Référence bibliographique: Anonym (Éd.): "VII. Discours", dans: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.2\007 (1716), pp. 38-43, édité dans: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Éd.): Les "Spectators" dans le contexte international. Édition numérique, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1515 [consulté le: ].


Niveau 1►

VII. Discours

Citation/Devise► Tanti est quærendi cura decoris.
Juv. Sat. vi. 501.

Tant elle a soin de se donner par artifice les
agrémens qu’elle n’a pas.
◀Citation/Devise

Niveau 2► Il n’y a rien de si changeant dans le Monde que la Coifure des Dames : je me souviens de l’avoir vûë hausser & baisser plus de trente degrez. Il y a dix ans ou environ qu’elle étoit montée à une hauteur si considerable, que les Femmes paroissoient beaucoup plus grandes que les Hommes, 1 & qu’à leur égard nous ressem- [39] blions à des Sauterelles. Aujourd’hui tout le Sexe est devenu si petit, qu’on diroit à les voir, que c’est presque une autre Espèce. J’ai vû plusieurs Dames qui avoient autrefois sept pieds de taille, ou peu s’en faut, & qui n’en ont pas aujourd’hui cinq entiers. Je ne saurois pénètrer la cause de cette diminution, ni découvrir si tout le Sexe fait pénitence pour quelque raison qui nous est inconnuë, ou s’il médite de nous surprendre par quelque nouvelle Mode, ou si quelques-unes des plus grandes, trop rusees pour les autres, ont inventé ce tour afin de paroître elles-mêmes d’une taille plus raisonnable. Quoi qu’il en soit, la plûpart des gens croient, qu’elles ressemblent à des Arbres qu’on vient d’émonder, & qui ne manqueront pas de fleurir & de pousser de plus grosses têtes qu’ils n’avoient d’abord. Pour ce qui me regarde, je n’aime point à être insulté par des Femmes plus grande que moi-même : J’admire beaucoup plus le Sexe dans son Humiliation présente, qui le reduit à ses justes dimensions, que lorsqu’il se donnoit une taille gigantesque & formidable. Je ne voudrois pas qu’on s’avisât d’embellir les Edifices de la nature, ni qu’on élevât des Grotesques sur ses Plans : Je le repeterai donc de nouveau ; je suis charmé de la Coifure qui est aujourd’hui à la mode, & je trouve que c’ést une marque du bon Goût qui regne entre les Dames les plus distinguées par leur Mérite. Il faut avouër [40] que, dans tous les Siècles, les Femmes ont pris plus de soin que les Hommes d’orner leurs têtes ; & je m’étonne que l’Histoire n’ait point parlé de ces Architectes du beau Sexe, qui ont élevé de si merveilleuses Fabriques, composées de rubans, de dentelle & de fil d’archal. Il est certain qu’il y a eu autant de diférens Ordres dans cette espèce d’Edifice, que dans ceux qu’on a faits de pierre ou de marbre : On l’a vû quelquefois s’élever en forme de Pyramide, quelquefois en celle d’un Clocher. Du tems de Juvenal, il y avoit plusieurs étages qu’il a décrit fort agréablement en ces termes : Citation/Devise► « Elle arrange, dit-il, sur sa tête une si grande quantité de cheveux, elle y ajuste tant de rangs de boucles, & les fait monter si haut, qu’elle paroit 2 de la plus belle taille du monde par devant ; & si petite par derriere, qu’on la prendroit pour une autre personne. » ◀Citation/Devise

Citation/Devise► 3 Tot premit ordinibus, tot adhuc compagibus
altum
Ædificat caput : Andromachen à fronte videbis, Post minor est ; aliam credas. ◀Citation/Devise

Mais je ne sache pas avoir lû aucune part, qu’on ait jamais poussé la Coifure jusques à l’excès où elle étoit montée dans le xiv. Siècle. Elle formoit alors deux Cones ou deux Pyramides, d’une hauteur si [41] prodigieuse, qu’une Femme, qui n’étoit qu’un Pygmée sans cette Coifure, devenoit un Colosse après l’avoir mise. Paradin nous aprend, Citation/Devise► « Que ces anciennes Fontanges s’élevoient une Aune au-dessus de la tête ; qu’elles étoient pointues comme des Clochers, & qu’il y avoit de longues pièces de Crepe attachées au sommet joliment ornées de frange, & qui pendoient sur le dos des Femmes comme des Banderolles. » ◀Citation/Devise

