Citazione bibliografica: Justus Van Effen (Ed.): "Voyage en Suede", in: Le Misantrope, Vol.2\049 (1711-1712), pp. 399-504, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1748 [consultato il: ].


Livello 1►

Relation d’un voyage de Hollande en Suede,

Livello 2► Metatestualità► Contenue en quelques Lettres de l’Auteur du Misantrope. ◀Metatestualità

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre I.

Monsieur,

Puisque plusieurs Lettres, que je vous ai écrites de Stokholm, & qui contenoient un récit abrégé des avantures de mon voyage, ont été égarées en chemin, je prétens vous en dédommager après mon retour dans ma patrie. Pour cet effet je vai <sic> copier ma mémoire, & vous donner, autant qu’elle me le permettra, une histoire fidéle, non seulement des différentes particularités de mon voyage, mais encore des sentimens & des réflexions qu’elles ont excité dans mon ame. Si je [400] ne vous dis pas des choses bien extraordinaires, ce ne sera pas ma faute. En récompense je vous promets de longues digressions sur des sujets, qui peut-être ne seront pas des plus importants, mais qui m’ont amusé, & qui pourroient bien vous amuser aussi.

Avant que d’entrer dans le détail de ma relation, je ferai bien, ce me semble, de vous tracer un portrait naïf de la situation où se trouvoit mon cœur, quand je résolus de quiter ma patrie, dans l’espérance de n’y revenir jamais. Vous savez que les impressions que les objets font sur nous, dépendent extrêmement de l’assiette de notre ame, & que cette assiette donne pour ainsi dire la forme à ces impressions.

Je venois d’essuyer mille cruelles mortifications, & de perdre tout d’un coup toute espérance de fortune. Sans trop me flatter, j’avois l’esprit assez Philosophe pour me roidir contre ces différens malheurs ; mais il s’agissoit de m’arracher à la passion la plus vive qui puisse s’emparer d’un cœur aussi foible que le mien. Tous mes amis s’étoient ligués avec ma pauvre raison contre une tendresse préjudiciable à mon repos & à mon bonheur. Mais tous mes amis, aussi-bien que ma raison, avoient été réduits à la honte de ne pouvoir rien gagner sur une passion si impérieuse.

Rien n’est plus chagrinant pour un homme qui aime la Raison, & qui en connoit l’excellence, que de sentir qu’il s’en sert mal, & qu’il n’a pas la force de s’en servir [401] comme il faut. Le chagrin étoit chez moi d’une telle vivacité, qu’il me rejetta dans une noire mélancolie, qui m’a causé autrefois une maladie longue & cruelle, & dont j’ai senti quelques attaques dès ma plus tendre jeunesse. Dans ce triste & fâcheux état, rien ne pouvoit mettre des bornes à mon malheur, que l’agréable idée d’être compagnon de voyage d’un Prince dont vous connoissez le mérite, & qui me donnoit mille marques de sa bonté, dans le tems que mes ennemis répandoient sur ma réputation le venin de la plus noire calomnie, & que presque tous mes amis m’abandonnoient. Voilà mon préambule fini, j’entre en matiére.

Son Altesse ayant dessein d’aller par mer jusqu’à Hambourg, nous partîmes d’Amsterdam dans un petit Yagt le I. de Juillet. Le Maître de ce petit Bâtiment étoit un des plaisans originaux dont j’aye jamais pénétré le caractére. Vous en avez vu la figure, Monsieur. C’étoit un grand noiraud bien découplé, les traits beaux, le teint halé, l’œil vif, la jambe bien fournie, les épaules larges. Mais quoique vous lui ayez parlé plus d’une fois, je suis bien sûr que malgré votre pénétration vous ne l’aurez pas démêlé.

Il vous souvient sans doute, qu’après être convenu avec nous des conditions du passage, il trouva à propos, à différentes reprises, de rompre le marché, pour extorquer plus d’argent au Prince, qui n’étoit pas d’humeur à différer son départ pour une légére somme. [402] Aux reproches qu’on lui faisoit sur son manque de probité, il n’opposoit qu’un stupide silence, qui le faisoit prendre pour une brute à figure humaine, poussée vers l’intérêt par un aveugle instinct. Mais à peine fûmes-nous à six lieues d’Amsterdam qu’il laissa tomber le masque, & qu’il se fit connoître pour le plus dératé fripon qui ait jamais couru les mers. Il nous communiqua bientôt toutes les particularités de sa belle vie, & j’ai lieu de croire que son récit fut sincére, il n’y avoit pas un seul trait qui ne fût très propre à donner mauvaise opinion de lui.

