Le Nouveau Spectateur (Bastide): Préface

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Niveau 1

PRÉFACE

Que je n’ai point faite.

Niveau 2

On ment tous les jours au public, & on ne le trompe pas. Je veux mériter son estime par ma sincérité. Si j’étois riche, j’écrirois pour l’honneur d’être utile, & je ne croirois faire que mon devoir. La fortune m’avoit caressé en naissant ; mon amour pour les lettres m’attira toute sa rigueur ; elle ne m’a jamais ri depuis, & je puis me plaindre d’elle, quoique je mérite fort peu. C’est donc pour subsister honnêtement, pour m’épargner la honte de faire vainement pitié, pour épargner à mes enfants le chagrin héréditaire de la mauvaise fortune, & les sauver de la difficulté qu’ils trouveroient peut-être à être vertueux ; c’est dans ces motifs, dis-je, que je vais consacrer mes jours & ma santé à un travail dont l’utilité pourra être le fruit. Si je trouve des personnes que mon aveu scandalise, je détournerai la tête autant qu’il me sera possible, pour ne pas exposer mon cœur à la haine, sentiment qui nuiroit à mon repos, & pourroit nuire à mon Ouvrage. Si, au contraire, mon ingénuité trouve des protecteurs, je placerai leur nom à la tête de mes feuilles, & je suis persuadé qu’ils me remercieront encore d’une marque d’estime qui m’honorera plus qu’eux. . . . J’ai éprouvé quelquefois que mes écrits ne deshonoroient point mon nom ; je pourrois le mettre ici, & espérer qu’il m’attireroit quelques lecteurs déjà prévenus : mai je crois ne devoir point profiter d’un préjugé favorable, après la confession que j’ai faite. Je veux laisser au public tout l’honneur de sa sensibilité. Je me nommerai quand moi-même je ne pourrai plus penser qu’une complaisance particuliere, ou une confiance habituelle, ait pu contribuer à me procurer des lecteurs. Je me contenterai aujourd’hui de m’engager solemnellement à prouver par mon exactitude & mon travail, qu’en cherchant à inspirer la bienveillance, je sçavois que j’engageois ma probité. Je commence par traiter une matiere que méritera toujours d’exciter les sentimens & les réflexions de l’honnête homme & du philosophe. . . .

Metatextualité

Je viens de recevoir une Lettre d'un homme qui étoit mon ami, il y a un quart d'heure, & que je fuis obligé de ne plus reconnoître pour tel, parce qu'il n'est plus estimable. Voici le fait.

Niveau 3

Lettre/Lettre au directeur

J'avois connu cet homme, il y a six mois, chez une Demoiselle de vingt-cinq ans, qui avoit une si bonne conduite, que sa mere, qui en avoit une généralement respectée, la laissoit gouverner sa maison, & décider des gens qui devoient y être admis.

Hétéroportrait

L'homme dont je parle y venoit tous les jours. Je m’apperçus bientôt qu'il étoit aimé ; mais

Autoportrait

comme je ne suis pas d'un caractere à chercher des défauts aux autres, & que ce qui est fait par une personne intéressante me paroît aisément raisonnable, je ne fus ni surpris ni fâché de son bonheur, & je crus sa maitresse justifiée.
Je m'apperçus cependant qu’il avoit un fonds d’idées qu'on ne pouvoit admettre dans aucun systême, & je l’accusois toujours intérieurement de mauvais cœur, lorsqu’il parloit, quoiqu’à la fin de la conversation il nous protestât toujours qu’il n’avoit pas dit ce qu’il pensoit.
Il voulut devenir mon ami : je n’étois point porté à former de liaison particuliere, quoiqu’il n’y eût dans le fond de mes sentimens pour les hommes, rien que le plus estimable pût me reprocher. J’étois, à force d’avoir vécu, à peu près résolu à n’avoir point d’amis, & je voulois faire comprendre à celui-ci, que, malgré ses prevenances, je n’étois pas disposé à devenir le sien ; d’autant mieux que ses discours, comme je viens de le dire, me repoussoient & me scandalisoient malgré moi : mais sa maîtresse qui voyoit les sentimens de son amant, & mes résolutions, entra si bien dans ses intérêts, & fit naître tant d’occasions de nous lier, qu’il fallut les satisfaire l’un & l’autre. Je cédai, & depuis ce moment, nous vécûmes tous trois dans la plus intime confiance. Il fut obligé, trois mois après, de retourner dans sa province, ou du moins il y retourna. Il nous dit que son voyage ne seroit que de cinq semaines, & je le crus ; mais Mademoiselle ** ne me parut pas le croire : elle pleura beaucoup en lui disant adieu. Des larmes aussi naturelles ne me firent faire aucune réflexion ; mais enfin elle pleuroit toujours, & je commençai à soupçonner quelque cause secrete, quelque soupçon que j’avois ignoré. Le jour si attendu se passa sans que nous le vissions paroître ; la semaine s’écoula aussi sans que j’apprisse qu’elle eût de ses nouvelles. Je la voyais plongée dans une noire mélancolie : je n’osois plus lui faire de questions, ni encore moins lui donner du courage. Que dire à une femme qui pleure un infidele ! Quand je vis cependant que les semaines s’accumuloient sans entendre parler de lui, je crus que j’étois obligé de prendre un peu plus sur moi. J’allai chez elle exprès, à l’heure où je sçavois que sa mere dormoit encore : je passai dans son appartement, & me fis ouvrir sa chambre. Je la trouvai ( comme elle passoit les nuits depuis longtemps ), assise sur son lit, & ayant la tête appuyée sur ses deux mains qu’elle inondoit de larmes. . . . . . .