Niveau 3► Récit général► Peut-être qu’elles auroient porté cette Structure Gothique plus loin, si le Moine, Thomas Conecte, ne l’eût attaquée avec beaucoup de zèle & de vigueur. Ce saint Homme courut de Ville en Ville pour fronder cette monstrueuse Parure, & il s’en aquita si bien, qu’au milieu d’un de ses Sermons, plusieurs Femmes jetterent bas leurs Commodes, & qu’elles en firent ensuite un Feu de joie en sa présence à l’exemple de ces Personnes d’Ephese, qui exerçoient la Magie, & qui, après avoir entendu S. Paul 4 brûlerent tous leurs Livres qui en traitoient. D’ailleurs ce Moine se mit en si grande reputation par l’austerité de ses mœurs & sa maniere de prêcher, qu’il s’atroupoit souvent plus de vingt-mille Ames dans une Place publique ; où les Hommes, rangez d’un côté, ne ressembloient qu’à des petits Buissons, & où les Femmes, postées de l’autre, paroissoient pour me servir de l’expression d’un ingenieux [42] Ecrivain, comme une Forêt de Cèdres, dont les têtes se cachoient dans les Nues. Quoi qu’il en soit, il anima si bien le Peuple contre cette Mode, qu’elle essuïa une rude Persecution, & qu’elle ne se montroit jamais en public, que la populace ne l’insultât à coups de pierres. Mais si elle s’évanouït, pendant que le Prédicateur la foudroïoit, quelques Mois après son départ elle revint sur la scène, où, pour emploïer les termes de Mr. Paradin, Citation/Devise► « les Femmes, qui, comme des Limaçons efraïez, avoient retiré leurs cornes, les sortirent de nouveau d’abord que le danger fut passé. » ◀Citation/Devise ◀Récit général ◀Niveau 3 Quelques autres Ecrivains, de même que D’Argentré dans son Histoire de Bretagne, parlent de cette Mode extravagante du xiv. Siècle.

On remarque d’ordinaire que le Regne d’un bon Prince est le tems le plus favorable pour obtenir des Loix contre le Pouvoir excessif des Souverains. On peut attaquer aussi avec plus de succès la hauteur énorme des Coifures, lors que la Mode veut qu’on les porte basses. Je suplie donc les Dames de vouloir se donner la peine de lire ce Discours, afin qu’il leur serve de Préservatif.

Je les exhorterai même à reflechir, qu’il leur est impossible d’ajouter aucun ornement à cette partie qui est le chef-d’œuvre de la Nature. Dans le Corps Humain la Tête y paroît ce qu’il y a de plus beau, & y occupe le plus haut bout. La Nature [43] s’est épuisée, pour ainsi dire, à embellir le Visage ; elle y a semé du Vermillon, & planté un double rang d’Osselets d’Yvoire  ; elle en a fait le siége des Souris & de la Pudeur ; elle y a répandu l’éclat & la vie par le brillant des Yeux ; attaché, de l’un & de l’autre côté, le merveilleux Organe d’un de nos Sens, & distribué des airs &c des grâces qu’on ne sauroit décrire ; elle l’a environné d’une toison de Cheveux, qui relevent toutes ses beautez, & qui les font paroître dans tout leur jour : En un mot, il semble qu’elle ait destiné la Tête à servir de Comble au plus glorieux de ses Ouvrages ; & lors que nous l’accablons sous le poids des Ornemens inutiles, nous détruisons la symmétrie du Corps Humain, & nous détournons sotement la vûë de grandes & réelles Beautez, pour la fixer sur des niaiseries, de la dentelle & des rubans.

L. ◀Niveau 2 ◀Niveau 1

1Nomb. xiii. 34.

2Une Andromaque.

3Satyr. VI. 502.

4Act. xix. 19.