Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "VIII. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\008 (1716), pp. 43-49, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1516 [consulté le: ].


Niveau 1►

VIII. Discours

Citation/Devise► qui turpi secernis honestum.

Hor. L.i.Sat.vi.63.

Vous qui jugez si bien du vrai Mérits. ◀Citation/Devise

Niveau 2► La Coterie, dont je suis Membre, s’engagea hier au soir à discourir sur ce qui fait le principal point d’Honeur entre les Hommes & les Femmes, & avança là-dessus [44] diverses Notions qui me parurent toutes nouvelles. Metatextualité► C’est pour cela même que je les ai mises en ordre, & que j’ai dessein d’en regaler aujourd’hui mes Lecteurs, après les avoir avertis que, s’ils trouvent quelque chose qui semble croiser les Idées du vi. Discours, ils doivent envisager les unes comme les sentimens de la Coterie, & les autres comme les miens en particulier, ou plûtôt comme ceux de Pharamond. ◀Metatextualité

Le grand Point d’Honeur dans les Hommes est le Courage, & dans les Femmes la Chasteté. Si un Homme perd son Honeur dans une occasion, il ne lui est pas impossible de le recouvrer une autre fois ; mais une brèche à l’Honeur d’une Femme est irréparable. Je ne saurois dire pourquoi l’on attache le Point d’Honeur à ces deux Qualitez, à moins que ce ne soit parce que chacun des Sexes estime le plus cette Qualité qui le rend le plus aimable aux yeux de l’autre. Si les Hommes avoient choisi là-dessus pour eux mêmes, sans avoir aucun égard à l’opinion du beau Sexe, je compte que leur choix seroit tombé sur la Sagesse ou la vertu ; & si les Femmes avoient déterminé leur propre Point d’Honeur, il y a grande apparence que l’Esprit ou le bon Naturel l’auroit emporté sur la Chasteté.

Il n’y a rien qui rende un Homme plus recommandable aux Femmes que le Courage ; soit qu’elles se plaisent à voir celui qui fait la terreur des autres abatu à leurs piez [45] & devenir leur Esclave ; ou que cette Qualité supplée à leur principal Défaut, les garantisse des Insultes, & serve à leur vengeance, ou qu’elles prennent le Courage pour un indice naturel d’une forte & vigoureuse Constitution. D’un autre côté, il n’y a rien que notre Sexe admire plus dans une Femme que la chasteté, soit que nous estimions toûjours celles qu’il est plus dificile de gagner, ou qu’il n’y ait que cette Vertu, avec ses Compagnes inséparables, la Fidelité, la Sincerité & la Constance, qui puissent assûrer un Homme qu’il jouït seul de la Personne qu’il aime ; & l’engager à la cherir par dessus toutes choses au Monde.

Je trouve fort de mon goût l’Endroit d’une Inscription, qu’on voit sur un Monument élevé, dans l’Abbaïe de Westminster, à la memoire du dernier Duc & de la défunte Duchesse de Newcastle, où il est dit : Citation/Devise► « Elle s’appelloit Marguerite Lucas Sœur puinée du Lord Lucas de Colchester ; Famille noble & illustre, car tous les Freres étoient vaillans, & toutes les Sœurs vertueuses. » ◀Citation/Devise

Exemplum► Dans les Livres de Chevalerie, où le Point d’Honeur est poussé jusqu’à l’extravagance, toutes les Avantures y roulent sur la Chasteté & la Bravoure. La Dame y est montée sur un Palefroi blanc, qui représente son Innocence ; &, pour éviter le scandale, il faut qu’elle ait un Nain pour son Page. Elle ne doit, jamais penser à un Hom-[46]me, à moins qu’un malheur imprévû n’amène quelque Chevalier errant à son secours. Celui-ci devient amoureux de la Dame, dont les mépris ne manqueroient pas de le tuer, si un reste de Gratitude, qu’elle a pour son Liberateur, ne le faisoit vivre. Il se voit donc réduit à passer bien des années dans le Désert, avant que le cœur de sa Belle songe à se rendre. Il part de la main, il attaque tout ce qu’il trouve de plus grand ou de plus fort que lui ; il cherche avec ardeur les occasions de se faire casser la tête ; & après avoir couru l’espace de sept années, il retourne auprès de sa Maîtresse, qui s’est vûë assaillie, durant cet intervalle, par nombre de Géans, & dont la Chasteté a subi autant d’épreuves que la Valeur de son Amant. ◀Exemplum

