Logis, qui revenoit un peu tard, à travers cette Allée, avec un Seau plein de Lait sur la tête, l’avoit laisse tomber à l’ouïe d’un furieux bruit qu’elle avoit entendu parmi les Buissons.

Hier au soir, entre neuf & dix heures, je me promenois dans cet endroit, & j’avouë qu’il n’y en a pas un de plus propre au Monde pour les Apparitions. Les ruines de l’Abbaïe, qui sont dispersées de tous côtez, à demi-couvertes de Sureaux & de Lierre, servent de retraite à quantité d’Oiseaux solitaires, qui ne se montrent presque jamais qu’à l’entrée de la nuit. On y voit encore diverses marques de Tombeaux & de Fosses, qui sont les tristes débris d’un Cimetiere qu’il y avoit autrefois. D’ailleurs, entre les Voutes de ces vieilles Masures, il y a un tel Echo, que, si l’on frape un peu fort du pié en terre, le son est aussi-tôt renvoïé. L’allée d’Ormes & les Corneilles, qui croassent de tems en tems, ne peuvent qu’augmenter le respect & la veneration de ces Lieux ; mais lors que les tenébres de la Nuit viennent à répandre de nouvelles horreurs sur tous ces Objets, il ne faut pas s’étonner que de foibles Cerveaux les remplissent de Spectres & d’Apparitions.

Niveau 4► Mr. Locke, dans son Chapitre de l’Association des Idées fait des remarques très-curieuses sur ce que, par les préjugez de l’Enfance & de l’Education, une Idée est [97] souvent accompagnée dans l’Esprit d’une foule d’autres, qui n’ont aucun raport naturel ensemble. Entre divers Exemples qu’il en allégue, j’en citerai un qui vient à mon sujet. Citation/Devise► 2  « Les Idées, dit-il, des Esprits ou des Phantômes n’ont pas plus de raport aux ténèbres qu’à la lumiere ; mais si une Servante étourdie inculque ces differentes idées dans l’Esprit d’un Enfant, & les y excite comme jointes ensemble, peut-être que l’Enfant ne pourra jamais plus les séparer durant le reste de sa vie ; que l’obscurité lui paroîtra toujours accompagnée de ces éfraïantes idées, & qu’elles seront si étroitement unies dans son Esprit, qu’il ne sera non plus capable de souffrir l’une que l’autre. » ◀Citation/Devise ◀Niveau 4

Pour revenir à ma Promenade, lorsque les ténèbres de la nuit conspiroient avec tant d’autres choses à imprimer la terreur, j’aperçus, à quelque distance de moi, une Vache qui paissoit l’herbe, & qu’une imagination blessée ou facile à s’allarmer pouvoit aisément convertir en un Cheval noir & sans tête, de sorte que le pauvre Laquais, dont j’ai parlé, pourroit bien avoir perdu l’Esprit à la vûe de quelque Objet de cette nature.

Niveau 4► Exemplum► Mon Ami le Chevalier m’a souvent entretenu, d’une maniere fort divertissante, sur ce qu’à son arrivée à la Campagne [98] lorsqu’il s’y rendit pour se mettre en profession de l’Heritage de ses Peres, il avoit trouvé que les trois quarts de sa Maison étoient inutiles ; que la meilleure des Chambres ne servoit de rien, parcequ’on la croïoit hantée de quelque Esprit ; qu’après huit heures du soir, il n’y avoit pas un seul Domestique qui voulût entrer dans sa Galerie, sous prétexte qu’on y entendoit du Charivari ; que la porte d’une de ses Chambres étoit condamnée, à cause d’une tradition reçuë dans la Famille qu’un Sommelier s’y étoit pendu autrefois ; & que sa Mere, qui étoit morte dans un âge fort avancé, avoit barricadé la moitié des Chambres, parceque son mari, un Fils ou une Fille y avoient rendu le dernier soupir. Après la mort de sa Mere, le Chevalier, qui voïoit sa Maison réduite à un si petit espace, qu’il en étoit, pour ainsi dire, exclus, ordonna que tous les Apartemens fussent ouverts, & exorcisez par son Chapelain, qui coucha tour à tour dans toutes les Chambres, & dissipa de cette maniere les terreurs paniques, qui avoient regné dans la Famille depuis si long-tems. ◀Exemplum ◀Niveau 4 ◀Récit général ◀Niveau 3

