Citazione bibliografica: Anonym (Ed.): "XIV. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\014 (1716), pp. 77-83, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1522 [consultato il: ].


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XIV. Discours

Citazione/Motto► Hinc tibi copia
Manabit ad plenum benigno
Ruris honorum opulenta cornu.

Hor. L. 1. Od. xvii. 14.

Venez donc, la Corne d’Abondance répandra libéralement pour vous toutes les délices & les richesses de la Campagne. ◀Citazione/Motto

Livello 2► Livello 3► Eteroritratto► Après avoir reçu bien des invitations pour aller passer un Mois à la Maison de Campagne de mon Ami le Chevalier Roger de Coverly, je m’y rendis avec lui la Semaine derniere, & m’y voila [78] fixé pour quelque tems, resolu d’y préparer de nouveaux Discours, que je publierai dans la suite. Le Chevalier qui connoît bien mon Humeur, me laisse coucher & lever quand il me plaît, dîner à sa Table ou dans ma Chambre, comme je le trouve bon, demeurer assis & ne dire mot sans m’exciter à la joie. Lors que les Gentilshommes du voisinage lui viennent rendre visite, il ne me montre à eux que de loin : Il est arrivé même quelquefois qu’occupé à me promener autour de ses Champs, je les ai vûs me jetter un coup d’œil par-dessus une Haïe, & que jai <sic>] entendu mon Ami les prier de se tenir cachez, parce que je n’aimois pas qu’on me regardât. Je suis d’autant plus à mon aise dans sa Famille, qu’elle est composée de Personnes sages & discretes : aussi le Chevalier, qui est le meilleur Maître qu’il y ait au Monde, ne change presque jamais ses Domestiques ; aimé de tous ceux qui sont autour de lui, ses Domestiques ne pensent pas à le quiter. De là vient qu’ils sont tous avancez en âge, & qu’ils ont vieilli avec leur Maître. Vous prendriez son Valet de Chambre pour son Frere ; le Sommelier a les cheveux tout gris, le Palefrenier est l’Homme le plus grave que j’aie vû de ma vie, & le Cocher a l’air d’un Senateur. La bonté du Maître paroît jusques dans le vieux Chien qui garde la Maison, & une vieille Haquenée grise qu’on nourrit avec beaucoup de soin pour les services [79] qu’elle a rendu autrefois, quoiqu’elle ne soit plus en état d’en rendre aucun depuis bien des années.

Quel plaisir ne fut-ce pas pour moi de voir la joie qui éclatoit sur le visage de ces vieux Domestiques au retour de mon Ami à sa Maison de Campagne ? Quelques-uns ne pouvoient retenir leurs larmes à la vûë de leur bon Maître ; ils s’empressoient tous à lui rendre quelque service, & ceux qui n croient pas emploïez, en marquoient leur consternation. Ensuite le bon Chevalier, avec la tendresse d’un Pere & la douce autorité d’un Maître, leur fit diverses questions sur l’état des affaires, & y entremêla plusieurs demandes obligeantes qui les regardoient eux-mêmes. Ces manieres douces & honêtes lui gagnent si bien le cœur de tout son monde, qu’il n’en raille jamais aucun, que tous les autres ne paroissent de bonne humeur, sur tout celui avec lequel il badine ; Mais s’il tousse ou s’il fait paroître quelque infirmité de la Vieillesse, on ne peut qu’apercevoir, dans les yeux de tous ses Domestiques, une secrete douleur qui les accable.

Mon illustre Ami a eu le soin de me recommander, d’une façon toute particuliere, à son honête Sommelier, qui est un Homme fort discret, & qui s’empresse beaucoup à me plaire, de même que tous ses Camarades, parce qu’ils ont souvent oüi dire à leur Maître que j’étois un de ses meilleurs Amis.

[80] Lors que le Chevalier se divertit à la Chasse, mon principal Compagnon est un Homme très venerable, qui demeure avec lui, depuis plus de trente ans, sur le pié de Chapelain, qui a du bon Sens, du Savoir & des manieres polies, & qui mene une vie fort reglée. Il aime le Chevalier de tout son cœur, & il n’ignore pas qu’il est dans les bonnes graces du Chevalier, de sorte qu’il vit plûtôt dans la Maison comme un de ses parens, que comme son Domestique.