Niveau 4

Dialogue

Je venois vous interroger sur une chose qui me paroît incroyable, lui dis-je, mais je n’ai plus la force de vous parler : vous m’instruisez avant que je vous interroge. Quoi, Mademoiselle, il vous trahit, il vous oublie ? mais avez-vous des nouvelles, donne-t’il au moins quelque raison ? Aucune, repondit-elle, mais je sçais ce qu’il ne me dit pas, j’ai écrit, je me fuis fait instruire : ah, j’en ai trop appris, & j’ai trop vécu. . . .
Le reste de son discours étoit affreux. Il étoit infidele, il alloit se marier, & elle étoit grosse. Je fis un cri en entendant ces dernieres paroles. . . . Il ne me vint pas un mot à lui dire : j’étois dans un fauteuil à côté de son lit, je voulus la serrer dans mes bras pour la consoler, je n’eus pas la force de me lever. Je mis mes deux mains devant le visage, pour recueillir mes esprits, & voir ce qu’il y avoit à faire dans cette horrible conjoncture. Après avoir beaucoup rêvé, je ne vis que le parti de lui écrire & de lui donner des remords. . . .

Niveau 4

Dialogue

Je vais lui écrire, dis-je à cette infortunée, je vais lui apprendre son devoir, s’il est vrai qu’il ignore. Une Lettre de vous ne suffiroit pas, puisqu’il vous a si lâchement trahie, il vous offenseroit sans doute par sa réponse.

Dialogue

E4 On ne rougit pas devant sa victime, mais on rougit devant son juge ; & je vais faire ma Lettre dès ce moment même : il y avoit sur une table tout ce qu’il falloit pour écrire, & je traçai ces mots à la hâte.

Niveau 4

Lettre/Lettre au directeur

J’étois étonné de la longueur de votre absence, j’en voyois tous les instans marqués par des larmes qui vous accusoient, je n’osois parler de vous, je craignois de vous sçavoir aussi coupable que vous me le paroissiez, j’ai cru enfin devoir m’instruire. Qu’ai-je appris ? Grands Dieux ! Votre gloire exige que vous en soyez informé ; car sans doute vous ignorez la moitié des choses qui vous intéressent ici, & vous ne croyez pas Mademoiselle ** instruite de celles qui vous intéressent où vous êtes. Elle a écrit, & elle sçait que vous allez vous marier ; elle ne vous a pas écrit, & vous ignorez qu’elle le sçait & qu’elle est grosse. Vous vous êtes trahis tous deux par trop de délicatesse. Vous avez voulu apparemment la forcer au mépris, pour lui sauver des regrets, & vous y avez employé le moyen, quelquefois suffisant, d’un silence auquel elle est en droit de donner tous les noms. Elle a voulu de son côté vous sauver des remords ; elle ignoroit qu’il ne lui étoit pas même permis de vous les épargner, & que c’étoit agir contre votre honneur. Elle ne soupçonnoit pas son état : cependant elle n’oublioit pas qu’elle s’y étoit exposée ; mais elle avoit plus de délicatesse que de crainte, & votre bonheur l’occupoit seul. Dangereux excès, fatal oubli de soi-même. Vous vous en trouvez tous deux la victime ; car je ne doute pas qu’après avoir lu vos devoirs, vous ne lui sacrifiez à l’instant votre nouvelle passion, & je ne doute pas non plus que ce sacrifice, qui va vous faire gémir, ne lui soit affreux, quoiqu’elle vous adore. Vous connoissant honnête homme, je suis très-tranquille sur la promptitude de votre retour. Hâtez-vous d’écrire à Mademoiselle ** ; elle est dans un état qui engage toute votre probité ; rassurez-la surtout, & mandez-moi en particulier votre avis sur la conduite qu’il faut qu’elle tienne.