Il étoit né à Lisbonne d’un Officier Portugais & d’une Femme Hollandoise, que la vertu n’avoit point conduite dans ces pays-là. A l’âge de huit ans cette vertueuse Mére étoit retournée avec lui dans sa patrie, où elle l’avoit placé chez un Barbier, de la boutique duquel il avoit fait une excellente école de friponnerie. A sa seiziéme année il s’étoit fait Tambour, & ayant déserté deux ans après, persuadé que la Justice ne poursuit guéres les gens en pleine mer, il étoit entré en qualité de Matelot dans un Capre Zélandois. Depuis ce tems-là il avoit visité presque toutes les parties du Monde en différentes courses. Il avoit vu l’Espagne, la Suéde, le Danemarc, la Moscovie, la Turquie, la Barbarie, l’Amérique & l’Italie : Pays dont il parloit plus avantageusement que de tout autre, & où il avoit fait un séjour de deux ou trois ans. Il parloit [403] assez, pour se faire entendre, toutes les langues de tant de différentes Nations. Mais ce qu’il en savoit le mieux, c’étoit le langage usité dans les plus basses classes de tous les Peuples, qui sert à exprimer sans détour, & dans les termes les plus propres, les choses & les actions que les honnêtes-gens ne laissent qu’entrevoir dans leurs expressions polies.

Il n’y avoit rien-là d’étonnant. Mon Drolle avoit toujours employé les intervalles de ces différentes courses, à maintenir l’ordre & la tranquilité dans certains plaisirs publics. Il avoit exercé sur-tout cette charge honorable dans les Musicaux d’Amsterdam, où pendant une partie de l’hiver il avoit été en même tems souteneur & valet de cave. Le dernier de ces métiers servoit de prétexte à l’autre, & en rendoit l’exercice plus sûr. Le tablier qu’il avoit devant lui dans ces lieux, couvroit un bâton de chêne d’une aune de long, rond, & gros comme le bras. Lorsqu’il arrivoit qu’un jeune Pigeonneau répondant avec une brutale ingratitude à l’intention qu’on avoit de le déniaiser, mettoit flamberge au vent, sa coutume étoit d’en aprocher d’un air niais, de lui saisir les armes, & de le rouer de coups : il nous montra un de ces bâtons, dont il avoit depuis peu assommé un Gentilhomme étranger, qui avoit voulu faire le mauvais, & qui avoit pensé mourir, de ce coup de traître, sur le champ de bataille. Il portoit par-tout avec lui cet instrument de ses victoires, & je crois qu’il le considéroit du [404] moins tout autant que la Massue d’Hercule ou du fameux Archevêque Turpin. On voit assez par ce que je viens de dire, que notre brave Capitaine, quoique propriétaire d’un petit Yagt, n’avoit pas encore entiérement perdu le goût de son ancienne profession. Vous en serez plus convaincu encore, Monsieur, quand vous serez instruit de la glorieuse destination de notre petit Navire.