1 J’ai déja remarqué dans quelques-uns de mes Discours, que mon Ami le Chevalier, malgré toutes ses bonnes qualitez, est un peu bizarre, & que ses Vertus, aussi bien que ses Imperfections, sont mêlées, pour ainsi dire, d’une certaine Extravagance, qui les particularise & les distingue de celles des autres Hommes. Ce tour d’esprit, qui n’est pas criminel en lui-même, rend sa Conversation fort agréable, & plus divertissante qu’elle ne paroîtroit avec le même degré de bon Sens & de Vertu dans leur simplicité naturelle. Livello 4► Racconto generale► Dialogo► Hier au soir, lors que nous étions à nous promener ensemble, il me demanda ce que je pensois de l’honête Homme, dont je viens de parler, & sans attendre ma reponse, il ajoûta que, dans la crainte d’être insulté à sa table en Grec & en Latin, il avoit prié un de ses Amis de l’Université d’Oxford, de lui chercher un Eccle-[81]siastique de bonne mine ; d’une humeur sociable, qui eût la voix belle, plus de bon Sens que de Savoir, &, s’il étoit possible, qui sût un peu joüer au Trictrac. Mon Ami, continua le Chevalier, m’envoïa cet honête Homme, qui outre les qualitez requises, ne manque pas d’Erudition, à ce que l’on m’a dit, quoi qu’il n’en fasse point parade. Je lui ai donné la Cure de cette Paroisse, & je connois si bien son Merite, que je lui ai légué dans mon Testament une bonne Pension viagere. S’il me survit, il trouvera que j’avois plus d’estime & d’amitié pour lui, qu’il ne le croit peut-être. Il y a trente ans passez qu’il est avec moi, sans qu’il m’ait jamais demandé la moindre chose pour lui, quoiqu’il ne sache pas que j’y prenne garde, & qu’il s’emploïe tous les jours à solliciter quelque grace auprès de moi en faveur de l’un ou de l’autre de mes Fermiers, ses Paroissiens. Ils n’ont point de Procès ensemble, depuis qu’il est leur Ministre : Mais s’il y a quelque Dispute entr’eux, ils le choisissent pour leur Juge ; & s’ils n’aquiescent pas à sa décision, ce qui n’est arrivé qu’une ou deux fois tout au plus, ils en apellent à moi. Aussi-tôt qu’il fut ici, je lui donnai tous les bons Sermons qui avoient été publiez en Anglois, & je le priai de nous en lire un ou deux tous les Dimanches. Là-dessus il les rangea dans un ordre si naturel, que les matieres y paroissent traitées de suite, & qu’ils for-[82]ment un Systême complet de Morale Chrétienne. ◀Dialogo

Le Chevalier ne pensoit qu’à continuer son récit, lors que l’honête Homme, dont il parloit vint nous joindre, & sur ce que le Chevalier lui demanda qui nous prêcheroit le lendemain, qui étoit un Dimanche, il répondit l’Evêque de St. Asaph le matin, & le Docteur South l’après midi. Ensuite il nous montra sa Liste de Prédicateurs pour toute l’année, où je vis avec beaucoup de plaisir l’Archevêque Tillotson, l’Evêque Saunderson, le Docteur Barrow, le Docteur Calamy, & divers autres de nos Auteurs vivans, qui ont publié d’admirables Sermons de Morale. Je ne vis pas plûtôt ce venérable Ecclesiastique en Chaire, que j’aprouvai infiniment le goût de mon Ami d’avoir insisté sur la bonne Mine & une Voix sonore ; du moins je fus si charmé de l’air gracieux de sa Personne & de sa Récitation, aussi-bien que de la solidité des Discours qu’il prononça, que je ne crois pas avoir jamais été plus satisfait en ma vie. Un Sermon lû de cette maniere acquiert un nouveau degré de force, comme les Vers d’une Pièce de Théâtre dans la bouche d’un habile Acteur. ◀Racconto generale ◀Livello 4 ◀Eteroritratto ◀Livello 3

Je souhaiterois de toute mon ame qu’il y eût un plus grand nombre de Curez de Village qui voulussent imiter cet Exemple ; & qui, au lieu d’épuiser leurs Esprits à composer de nouveaux Sermons, tâchassent d’acquerir une bonne Récitation, & [83] tous ces autres Talens qui peuvent donner de la force aux Discours que de plus grands Maîtres ont publiez. Par ce moïen, ils se soulageroient eux-mêmes, & le Peuple en seroit beaucoup plus édifié.

L. ◀Livello 2 ◀Livello 1

1Voïez Tome i.pag.394.&c.