Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "X. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\010 (1716), pp. 54-60, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1518 [consulté le: ].


Niveau 1►

X. Discours

Citation/Devise► Romulus, & Liber pater, & cum Castore Pollux, Post ingentia facta, Deorum in Templa recepti, Dum terras hominumque colunt genus, aspera
bella
Componunt, agros assignant, oppida condunt, Ploravêre suis non respondere favorem Speratum meritis.

Hor. Lib.ii. Ep.i.5.

Romulus, Bacchus, Pollux & Castor, qui, après mille belles actions, furent enfin mis au nombre des Dieux, & qui, pendant qu’ils vivoient parmi les hommes, ne s’employoient qu’à leur utilité ; à bâtir des Villes ; à terminer les Guerres, & à faire le partage des terres, ne pûrent s’empêcher de se plaindre, qu’on ne rendoit pas justice à leur mérite. ◀Citation/Devise

Niveau 2► La Censure, pour me servir de l’expression d’un Auteur moderne fort ingenieux, est la Taxe qu’on paie au Public pour le Mérite qu’on a. C’est une Sotise à un Homme de mérite de croire qu’il en peut échaper, & une foiblesse d’y être sensible. Toutes les Personnes illustres de l’Antiquité, & même de tous les Siècles, ont passé à travers le feu de cette cruelle Persecution. Il n’y a qu’une Vie obscure qui en puisse garantir ; elle est inséparable de la [55] Grandeur, comme les Satires & les Invectives croient de l’essence d’un Triomphe Romain.

Si d’un côté les grands Hommes sont exposez à la Censure, de l’autre, ils ne sont pas moins sujets à la Flaterie. Si on leur fait des reproches qu’ils ne méritent pas, on leur donne aussi des éloges qui ne leur sont pas dûs. En un mot, tout Homme qui est élevé à un Poste considerable, n’est jamais regardé avec indifférence, mais on l’envisage toûjours comme un Ami, ou un Ennemi. C’est pour cela qu’on ne connoit pas trop bien le véritable caractere des Personnes élevées en Dignité, que long tems après leur Mort. Il faut que leurs Amitiez & leurs Inimitiez particulieres aient cessé, & que les Partis, où ils se trouvoient engagez, ne subsistent plus, avant qu’on puisse rendre justice à leurs bonnes ou à leurs mauvaises qualitez. Lors que les Historiens ont la moindre occasion de connoître la Vérité, c’est alors qu’ils sont les mieux disposez à la dire.

Ainsi la Posterité seule a le droit de fixer le Caractere des Personnes illustres, & de terminer les differends qu’il y a eu entre ces Antagonistes, qui aspiroient à la grandeur & qui ont partagé les Hommes en Factions l’espace d’un Siècle entier. Nous pouvons convenir aujourd’hui que Cesar étoit un grand homme, sans rien diminuer du mérite de Pompée ; & célebrer les Vertus de Caton, sans faire aucune brêche à celles de [56] Cesar. Tout Homme qui est mort depuis long-tems reçoit une juste proportion de Louanges, que ses Amis lui prodiguoient un peu trop lors qu’il étoit en vie, & dont ses Ennemis éioient aussi trop avares.

Allegorie► Suivant le Calcul de Mr. le Chevalier Newton, la derniere Comete, qui parut en 1680, contracta un si haut degre de chaleur par son aproche du Soleil, qu’elle auroit été deux mille fois plus chaude que le Fer brûlant, si elle eût formé un Globe de ce Métal ; & à la suposer aussi grande que la Terre, & à la même distance du Soleil, il lui auroit falu cinquante mille ans pour se refroidir & recouvrer son état Naturel. Tout de même, on peut dire qu’eu égard à la Fermentation excessive où notre Monde Politique se trouve aujourd’hui, & à la violente chaleur qui regne dans toutes ses parties, il ne faudra pas moins de trois Siècles pour le ramener à son juste Temperament. Peut être qu’après cette longue suite d’années il n’y aura plus d’animositez parmi nous, & qu’on rendra justice à nos grands Hommes de tous les Ordres. Peut-être qu’au bout de ce terme il s’élevera quelque Historien desinteressé, qui, exemt des Passions & des Préjugez d’un Auteur contemporain, nous dira les choses comme elles sont. ◀Allegorie

