Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "XV. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\015 (1716), pp. 83-89, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1523 [consulté le: ].


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XV. Discours

Citation/Devise► Æsopi ingenio Statuam posuêre Attici,
Servumque collocarunt æternâ in basi,
Parêre honoris scirent ut cuncti viam,
Nec generi tribui, sed Virtuti, gloriam.

Phæd. L. ii. Fab. ix. i.

Les Atheniens éleverent autrefois une Statue à l’honeur <sic> d’Esope, à cause de son beau genie, & placerent cet Esclave sur une base d’une éternelle durée, afin d’aprendre à tout le monde que la carriere de l’Honneur est ouverte à toute sorte de Personnes, & que la gloire est le prix de la Vertu, & non pas de la Naissance. ◀Citation/Devise

Niveau 2► Niveau 3► Récit général► La bonne reception qu’on me fait ici à la Campagne, la maniere civile & honnête dont on m’y sert, le repos & la liberté que j’y goûte, m’ont confirmé dans la pensée que j’ai toûjours eu, que les mœurs déreglées de la plûpart des Domestiques viennent de la mauvaise conduite de leurs Maîtres. L’air de tous ceux qui [84] servent dans cette Famille paroît si content, qu’on voit bien à leur mine qu’ils s’estiment heureux d’y avoir place. Il y a une chose que je n’ai vû presque aucune autre part qu’ici ; ailleurs il est ordinaire que les Domestiques s’enfuïent des endroits de la Maison à travers lesquels le Maître doit passer ; ici tout au contraire ils cherchent l’occasion de se trouver dans son chemin, & toutes les fois qu’ils se présentent de cette maniere sans être apellez, il est entendu, pour ainsi dire, de part & d’autre, que c’est une espece de Visite & d’Homage qu’ils rendent à leur Superieur. On doit attribuer cette familiarité à la douceur & à la bonté du Maître, qui sait, avec tout cela si bien regler sa dépense, quoi qu’il ait des revenus considerables, que l’argent ne lui manque jamais & qu’il en a toûjours de reste dans le cofre. C’est ce qui calme son Esprit ,& qui le met hors d’état de s’évaporer en expressions chagrines, ou de donner des ordres violens ou contradictoires à ceux qui sont autour de lui. C’est ainsi que le Respect & l’Amitié vont ensemble, & qu’une certaine alégresse à s’acquiter de leur devoir, fait le Caractère distinctif de tous les Domestiques de cette Maison. Lors qu’un Valet y est apellé devant son Maître, il ne vient pas dans la crainte de s’entendre grondé pour quelque legere faute, ou menacé d’être dépoüillé de ses Habits & chassé à coups de pié, ou accabler de grosses injures, que d’indignes Maîtres ne di-[85]sent que trop souvent à de bons Valets ; mais c’est plûtôt pour savoir de lui, quel chemin il a pris pour être si-tôt revenu de son Message, s’il a passé auprès d’une telle Ferme, si le bon Vieillard qui la tient est en bonne santé ; ou s’il l’a salué de la part du Chevalier, ou pour lui demander quelqu’autre chose de cette nature.

Un Homme qui s’attire le respect de ses Domestiques, par la bienveillance qu’il leur témoigne, vit plûtôt en Prince qu’en Particulier ; ses ordres sont reçûs comme des Faveurs ; & la distinction d’aprocher de lui, pour executer ce qu’il ordonne, fait partie de leur récompense.

La maniere, dont mon Ami s’y prend pour encourager ses Domestiques, n’est pas moins merveilleuse : Il a toûjours crû que la coûtume de donner ses vieux Habits à des Valets ne peut que produire un très-mauvais effet sur de petits Esprits, & qu’inspirer une sote opinion d’égalité à des Personnes qui ne sont frapées que de l’exterieur. Je l’ai entendu souvent badiner là-dessus, & dépeindre au vif un jeune Gentilhomme qui maltraite son Valet revêtu du même Habit, qui, deux ou trois Mois auparavant, faisoit toute sa gloire & la marque la plus éclatante de sa distinction. Il étoit encore plus agréable lors qu’il railloit les Dames sur cette espèce de generosité ; & je lui ai oüi dire qu’il en connoissoit une très belle, qui récompensoit & châtioit ses Femmes de Chambre par les vieilles Hardes [86] bien ou mal-seantes qu’elle leur donnoit.