Metatextualité

Il est aisé de voir que dans cette lettre je le ménageois autant qu’il étoit possible. Voici l’indigne réponse que je viens d’y recevoir.

Niveau 4

Lettre/Lettre au directeur

La pauvre nature humaine est bien heureuse d’avoir encore un avocat aussi éloquent que vous l’êtes : mais gagnera-t’elle son procès ? L’éloquence ne suffit pas, aujourd’hui que tout le monde pense. Il y avoit autrefois des loix naturelles : il est venu des usages qui ont tout renversé. J’en suis fâché pour l’honneur des sages, qui triomphoient à nous donner d’excellens conseils. Heureusement pour eux, ils sont morts avant la chûte de leur empire ; il n’y en a plus. Vous, qui l’êtes encore, sçachez, mon ami, qu’on ne doit pas prononcer légérement le nom de devoir dans un temps où il y a tant d’esprit. Tout devoir doit être fondé sur une loi, & toute loi peut être contestée. Un usage ne l’est point ; par conséquent l’un l’emporte sur l’autre, & l’on doit s’y fixer. La loi dit que quand on a abusé de la foiblesse d’une fille, on doit l’épouser. Elle a raison, en partant d’après le principe qu’elle établit : mais observez que ce principe émane des termes spécieux dont elle se sert, & qu’il n’y aura plus de devoir pour l’homme, si l’on prouve qu’il n’y a point de foiblesse dans la fille. L’usage démontre qu’il n’y en a point ; il est établi sur l’expérience, sur la Physique, sur la connoissance générale du sexe, & sur la connoissance particuliere du manege & de la facilité des filles qui ne sont point aussi riches que leurs amans. Toutes ces choses ont fait voir depuis long-temps (à l’égard des filles du moins) que bien loin qu’un amant devenu heureux, doive regarder son triomphe comme une dette à acquitter, il peut au contraire, sans manquer absolument de politesse, soupçonner que ce triomphe combiné & consenti, étoit un outrage qu’on faisoit à son cœur. Cela posé, vous voyez que j’ai très-peu des choses à vous répondre sur le fait de Mademoiselle **. Vous m’apprenez qu’elle est grosse, j’en fuis fâché pour elle ; vous me demandez mon avis sur cette grossesse, mon avis est qu’elle accouche.
J’épargne à mes lecteurs les réflexions qu’inspire cet abominable systême ; je croirois les offenser, si je ne leur laissois pas le soin de prononcer l’arrêt que mérite le scélerat qui ose en faire vanité. Je me tairai aussi sur le profond accablement où cette odieuse réponse va plonger ma malheureuse amie, de même que sur les conseils que je lui donnerai. Je quitte la plume pour me rendre chez elle, trop pénétré d’ailleurs pour pouvoir retrouver un seul mot à écrire à présent. . . . En sortant de chez Mademoiselle **, je suis allé me promener au Luxembourg, pour dissiper les noires idées qui remplissoient mon imagination.

Metatextualité

Voici ce que j’y ai appris.