Je ne saurois m’empêcher de me rapeller souvent l’Idée de cet Historien imaginaire, qui, prêt à décrire ce qui s’est passe sous la Reine Anne, avertit ses Lecteurs [57] qu’il va les entretenir de ce qu’il y a de plus brillant dans l’Histoire de la Nation Britannique. C’est alors que ceux qui disputoient de la gloire entre eux seront distinguez à proportion de leur Mérite, & que chacun sera mis dans son véritable point de vûë. Un tel, dira cet Historien, quoique diversement représenté par les Auteurs de son Siècle, paroit avoir eu des talens extraordinaires, une application surprenante & une integrité à toute épreuve: Tel autre, quoi que d’un Parti oppose, ne lui cedoit en rien à tous égards. Les Antagonistes, qui tâchent aujourd’hui de se ruiner les uns les autres, & que les différens Partis louënt ou méprisent jusques à l’excès, auront alors les mêmes Admirateurs & passeront pour des Heros dans l’esprit de toute la Nation Britannique. L’homme de Mérite, qui ne peut obtenir aujourd’hui que l’estime de la moitié de ses Compatriotes, recevra alors les éloges & les aplaudissemens de tout un Siècle.

Entre les différentes Personnes qui brillent sous ce glorieux Regne, il n’y a nul doute que l’Historien futur, dont je supose l’existence, ne parle des beaux Genies & des Savans, qui font aujourd’hui quelque figure dans cette Isle. Pour moi, je me flate souvent qu’il parlera de mon Individu en des termes fort honorables, & qu’il pourroit bien s’exprimer à peu près de cette maniere.

Niveau 3► Récit général► « C’étoit sous ce Regne, dira-t-il, que [58] le Spectateur publia ces petits Discours journaliers qui subsistent encore. Nous ne savons rien de son Nom ni de sa Personne que ce qu’il lui a plu de nous en dire lui-même, & qui se réduit à ce peu d’Articles, 1 qu’il avoit le visage extrêmement court, qu’il étoit fort taciturne, & que son avidité pour les Sciences l’obligea d’aller au grand Caire dans la seule vûë d’y mesurer une Pyramide. Ses principaux Amis étoient un certain Chevalier Roger de Coverly, Gentilhomme bizarre qui se tenoit à la Campagne, & un Avocat du Temple, qu’il n’a pas voulu nommer. D’ailleurs, il logeoit à Londres chez une bonne Veuve, & il suivoit toûjours son humeur, quelque part qu’il se trouvât. C’est tout ce que nous pouvons assûrer avec quelque certitude, soit à l’égard de sa Personne ou de son caractere. Pour ses Speculations, malgré les mots surannez, & les phrases obscures du Siècle où il vivoit, nous les entendons assez bien pour voir quels étoient alors les Divertissemens & les Caractères de la Nation Angloise : Ce n’est pas qu’il ne faille donner quelque chose à l’Esprit enjoué de l’Auteur, qui a sans doute un peu trop chargé plusieurs de ses Tableaux. Du moins si nous prenons ce qu’il en dit au pié de la lettre il faudra suposer que les Dames de la premie-[59]re qualité passoient les matinées entieres à voir les Marionnettes ; qu’elles témoignoient leurs Principes sur le Gouvernement par la diférente situation de leurs mouches ; qu’on se rendoit en roule à une Comedie, qui se jouoit dans une Langue étrangere, inconnëe à la plûpart des Auditeurs ; que les Chaises & les Pots de fleurs jouoient leur rôle & servoient de Personnages sur le Théatre Anglois ; qu’il étoit permis à une assemblée consuse d’Hommes & de Femmes de se trouver en Mascarade à minuit dans l’enceinte de la Cour avec plusieurs autres choses de la même nature, & aussi peu probables. Ne vaut-il donc pas mieux suposer que, dans tous ces Cas & les autres qu’en aprochent, il y a quelque raport éloigné avec certaines Folies, qui étoient alors en vogue, & dont il ne reste plus aujourd’hui aucune trace ? Nous pouvons bien conjecturer, par divers Endroits de cet Auteur, qu’il y avoit des Ecrivains qui tâchoient de le mordre & de critiquer ses Ouvrages ; mais comme rien de tel n’est parvenu jusqu’à nous, on ne sauroit deviner ce qu’on y trouvoit à redire. Si nous examinons son Stile avec l’indulgence qui est dûë aux anciens Auteurs Anglois, si nous avons égard à la varieté des Sujets qu’il a maniez, à ses Dissertations Critiques, à ses Reflexions morales, &c. &c. » ◀Récit général ◀Niveau 3

La fin de cet Article m’est si avantageu-[60]se, & si éloigné de tout ce que je puis prétendre, que mes Lecteurs auront la bonté de m’excuser si je ne l’insere pas ici.

L. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1Voïez Tome i. Disc. i. ii.iv. &c.