Mais mon Ami ne borne pas sa bienveillance envers ses Domestiques à des bagatelles de cette nature ; un Valet qui le sert bien, peut compter d’avoir bien-tôt à son choix de ne l’être plus. Il est si bon Ménager, comme je l’ai déja dit, & si convaincu que l’Art de gouverner la Bourse est la Vertu Cardinale de cette Vie, & que l’Epargne est le soûtien de la Generosité, qu’il peut souvent renoncer à une bonne Somme lors qu’il s’agit de renouveller un Bail, & donner cettte <sic> Ferme gratis à un brave Domestiques veut s’établir dans le Monde, ou lui faire païer par un Etranger ce qui lui en reviendroit à lui-même, afin de le mettre en état de vivre avec plus d’agrément, s’il ne quitte pas son service. ◀Récit général ◀Niveau 3

Un Homme qui a de l’honeur & de la genérosité pense, qu’il seroit bien malheureux d’être soumis toute sa vie à la volonté d’un autre, fût-ce de la meilleure Personne du Monde ; c’est aussi pour cela qu’il cherche au plûtôt les occasions de tirer ses Domestiques de la dépendance, & de leur fournir les moïens de gagner leur vie. La plûpart des Terres du Chevalier sont afermées par des Gens qui l’ont servi lui-même, ou ses Ancêtres. J’eus beaucoup de plaisir à voir qu’ils venoient le féliciter de divers endroits sur son retour à la Campagne ; & toute la différence que je pûs remarquer, entre ces anciens Domestiques & ceux qui le sont actuellement, fut en ce [87] que les derniers passoient pour des Gens de meilleure façon & plus habiles Courtisans que les autres.

Je regarde cette maniere d’afranchir les Domestiques, & de les mettre en état de se pousser dans le Monde, comme une chose qui leur est dûë lors qu’ils s’aquitent bien de leur devoir, & qui encourage ceux qui leur succedent à être aussi humbles, aussi actifs & aussi vigilans qu’ils l’étoient eux-mêmes. Il faut avouër qu’il y a une étrange bizarrerie dans ces Ames basses & rampantes, qui veulent qu’on leur obéïsse en tout, & qui n’ont pas la moindre genérosité pour ceux qui executent leurs ordres.

On pourroit alleguer à cette occasion le sentiment que des Personnes illustres de tous les Siècles ont eu pour le mérite de ceux qui leur étoient soumis, & les grands services que des Maîtres réduits à la derniere mendicité ont reçû de leurs Domestiques, qui leur ont fait voir que toute la difference, qu’il y avoit entr’eux, venoit de la Fortune ; Metatextualité► mais puisque le but de ce Discours se termine à une douce réprimande qui tombe sur les Maîtres ingrats, je me bornerai à ce qui se passe tous les jours dans la Vie, & je proteste solemnellement, que je n’ai vû que la Famille de mon Chevalier, avec une ou deux autres, où les bons Domestiques soient traitez comme ils le méritent. La genérosité de mon Ami s’étend jusqu’aux Enfans de leurs Enfans, & ce matin même il a mis en aprentissage le [88] petit-Fils de son Cocher. Pour conclusion, je parlerai d’un Tableau qui est dans sa Galerie, où l’on en voit plusieurs dignes d’être examinez, & qui pourront bien servir de sujet à quelques-unes de mes Speculations. ◀Metatextualité

Niveau 3► Récit général► Celui dont il s’agit est au bout de ce joli Edifice, & l’on y voit dans une Riviere, deux jeunes Hommes, dont l’un paroît tout nud, & l’autre en Habit de Livrée. Le premier, qui semble demi-mort, retient assez de vie, pour marquer une joie extraordinaire dans son visage, & la bienveillance qu’il a pour l’autre. Je crus que la Figure mourante avoit quelque air de mon Ami, & sur ce que je regardai le Sommelier, qui m’accompagnoit, afin qu’il m’en donnât l’explication, il me dit que l’Homme en Habit de Livrée étoit un Domestique du Chevalier ; qu’il se trouva sur le bord de la Riviere pendant que son Maître y nageoit, qu’à la vûë d’une foiblesse qui l’avoit surpris tout d’un coup, & qui l’entraînoit sous l’eau, il s’y étoit jetté lui-même, & qu’il l’avoit tiré d’affaire. Il ajoûta que le Chevalier de retour à la Maison lui fit quitter la Livrée, & que, par une genérosité peu commune, suivie jusqu’ici de marques réïterées de sa faveur, il lui donna en propre cette jolie Maison de Campagne, que nous avions aperçûë de loin, en arrivant ici. Je me souvins alors que le Chevalier m’avoit dit qu’un très-honête Homme y demeuroit, & qu’il [89] lui étoit fort redevable, sans s’expliquer davantage. Sur ce que je parus un peu mécontent de certaines choses qu’il y avoit dans ce Tableau, mon Interprète me dit que cela s’etoit fait contre l’intention du Chevalier ; mais que cet honête Homme avoit demandé en grace qu’il fût peint avec le même Habit qu’il portoit lors qu’il avoit eu le bonheur de sauver son Maître. ◀Récit général ◀Niveau 3

R. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1