Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "XVI. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\016 (1716), pp. 89-94, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1524 [consultado el: ].


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XVI. Discours

Cita/Lema► Est Ardelionum quædam Romæ natio,
Trepidè concursans occupata in otio,
Gratis anhelans multa agendo nihil agens,
Sibi molesta, & aliis odiosissima.

Phæd.L.ii. Fab.v.i.

Il y a une sorte de Gens à Rome, qui font les empressez, qui courent à l’étourdie, s’occupent sans affaires, se mettent hors d’haleine pour des bagatelles, remuent beaucoup sans rien avancer, qui sont incommodes à eux-mêmes, & insuportables aux autres. ◀Cita/Lema

Nivel 2► Nivel 3► Relato general► Hier matin, lors que je me promenois avec mon Chevalier, un Païsan lui aporta un gros Poisson, & lui dit que Mr. Guillaume Wimble, qui venoit de le pren-[90]dre, le lui envoïoit ; qu’il l’assûroit bien de ses obeïssances, & qu’il viendroit dîner avec lui. En même tems, il lui remit une de ses Lettres, que mon Ami ne lut qu’après son départ, & qui étoit conçûë en ces termes.

Nivel 4► Mr. le Chevalier,

« Je vous prie d’accepter le Brochet que je vous envoïe, & qui est le meilleur que j’aie pris de toute la Saison. J’ai dessein d’aller passer une semaine chez vous, & de voir si les Perches de la Riviere noire mordent bien le Hameçon. La derniere fois que je vous vis sur le Boulingrin, je m’aperçûs avec quelque honte, qu’il n’y avoit point de bout à votre Foüet. J’en ai tressé depuis peu une demie-douzaine, que je vous aporterai, & qui sufiront, si je ne me trompe, pour tout le tems que vous serez à la Campagne. Il y a six jours que je ne quitte pas la Selle, & j’ai fait le voïage d’Eaton avec le Fils aîné du Chevalier Jean ****, qui s’y aplique beaucoup à l’Etude. Je suis, &c. » ◀Nivel 4

Cette Lettre, qui me parut fort singuliere, jointe au Message qui l’accompagnoit, me rendit extrêmement curieux pour savoir le Caractere & la qualité de celui qui en étoit l’Auteur ; & voici en peu de mots ce que mon Chevalier m’en aprit. Nivel 4► Retrato ajeno► M. Guill. Wimble est Frere puîné d’un Baronet, de l’ancienne Famille des Wimbles. [91] Il a quarante cinq ans ; mais comme il n’a jamais eu aucune Profession, ni d’autre Bien que sa Legitime, il vit presque toûjours chez son Frere aîné en qualité de Surintendant de sa Chasse. Il n’y a Personne à la Campagne qui sache mieux conduire que lui une Meute de Chiens, ni qui soit plus habile à découvrir le gîte d’un Liévre. Il est aussi fort expert dans tous les petits Ouvrages de la main qui peuvent amuser un Homme de grand loisir : Il fait des Mouches aquatiques dans la derniere perfection, & il fournit des Lignes à tous ceux qui se divertissent à la Pêche. Il est d’un si bon naturel, d’une humeur si obligeante, & si estimé à cause de sa Famille, qu’il est bien venu par tout, & qu’il vit en grande liaison avec tous les Gentilshommes du voisinage. Il porte de l’un à l’autre un Oignon de Tulipe dans sa poche, ou il troque un jeune Chien entre deux de ses Amis, qui demeurent aux deux extrémitez opposées de la Province. Il est sur tout le Favori de tous les jeunes Heritiers de la Campagne, ausquels il donne, tantôt un Filet de sa façon, tantôt un Chien couchant qu’il a élevé lui-même : Quelquefois il présente à leurs Meres ou à leurs Sœurs une paire de Jartieres, qu’il a tricotées de sa main, & il les divertit beaucoup, lors que, dans toutes les occasions ou il les trouve il a soin de leur demander, si elles font un bon usage ? Ces petites Manufactures dignes d’un Gentilhomme, & la maniere obligeante [92] dont il les distribue, le rendent le bien aimé de tous ceux qui le connoissent. ◀Retrato ajeno ◀Nivel 4