Niveau 4

Récit général

Hétéroportrait

Un homme avoit formé le projet insensé d’avoir toujours raison. Il s’étoit fait une fuite de principes clairs, & de conséquences incontestables, d’après lesquels il partoit toujours pour parler & agir. Il avoit renoncé à toutes les affaires, &, comme on juge bien, n’avoit ni ambition, ni protecteurs. C’étoit le mieux du monde, s’il se fût tenu dans son cabinet : mais il se rendoit toujours le premier aux assemblées, & vouloit que dans sa maison tout se passât sous ses yeux. Or chez lui il trouvoit toujours à gronder, & chez le autres, toujours à contredire. Il avoit toujours raison ; le bavard le plus déterminé, & le laquais le plus raisonneur, n’auroient pu dire autant de mots qu’il avoit de maximes pour les confondre. Il avoit la prudence de ne dire mot lorsqu’il étoit question de choses subites, sur lesquelles il n’avoit pas préparé des raisonnemens positifs : vous l’auriez même questionné, qu’il n’auroit pas répondu. Il poussoit à cet égard la prudence ou l’amour-propre si loin, que sa femme lui ayant un jour amené douze personnes à souper, à heure indue, il ne souffla pas le mot, quoiqu’il fût très-économe, & souffrit partiemment de voir partir deux louis de sa poche, parce qu’il ne sçavoit pas si elle n’avoit point été obligé de céder à quelques-unes de ces circonstances que l’usage du monde rend sacrées. Il est vrai que le lendemain, lorsqu’auprès de très-exactes informations, il fut convaincu que cette cohue impertinente ne s’étoit formée que dans un accès de singularité, il n’épargna à sa femme pas une des excellentes maximes qu’il s’étoit faites pour prouver qu’il ne faut pas jetter son bien par la fenêtre. Une autrefois il trouva son fils qui, ayant forcé le coffre fort, remplissoit honnêtement ses poches. Son premier mouvement fut de crier au voleur ; mais il se retint, dans la crainte de n’avoir pas raison. Son fils pouvoit être poussé à cette action par quelque mouvement de générosité si naturel, si irrésistible, qu’il se reprocheroit d’avoir fait du bruit. Il aborda le ravisseur avec un sang froid admirable, & lui parlant avec ce même sang froid :

Niveau 5

Dialogue

Quel usage voulez-vous faire de cet argent, lui demanda-t’il ? Avez-vous quelque ami malheureux, quelque mauvaise affaire que pour mon repos vous ne veuilliez pas que je sçache. . . . Non, mon père, répondit le fils ; je le prends pour suppléer à celui que vous ne me donnez pas. . . . Votre action est infame, Monsieur, & je vous deshérite. Pourquoi donc, mon père ? Parce qu’un fils qui vole son père, est un barbare qui ne s’embarrasse pas de lui causer du chagrin ; parce qu’un fils qui se plaint de n’être pas assez heureux, est un ingrat qui ne mérite pas de l’être ; parce que, &c. . . .
Il avoit raison : mais le fils qui étoit accoutumé à ne lui entendre dire que des choses raisonnables, ne regardoit plus ses remontrances que comme des rêveries, & ses menaces que comme des sons. Quelques jours après il trouva sa fille aux prises avec un jeune homme, à qui elle paroissoit simplement résister. Il sçut se modérer ; il voulut penser. . . . Mais je ne finirois pas se je disois toutes les actions de prudence par lesquelles il se fit remarquer depuis sa louable résolution. Ses discours avoient le même caractere ; dans les uns, comme dans les autres, on voyoit l’empreinte d’une raison invariable. Aussi ne lui échappoit-il jamais ni faillie, ni propos, ni plaisanterie, aucune de ces choses qui rendent aimable, & font la sympathie des gens avec qui l’on vit. Avec cette belle maxime le bon homme ennuya. Un malin s’apperçut qu’il avoit toujours raison, conclut qu’il condamnoit tout le monde, s’offensa de l’impertinence du privilege, le dit aux autres, & dès le même instant voilà une lingue épouvantable. Il ne vit plus que des fous, des coquins, des suffisans. Tout ce qu’il disoit étoit contrarié ; tout ce qu’il faisoit étoit condamné. On lui soutenoit en face que trois & trois sont douze, & les procédés envers lui étoient aussi irréguliers que les raisonnemens. Il croioit, grondoit, prouvoit ; il avoit raison ; mais c’étoit tans <sic> pis pour lui. S’il avoit compris que sa raison étoit un crime aux yeux de gens qui n’en veulent point avoir, & qu’il eût sçu du moins se taire, on l’auroit plus ménagé. Il ne vit point cela ; il continua d’avoir raison, & les hostilités redoublerent. Enfin il trouva partout tant d’extravagance, tant d’horribles systêmes, tant de mauvaises actions, que, frappé du malheur de la nature humaine, il devint fol. Il eut tort. Sa femme, qu’il avoit excédée, l’envoya aux petites maisons, & elle eut raison.
En continuant ma promenade, j’ai été abordé par un vieillard que je connois beaucoup, & qui est encore très-aimable. Vous êtes honnête homme, m’a-t’il dit, & vous ne plaisantez jamais mal à propos : daignez me dire votre avis sur ce qui m’arrive. Je l’ai écouté, & il a continué en ces termes.