Vous ne savez pas peut-être, qu’il y a une espéce de circulation de Filles de Joïe d’Allemagne en Hollande, & de Hollande en Allemagne. Celles qui ont perdu les graces de la nouveauté dans un de ces Pays, ne manquent guéres de passer dans l’autre, où un visage inconnu, & des traits qui s’étalent pour la prémiére fois, leur tiennent lieu d’une espéce de P. . . . Notre Capitaine faisoit son occupation ordinaire de transporter cette marchandise de contrebande d’Amsterdam à Hambourg, & de Hambourg à Amsterdam. Mais pour le coup il n’y avoit rien de semblable dans toute sa cargaison, non seulement, parce qu’il avoit loué son Yagt à son Altesse, mais sur-tout parce qu’il étoit accompagné dans ce voyage de sa digne moitié, qui étoit la plus grande Diablesse qui ait jamais déshonoré son sexe. C’étoit une vieille Allemande, qui avoit le double de l’âge de son mari, & qui pour rendre la chose plus touchante, étoit laide à faire peur, & plus sale encore que laide. Il s’étoit déterminé à cet illustre hymenée, étant encore matelot, dans un tems où ayant dissipé tout le fruit de ses [405] courses par le jeu & par la débauche, il ne savoit où donner de la tête. C’étoit une Matrone, qui après avoir longtems couru les Armées, avoit enfin fixé son domicile à Amsterdam, où par les soins infatigables, employés à faciliter les plaisirs de la Jeunesse, elle avoit amassé assez d’argent pour acheter cet époux, & pour lui donner le petit Navire en question. Mais voyant que les voyages de son mari n’étoient guéres lucratifs, & que les Belles qu’il voituroit ne le payoient pas en argent, la crainte d’une double perte l’avoit portée à ne plus abandonner notre Capitaine à sa propre conduite. Il enrageoit de traîner ce fardeau avec lui ; mais quoiqu’Allemande, elle avoit si bien pris à Amsterdam l’habitude de faire la loi à son époux, qu’elle étoit maîtresse absolue de toutes ses actions. Elle lui commandoit à baguette. Il avoit beau s’emporter, & faire les sermens les plus recherchés & plus horribles, que si elle ne se taisoit il la romproit de coups, ou la jetteroit dans la mer, elle ne s’en émouvoit non plus qu’un rocher ; & il arrivoit toujours, après un vacarme épouvantable, que tout se faisoit à la fantaisie de cette vieille Mégére. Il y avoit une espéce d’héroïsme dans la méchanceté de cette femme. Joignez à ce couple merveilleux une vingtaine d’Artisans entassés sous le tillac avec le bagage, & un vieux Matelot Frison destiné à faire la manœuvre, quoiqu’âgé de près de quatre-vingts ans il eut à peine la force de se remuer ; & voilà [406] tous les habitans passagers de notre Bâtiment.

Vous savez, Monsieur, que pendant les mois de Mai & de Juin de l’année passée, quoiqu’il fît une chaleur presqu’insupportable, il n’y eut pas le moindre orage, pas même de la pluie ; mais le jour même de notre départ, dans le tems que nous étions déja sur le port prêts à nous embarquer, tout d’un coup l’air se remplit d’épais nuages, dont on entendit bientôt sortir d’affreux coups de tonnerres, accompagnés d’une pluie qui sembloit vouloir tout inonder. Cette bourasque étoit trop violente pour être de durée. L’air s’éclaircit bientôt, & nous mîmes à la voile avec un tems fort frais, & un vent très favorable, qui nous porta en vingt-quatre heures sur les Côtes les plus éloignées de Frise : c’étoit à peu près le tiers de notre chemin jusqu’à Hambourg, & nous l’avions fait d’une maniére assez agréable, pour me réconcilier avec la mer, qui n’avoit jamais été extrêmement de mes amies. Nous jettâmes l’ancre auprès du rivage, où il fallut rester jusqu’au lendemain matin pour attendre la haute marée, sans laquelle il n’est pas possible d’entrer dans les Wattes, passage dont je vous entretiendrai dans la Lettre suivante. Jusqu’au revoir. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

[407] Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre II.

Monsieur,

Nous voilà donc à la rade sur les Côtes de Frise.

Il y avoit déja cinq à six heures que le Ciel nous menaçoit encore d’un gros orage ; mais nous ne commençâmes à voir les effets de ces menaces, que la nuit. Pour moi qui n’étois guéres accoutumé à la mer, je puis vous protester que je n’ai jamais rien vu de plus épouvantable. Tout l’air étoit voilé d’une obscurité qui sembloit confondre le Ciel avec les Ondes. Cette obscurité étoit interrompue à tous momens par des éclairs, qui frappoient nos yeux de toutes parts. Le tonnerre grondoit de loin. Les nuées, qui en étoient enceintes, s’avançoient lentement les unes contre les autres comme en ordre de bataille, tandis que la mer dans un calme profond, mais qui faisoit horreur, sembloit méditer quelque trahison. Le tableau est un peu magnifique, Monsieur ; mais je vous peins les choses telles qu’elles ont frappé mon imagination ténébreuse.