Je n’aurois pas fait le détail de ces craintes ridicules, si je ne les voïois répandues de tous côtez à la Campagne. D’ailleurs je trouve qu’une Personne, qui s’éfraïe dans la pensée de voir des Spectres & des Phantômes, est beaucoup plus raisonnable, que celui qui, malgré les relations de tous [99] les Historiens, sacrez & profanes, anciens & modernes, & la Tradition de tous les Peuples, traite l’Aparition des Esprits de fabuleuse & de chimerique : Si je ne me rendois pas là-dessus au témoignage universel de tout le Genre Humain, je cederois à ce qu’en disent une infinité de Particuliers, qui sont aujourd’hui en vie, & dont la bonne foi ne m’est point suspecte en d’autres Cas. Je pourrois ajoûter ici, que non seulement les Historiens, avec les Poetes, mais aussi les anciens Philosophes ont entretenu cette Opinion. Lucrèce lui-même, quoiqu’engagé, par les Principes de sa Philosophie, à nier l’existence de l’Ame, après qu’elle est séparée du Corps, ne doute pas de la réalité des Aparitions, & qu’on n’ait vû souvent des Hommes revenir de l’autre Monde. Pressé par des Faits qu’il ne pouvoit contredire, il se trouva réduit à en donner une raison la plus absurde & la moins Philosophique qu’on ait peut-être jamais inventée. Il nous dit que les surfaces de tous les Corps s’échappent, l’une après l’autre, par un flux continuel ; que ces legeres superficies ou minces envelopes, qui étoient enfermées les une dans les autres, comme les peaux d’un Oignon, pendant que le Corps subsistoit, ou qu’elles s’y trouvoient jointes, se réünissent quelquefois après leur séparation ; & que c’est pour cela qu’on voit de tems en tems les Figures & les Ombres des Personnes qui sont mortes ou absentes.

[100] Je finirai ce Discours par le récit d’un Fait qui se trouve dans Joseph, & que je reporterai mot à mot, non pas tant à cause de l’Histoire en elle-même, qu’à cause des réflexions morales que l’Auteur y ajoûte.

Niveau 3► Exemplum► « 3 Glaphyra, fille d’Archelaüs Roi de Capadoce, épousa en troisiémes Nôces Archelaüs l’Ethnarque, frere de son premier Mari, & qui fut touché d’une si violente passion pour elle, qu’il répudia en sa faveur Mariamne sa femme. Peu de tems après que Glaphyra fut de retour en Judée à l’occasion de ce mariage, Niveau 4► Traum► elle eut un Songe fort extraordinaire, où il lui sembla de voir son premier Mari, de l’embrasser avec beaucoup de tendresse, & qu’au milieu du plaisir qu’elle goûtoit à sa vue, il lui fit ces cruels reproches : Glaphyra, vous avez bien verifié le vieux Proverbe qui dit, Qu’on ne doit pas compter sur les Femmes. N’ai-je pas eu la fleur de votre Virginité ? Ne m’avez-vous pas donné des Enfans de notre couche ? Est-il possible que vous aïez oublié nos Amours jusques à épouser un second mari ; & que non contente de ces Nôces, vous en aïez pris un troisiéme qui a eu l’audace d’occuper le Lit de son Frere ? Quoi qu’il en soit, en faveur de notre ancienne Amitié, je vous délivrerai de la honte où vous [101] êtes aujourd’hui exposée, & vous serez toute à moi dans la suite. ◀Traum ◀Niveau 4 Glaphyra fit part de ce Songe à plusieurs Dames de sa connoissance, & mourut bien-tôt après. ◀Exemplum ◀Niveau 3 J’ai cru que cette Histoire ne viendroit pas mal ici à l’occasion des Rois, dont je parle. Metatextualité► D’ailleurs, l’exemple est digne de remarque, en ce qu’il contient une preuve très-certaine de l’Immortalité de l’Ame & de la Providence Divine. Si quelqu’un trouve ces Faits incroïables, à lui permis d’en avoir cette idée ; mais qu’il n’empêche pas les autres d’y ajoûter foi ; puisque des Exemples de cette nature les animent à la pratique de la Vertu. » ◀Metatextualité

L. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1Pseau. cxlix.9.

2Essai concernant l’Entendement Humain, p. 490. §. 10 de la Traduction de Mr. Coste.

3Histoire de la Guerre des Juifs & c. de la traduction de Mr. Arnaud d’Andilly, Liv. ii. Chap. xi. où cette Histoire n’est pas rapportée si au long qu’ici.