Niveau 4

Hétéroportrait

L’âge & la vie que j’ai menée, ont usé mes yeux. C’est un sujet de désespoir pour moi, qui dans ma vieillesse m’amuserois encore beaucoup à considérer, non les visages (ils me sont devenus indifférens), mais les grimaces, les mines, les gestes, toutes ces agréables & ingénieuses contorsions, qu’on appelle l’art de plaire. Je me suis fait faire de petits verres très-clairs & très-fins par un étranger qui a la plus grande réputation : mais je ne m’en trouve pas plus avancé. Ce n’est pas qu’avec ces verres je ne distingue bien un coup d’œil, un mouvement de gorge affecté, une fausse distraction, une rougeur concertée, un regard au ciel : mais tous les objets ne m’offrent qu’une répétition des mêmes agrémens. Cependant il y en a d’infinis, & si je raisonne juste, chaque femme aimable doit en inventer une douzaine par jour. Je me suis plaint à mon faiseur de verres, qui n’est pas sot. Il s’est mis en colere ; il m’a dit que je voyois tout ce qui étoit, tout ce qu’il voyoit lui-même.
Je me suis fâché à mon tour. Il m’a soutenu que toutes les femmes ensemble n’avoient pas une douzaine de grimaces, en y comprenant même celles qu’on ne distingue qu’à peine, & qui ne peuvent guere être apperçues que par un homme d’esprit.

Dialogue

Mais, lui ai-je dit, les temps sont donc changés ; quand j’étois dans le monde, je voyois une pépiniere de petites façons, de gentillesses, de minauderies à chaque femme en particulier. Eh ! non, Monsieur, m’a-t’il répondu ; vous vous preniez alors toutes ces choses pour des graces, & vous en trouviez mille dans chaque femme, parce que toutes vous inspiroient des desirs : mais aujourd’hui que vous n’avez plus d’amour, vous n’avez plus d’illusions, & vous ne voyez que ce qui est. . . . Je crois fermement, Monsieur, a-t’il continué, que ce marchand veut abuser de ma caducité : ce-pendant, ne l’ayant point encore satisfait, je serois bien aise d’avoir votre avis avant de conclure avec lui. Si son raisonnement est juste, son verre est bon : c’est sur quoi je vous prie de décider. Monsieur, lui ai-je répondu, il faut que vous recommenciez l’essai de votre verre, & que vous l’éprouviez deux jours de suite : une fois à l’Opera, & l’autre dans une grande assemblée. Si vous distinguez en tout une douzaine de grimaces bien marquées, bien positives, vous devez conclure que le verre a tout le degré d’excellence que vous pouvez raisonnablement lui souhaiter. Je doute que les meilleurs yeux du monde puissent en distinguer autant. Je vous conseille encore, ai-je poursuivi sérieusement, de vous servir du même faiseur, si jamais il vous prend envie de considérer le cœur des femmes, comme vous avez aujourd’hui le goût de lorgner leur visage. Avec un verre, simplement aussi bon que celui que vous vous croyez en droit de mépriser, vous y découvrirez mille vertus, mille qualités sublimes, sans avoir la peine d’observer beaucoup. Les vertus, dans les femmes, sont encore plus abondantes que les grimaces, & beaucoup plus faciles à distinguer.

