Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "XII. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\012 (1716), pp. 66-71, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1520 [consulté le: ].


Niveau 1►

XII. Discours

Citation/Devise► Ex noto sictum carmen fequar, ut sibi quivis Speret idem : sudet multùm, frustràque laboret
Ausus idem :

Hor. A. P. 240.

A l’égard de la Pièce, dont il s’agit, je voudrois la fonder sur un sujet connu, & la tourner d’une maniere si naturelle, que chacun s’imaginât en pouvoir faire autant ; mais que quiconque oseroit l’entreprendre n’en put jamais venir à bout, après avoir sué sang & eau. ◀Citation/Devise

Niveau 2► Niveau 3► Récit général► 1 Mon Ami le Théologien, choqué des Complimens qu’on lui adresse, & qu’il croit n’être dûs à personne, mais que je crois applicables à lui seul, du moins en son absence, fit l’autre jour un beau Discours là-dessus dans notre Societé, où il reconnut que, depuis son institution, il n’y avoit pas entendu faire un seul Compliment. Cette remarque plut à tous les Membres qui, bien persuadez de sa bonne volonté à leur égard, furent convaincus que toutes les assurances d’amitié & de service, qu’on trouve d’ordinaire dans le monde, ne sont pas naturelles, qu’elles ne viennent pas du cœur, & qu’on y prostitue le Langage, qui alors ne signifie rien [67] de ce qu’il exprime, ou que très-peu de chose. A cette occasion, notre venérable Docteur en Théologie nous indiqua deux ou trois Passages, qu’on voit dans les Oeuvres postumes du fameux 2 Archevêque de Cantorberi. Je ne sache pas avoir jamais rien lû qui m’ait donné tant de plaisir ; & si Longin mérite des éloges, pour avoir écrit du Sublime en Stile noble & nerveux ; on peut dire que notre Orateur Chrétien parle de la Sincerité, avec une grande franchise, d’un air simple & naturel, sans pompe & sans Rhétorique, & qu’il ne se borne pas à la prêcher aux autres, mais qu’il en fournit lui-même un Exemple. Avec quelle retenue, avec quelle douceur, en quels termes, si convenables à sa Profession, n’expose-t’il pas à nos yeux un Défaut, où la moindre Expression trop forte ou trop vive passeroit pour être piquante & satirique ? ◀Récit général ◀Niveau 3 Mais son cœur étoit mieux tourné, & l’Homme de bien l’emportoit de beaucoup sur le bel Esprit, en sorte qu’il pouvoit s’énoncer de cette maniere :

Niveau 3► « Entre une foule d’Exemples, dit-il, qui ne prouvent que trop la corruption du Siècle où nous vivons, le manque de Sincerité n’est pas un des moindres. La Dissimulation & les Complimens sont aujourd’hui si fort à la mode, que les Paroles ne signifient presque plus les Pensées. En effet, si un Homme suit les [68] mouvemens de son cœur, s’il déclare au juste ce qu’il pense, & s’il ne témoigne aux autres plus d’amitié qu’il ne doit, ou qu’il n’en ressent, à peine évitera t-il le blâme d’être mal élevé. Cette ancienne Sincerité Angloise, cette genéreuse Candeur, cette bonne Foi naturelle, qui marque toûjours une véritable Grandeur d’Ame, & qu’on voit toûjours animée d’un Courage intrépide, est presque éteinte au milieu de nous. Il y a long-tems qu’on cherche à nous familiariser avec des Modes étrangeres, & qu’on veut nous assujettir à l’imitation servile de ceux de nos Voisins, qui ne sont pas les meilleurs, & de quelques unes de leurs plus méchantes qualitez. Le Stile de la Conversation est si enflé par de vains Complimens, & si gorgé, pour ainsi dire, d’assurances de respect & d’amitié, qu’un Homme, qui reviendroit au Monde, après en être sorti depuis un ou deux Siècles, auroit besoin d’un Dictionaire pour entendre sa propre Langue, & savoir la juste valeur des Phrases à la mode  :Que dis-je ? il auroit de la peine à croire que toutes ces protestations solemnelles du plus parfait dévouement que l’on se puisse imaginer, fussent à un si vil prix dans le cours ordinaire du monde ; & lors qu’il en seroit instruit, il lui faudroit bien du tems pour y accoûtumer sa Conscience, les adopter d’un air se-[69]rieux, & païer les autres de la même monnoie.