Mon Ami alloit continuer à me le dépeindre, lors que nous le vîmes aprocher de nous, avec deux ou trois Houssines de Noisettier à la main qu’il avoit coupées dans les Bois du Chevalier, à travers l’esquels on passe pour venir ici. Je sus charmé de voir d’un côté la maniere franche & sincere dont mon Ami le reçut, & de l’autre, la joie secrete dont le nouvel Hôte paroissoit animé à la vûë de ce bon Vieillard. Les salutations finies, Mr. Wimble pria le Chevalier de permettre qu’un de ses Valets allât porter une couple de Volans, qu’il avoit dans une petite Boete, à une Dame de sa connoissance, qui demeure à un Mille ou environ d’ici, & après lesquels il la faisoit attendre depuis plus de six Mois. Le Chevalier n’eut pas plûtôt tourné le dos, que Mr. Wimble se mit à m’entretenir d’un gros Faisan qu’il avoit fait lever dans un des Bois du voisinage, & de quelques autres avantures de la même espece. Pour moi, j’avouë que les Caractères peu communs sont le Gibier que je cherche, & qui me divertit le plus : de sorte que frapé de la singularité de l’Homme qui me parloit, & où je prenois du moins autant de plaisir, qu’il en avoit pû trouver lui-même à faire lever un Faisan, je devins tout oreilles pour ne rien perdre de ce qu’il disoit.

La Cloche, qui nous apelloit à diner, [93] l’interrompit au milieu de son discours ; mais il eut la satisfaction de voir que son gros Brochet fut le premier Plat qu’on y servit avec grand’ pompe. Nous ne fûmes pas plûtôt assis, qu’il nous raconta fort au long de quelle maniere il l’avoit amorcé, entretenu à jouër autour de sa Ligne, atrapé, & enfin tiré sur le sable ; avec plusieurs autres particularitez qui durerent pendant tout le premier Service. Un Plat de Gibier, qu’on nous donna ensuite, fournit à la conversation le reste du repas, qui se termina par le récit du merveilleux secret qu’il a trouvé de perfectionner l’Apeau.

Lorsque je me fus retiré dans ma Chambre, je me sentis penétré de compassion à l’égard de cet honête Gentilhomme qui y avoit dîné avec nous ; & je ne pûs m’empêcher de voir, sans amertume, qu’un si bon Cœur & des mains si adroites s’emploïassent à des niaiseries ; que tant d’Humanité fût si peu utile aux autres ; & tant d’Industrie si peu avantageuse à lui- même. S’il eût tourné son Esprit & son aplication du côté des affaires, il n’auroit pas manqué d’obtenir l’estime du Public, & de s’élever à une haute Fortune. Quel bien un Homme, qui embrasseroit le Négoce ou tout autre Emploi, ne seroit-il pas à sa Patrie & à lui-même, avec de si beaux talens quoi qu’assez communs ? ◀Relato general ◀Nivel 3

Mr. Wimble est dans la situation de plusieurs Cadets de bonne Famille, qui aimeroient mieux voir perir leurs Enfans de mi-[94]sere en brave Gentilhomme, que vivre au large dans le Négoce ou quelqu’autre Profession, qu’ils croïent au dessous de leur Qualité. Cette manie a rempli d’orgueil & de misere, divers Etats de l’Europe. Mais parmi les Nations adonnées au Trafic, comme la nôtre, c’est un bonheur que les Cadets, qui se trouvent incapables des Sciences ou des Arts liberaux, puissent être engagez dans un train de vie, qui les met souvent en passe de le disputer avec les plus hupez de leurs Familles : Aussi voïons-nous plusieurs de nos Citoïens, qui, après avoir commencé avec très-peu de chose, ont acquis par une honête industrie, de plus grandes richesses que leurs Aînez n’en possedent. Il pourroit bien être qu’on fit étudier d’abord Mr. Wimble en Théologie, en Droit, ou en Medecine ; & que ses Parens convaincus qu’il n’avoit pas du talent pour ces nobles Sciences, l’abandonnerent enfin à son propre Genie. Mais quelque incapacité qu’il eut pour l’Etude, je ne doute presque pas qu’il n’eut d’excellentes qualitez pour le Négoce. L’affaire est de si grande importance, qu’on ne sauroit l’inculquer trop souvent, & Metatextualidad► je prie mes Lecteurs de voir ce que j’en ai dit à la fin du xvi. Discours de mon premier Volume. ◀Metatextualidad

L. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1