Récit général

Je vais depuis quelque temps à la campagne, dans une maison où il y a une société qui ne ressemble à aucune de celles dont le plaisir, la dépense & la philosophie même ont pu donner l’idée jusqu’à présent. Les plaisirs que j’y goûte, m’y font toujours nouveaux : c’est une preuve qu’ils ne ressemblent à aucun de ceux que l’on connoît dans le monde. Il y a quelque chose de mieux à dire en leur faveur : c’est que quand l’heure de les goûter est passée, le regret que j’éprouve à quitter la société qui en est le sanctuaire, ne me cause ni éloignement pour mon cabinet, ni dégoût pour les hommes. Au contraire mes occupations en prennent un nouvel attrait, & la ville, où ordinairement après le retour de la campagne, on n’entend que du bruit, & où l’on ne voit qu’un cahos <sic>, m’offre des objets, des couleurs, & jusqu’à des nuances. On verra bientôt d’où me vient cette disposition d’esprit, & combien la cause en est agréable. J’ai eu beaucoup de peine à pouvoir m’introduire dans cette maison. Le secret en avoit été enseveli jusqu’alors, & il l’étoit par l’intérêt même du plaisir qu’on y receloit. On avoit senti que si l’on parloit, les importunités, les bienséances, les cabales intestines détruiroient infailliblement le systême de la fondation ; que si l’on ouvroit une fois la bouche, on verroit bientôt la porte assiégée, & que si la porte cessoit un moment d’être fermée, chaque membre avoit un ami à qui il exigeroit qu’on l’ouvrît. Il m’a donc été difficile de pouvoir obtenir une distinction unique. Mais comment l’ai-je obtenue : c’est ce que je vais dire en détail. L’objet principal de l’institution de cette troupe aimable & heureuse, fut la comédie. Quelques personnes, dirai-je, spirituelles, non, ce ne seroit pas le mot propre, sçavantes dans la science du cœur, toutes douées de cette inestimable perception de l’ame, qui découvre également l’étendue que peuvent avoir les vertus, & les limites que doivent avoir les préjugés, toutes unies par ce rapport d’humeur, & cette exactitude d’idées si propres à féconder l’esprit, s’étoient liées pour représenter ensemble des aventures simplement possibles. Un homme de la campagne ayant au suprême degré de talent & la facilité d’écrire & de faire des canevas, avoit déjà rempli deux ou trois sujets, & le plaisir qu’ils firent à la lecture, fut cause qu’on se proposa les uns aux autres de leur donner plus de réalité en les représentant sérieusement sur un théâtre. Il y avoit déjà six mois que cet amusement (si utile quand la philosophie y entre) se renouvelloit toutes les femaines <sic>, lorsque, heureusement pour moi, un des acteurs fut obligé de partir pour l’armée. Comment fera-t’on désormais ? Renoncera-t’on à un plaisir délicieux ? Se réfoudra-t’on à attendre le retour de l’hyver ? Non, on peut trouver un honnête homme qui sçache sentir un honneur qu’on lui fait, & respecter un secret qu’on lui confie. Je fus proposé par un des principaux de la troupe, qui est mon ami depuis dix ans. Il eut d’abord plus de peine à se faire croire. On ne vouloit personne ; un homme nouveau, tel qu’il fût, gêneroit & pourroit déplaire ; on ne donnoit que cette raison : on ne croyoit pas en avoir d’autres. Quoique mon ami passât pour bon connoisseur des hommes, on craignoit intérieurement que l’amitié ne fût aveugle. . . . Enfin son obstination demandoit un refus plus motivé ; chacun se fonda pour donner des raisons, & chacun trouva dans son esprit cette crainte dont je viens de parler. Il répondit de moi, cita quelques traits de ma discrétion : on le crut, & je fus admis.
Il paroîtra aujourd’hui que je trahis la fois que j’ai jurée, si je donne quelque idée, quelques scenes de ces drames que je puis dire sublimes. Non, je me mépriserois si j’en avois la pensée. Mais on m’a permis de faire cette innocente infidélité ; j’ai fait voir que nous y gagnerions nous-même plus d’émulation en nous entendant donner des louanges dans le monde, & plus de perfection dans nos pieces en nous trouvant éclairés chaque jour par les lumieres fûrent de la critique, & j’ai obtenu ce que je demandois pour notre avantage particulier, & en vue aussi de répandre plus d’agrément & plus d’utilité dans mes feuilles. Il est vrai qu’on m’a imposé une condition, mais facile à remplir : c’est de ne me rendre plus au lieu du rendez-vous que par des chemins détournés, & avec des précautions infinies, pour éviter d’être découvert : c’est aussi ce que je fais, & avec tant de soins, que je suis bien sûr de n’avoir jamais à me reprocher par-là la moindre altération dans notre systême. Je préviens le lecteur d’une chose à laquelle il est nécessaire que je réponde avant qu’il s’en plaigne. Nos pieces lui paroîtront quelquefois vicieuses par l’endroit qui doit faire nécessairement le succès ou la chûte de tous les drames : je veux dire, par le dénouement. Mais je l’ai prévenu que nous ne représentions jamais que des événemens arrivés : ainsi nous ne sommes point obligés de nous justifier à cet égard. Je dirai encore une chose : c’est que parmi plusieurs sujets nous préférons toujours celui qui présente plus de philosophie, soit dans l’action, soit dans le discours. On ne doit donc pas trouver étrange que nos dénouemens sortent de la regle ordinaire des actions théâtrales, si toutefois on peut nous faire bien légitimement cette objection.