J’avouë qu’on auroit de la peine à décider s’il est plus digne de notre mépris, que de notre compassion d’entendre les assurances de respect & d’une fidélité inviolable que les Hommes se donnent les uns aux autres, presque sans aucun sujet ; quelle estime & quel zéle ils témoignent à un Homme qu’ils n’avoient peut-être jamais vû ; avec quel parfait attachement ils se dévouënt tout d’un coup à son service, & prennent à cœur ses interêts, sans la moindre raison ; quelles obligations infinies ils protestent lui avoir, sans qu’ils en aient reçû aucun bienfait ; de quelle maniere vive ils s’intéressent à tout ce qui le regarde, & s’afligent même de son état, sans la moindre cause. Je sai bien que, pour justifier le vuide & le foible de cette Coûtume, on dit qu’il n’y a point de mal ni de tromperie dans les Complimens, 3 puis qu ils sont de la nature de l’Argent monnoïé, qui vaut ce qu’on veut le faire valoir, & que les Hommes s’entendent les uns les autres là-dessus. Cette échapatoire seroit passable, si les Complimens valoient quelque chose ; mais lors qu’on vient à les mettre en ligne de Compte, ce ne sont que des Zeros en chifre. Quoi qu’il en soit, nous avons toûjours sujet de nous plaindre, [70] de ce que la Franchise & la Sincerité ne sont plus à la mode, & de ce que notre Discours n’aboutit qu’au Mensonge ; de ce qu’on a presque perverti l’usage de la Parole, & de ce que les Mots ne signifient plus rien ; de ce que la Conversation de la plûpart des Hommes n’est qu’un Commerce où chacun dissimule ses véritables sentimens ; en sorte qu’un honnête Homme, qui voit le peu de Sincerité qui regne dans le Monde, ne peut qu’être soû de la Vie. » ◀Niveau 3

Metatextualité► Après avoir dépeint le Vice sous des couleurs si méprisables, il le combat d’une maniere invincible, par des pensées si justes & des termes si naïfs, que tout Homme qui les entend s’imagine d’abord qu’il pourroit en être l’Auteur. ◀Metatextualité

Niveau 3► « Si l’aparence, dit-il, d’une certaine chose peut servir à quelque bonne fin, je suis persuadé que la réalité vaut mieux. En effet, pourquoi est-ce qu’un Homme dissimule, ou qu’il veut paroître ce qu’il n’est pas, si ce n’est parce qu’il a une idée avantageuse de la Vertu dont il prétend se couvrir ? Dailleurs, déguiser ou dissimuler, c’est revêtir les aparences de quelque bonne qualité réelle. Mais le plus sûr moien de paroître orné d’un Talent, c’est de le posseder en effet. Ajoûtez à ceci qu’il est souvent aussi difficile de maintenir une fausse Prétention, que d’acquerir un Droit légitime ; qu’il y auroit dix contre un à parier qu’on décou-[71]vrira l’artifice, & qu’alors toutes les peines qu’on a prises, pour bien cacher son jeu, deviennent inutiles. » ◀Niveau 3

Metatextualité► Dans un autre endroit du même Discours, il fait voir que tout Artifice ne tend, par une suite naturelle, qu’à ruïner les Desseins de celui qui l’emploie. ◀Metatextualité

Niveau 3► « Quelque commodité, ajoûte-t-il, qu’on trouve dans le Mensonge & la Dissimulation, elle passe bien-tôt ; mais l’incommodité qui en resulte est de longue durée, parce qu’un Menteur ou un Dissimulé est toûjours suspect, qu’on ne le croit pas lors qu’il dit la Verité, & qu’on se défie de lui lors même qu’il agit de bonne foi. En un mot, tout Homme, qui n’est plus reconnu pour intègre, a les piez & les poings liez, il est perdu sans ressource, & il n’y a rien qui le puisse rétablir ; la Verité & le Mensonge ne lui sont plus d’aucun usage. »

R. ◀Niveau 3 ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1Voïez Tome i. P.17.

2Le Dr. Tillotson, Tome i. Serm. i. de l’Edition Angloise in 8.

3Verba valent ut Nummi.