Exemplum► En Espagne, où l’on voit encore de beaux restes de cet Esprit Romanesque, si une Dame jette un coup d’œil sur son Amant, quoi que ce soit par hasard, & à travers les jalousies d’un second ou d’un troisiéme Etage, c’est une saveur singuliere. Un Amant y donne aussi des preuves de la passion qu’il a pour sa Maîtresse, lors qu’il se bat en Duel avec un Taureau furieux. ◀Exemplum

D’Homme à Homme, la plus grande brêche que l’on puisse faire au Point d’Honeur, consiste à donner un Démenti. On peut accuser un Homme d’être debauché avec les Femmes, d’aimer le Vin, & de prononcer des blasphêmes, sans qu’il en témoigne aucun ressentiment ; mais de lui [47] dire qu’il en a menti, quand on ne feroit que badiner, c’est un Afront qui ne peut se laver que dans le sang. cela pourroit bien venir de ce qu’il n’y a point de Vice qui marque si peu de courage qu’un Esprit Menteur : de sorte que dire à un Homme qu’il en a menti, c’est le toucher par l’endroit le plus sensible de l’Honeur & l’apeller indirectement un Poltron, Exemplum► je raporterai à cette occasion ce qu’Herodote nous dit des anciens Persans, qui n’enseignoient à leurs Fils, depuis l’âge de cinq ans jusqu’à celui de vingt, que ces trois choses, à bien manier un Cheval, à tirer de l’Arc, & à dire la Verité. ◀Exemplum

Lors qu’on a placé le Point d’Honeur dans cette espèce de fausse Bravoure, on a donné lieu au rebut & à l’écume du Genre Humain, qui n’ont ni Vertu ni Sens commun, de se mettre sur le pié de Gens d’honeur. Niveau 3► Récit général► Un Pair d’Angleterre, qui est mort depuis peu, se divertissoit quelquefois à raconter une plaisante Avanture qui lui étoit arrivée à Paris. Un jour de grand matin, un Gentilhomme François lui rendit visite, & après l’avoir fortement assûré de ses respects, il lui témoigna qu’il étoit en son pouvoir de le servir ; c’est-à-dire, en un mot, qu’il pouvoit lui nommer la Personne qui lui avoit donné une poussade à la sortie de l’Opera ; mais avant que de passer outre, il le suplia de lui faire l’honeur de le prendre pour son Second. Là-dessus, le Seigneur Anglois, pour ne s’embarquer [48] pas mal à propos dans quelque sote démarche, lui répondit qu’il avoit donné parole positive à deux de ses intimes Amis qu’ils lui serviroient de Seconds dans les deux premiers Duels où il se trouveroit engagé. A l’ouïe de cette nouvelle, Mr. le Gentilhomme fit la reverence, & dit au Seigneur Anglois, qu’il ne prendroit pas sans doute en mauvaise part, s’il ne se mêloit plus d’une affaire, d’où il ne pouvoit lui revenir aucun avantage. ◀Récit général ◀Niveau 3

On regarde avec justice comme un des endroits les plus glorieux du regne de Louis xiv. d’avoir banni ce faux Point d’Honeur, de l’esprit d’une Nation aussi vive & alerte que la Françoise. Il seroit à souhaiter qu’on punît les dangereuses idées qu’on a là-dessus de quelque Note d’infamie ; afin que ceux qui en sont les esclaves, vissent par-là, que bien loin d’établir leur réputation, ils la ternissent, & se deshonorent.

La Mort n’est pas sufisante pour retenir des Hommes, qui se font une gloire de la mépriser ; mais si tous ceux qui se batent en Duel étoient condamnez au Pilori, on verroit bientôt diminuer le nombre de ces prétendus Gens d’honeur, & une Coûtume si absurde ne tarderoit pas à être bannie de la Societé.

Lors que le Point d’Honeur consiste à soutenir la Vertu, & qu’il s’accorde avec les Loix Divines & Humaines, on ne sauroit trop l’encourager ; mais lors que les [49] Principes de l’Honeur combattent ceux de la Religion & de l’Equité, c’est la plus funeste dépravation où puisse tomber la Nature Humaine, en ce qu’ils donnent de fausses idées sur tout ce qui est bon & digne de louange. D’où il s’enfuit qu’on devroit les bannir de tout Gouvernement civil, & les regarder comme une Peste publique.

L. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1