Je ne vous dirai rien des terribles coups de tonnerre qui pendant deux grosses heures tomboient autour de notre frêle Navire ; mais il faut absolument que je vous parle [408] d’un phénoméne dont jusqu’alors je n’avois pas la moindre idée. J’étois auprès du gouvernail, à examiner en détail toutes les particularités de cet orage, & je ne sentois pas le moindre soufle de vent, quand tout d’un coup j’entendis de loin un siflement horrible. Les vagues enflées & prodigieusement agitées s’avançoient de notre côté avec une rapidité étonnante. Je ne pouvois m’imaginer la cause d’un changement si subit. Mais je ne fus pas longtems dans cette incertitude. Un nuage épais passa sur notre Bâtiment avec une vitesse terrible, & parut raser nos mâts ; c’étoit tout comme si le Yagt alloit être enfoncé par la pression violente de cette nuée, & il est sûr que cette même pression avoit causé ce siflement, & cette agitation des vagues. Ce phénoméne fut suivi d’un grand vent & d’une grosse pluie, qui dura toute la nuit sans interruption. Nous en fûmes extrêmement incommodés dans la chambre de poupe. Le Bâtiment étoit vieux & l’eau ruisseloit sur nous par une centaine de sentes.

Quelles étranges impressions des objets presqu’ordinaires ne sont-ils pas sur un esprit enséveli dans les sombres vapeurs de la mélancolie ! Je ne fermai pas l’œil pendant toute cette nuit horrible. Mon ame étoit sans cesse désolée par une grande variété de tristes réflexions. En comparant le beau tems qu’il avoit fait pendant tout l’Eté, avec la tempête présente, qui paroissoit affreuse à un homme peu accoutumé à en voir sur mer, je me considérai comme une espéce de [409] Jonas poursuivi par la Justice Divine. Quoique je ne sois pas naturellement plus destitué de courage qu’un autre, ce péril imaginaire me causa les plus mortelles frayeurs. Dans cette triste situation, tous les malheurs possibles me paroissoient probables. A chaque coup de mer qui frappoit notre Navire, mes cheveux se dressoient. Il étoit vieux, je le savois ; ce qui me faisoit croire à tout moment qu’il alloit être fracassé. Je craignois même souvent que le cable ne fût sur le point de se rompre, & que nous n’allassions devenir pendant cette nuit obscure les tristes jouëts des vagues. La mort s’offroit continuellement à mes yeux sous l’image la plus épouvantable, & une dévotion poltronne me fit passer presque toute la nuit en priéres. Certainement cette dévotion, uniquement excitée par la crainte de la mort, n’étoit pas une disposition fort vertueuse. C’étoit une lâcheté dans les formes, semblable à la piété machinale de certains Criminels, qui prétendent par quelques heures de fausse repentance, réparer tous les déréglemens d’une vie passée dans le desordre & dans la scélératesse. Vous qui pensez & qui connoissez le cœur humain, vous aurez sans doute une idée du triste état où mon ame se trouvoit pendant cette cruelle nuit.

Que le péril fût faux ou véritable, il faisoit absolument le même effet sur moi, & j’étois sûr que je ne pouvois en être sauvé, que par une direction particuliére de la Providence. Je ne craignois pas la mort en elle-[410]même. Mais comme je crois l’immortalité de l’ame, j’étois fort allarmé sur le sort qui devoit attendre la mienne. Je me retraçai le tableau de toutes les actions de ma vie, qui pouvoient avoir péché contre la plus austére sagesse. Ce tableau se ressentit beaucoup de la noirceur de mon imagination hypocondriaque. J’étois très éloigné de me faire grace sur rien. De simples foiblesses s’offroient à mon esprit comme les crimes les plus affreux. Je réfléchissois sur-tout sur quelques folies de ma jeunesse, comme sur des forfaits produits par les plus malignes intentions. Ennemi déclaré de moi-même, que ne souffris-je pas pendant tout le tems que dura l’orage !

Le lendemain l’air s’étant éclairci, le calme revint insensiblement & dans les ondes, & dans mon ame. Ma raison se débarassa des noirs phantômes qui l’avoient effrayée, & qui avoient troublé ses opérations. Ces fortes résolutions de me dévouer desormais à la plus rigide vertu, me réconciliérent avec moi-même.

Je me mis à considérer, dans le silence des passions, les précieuses, les inestimables avantages d’une conduite réguliére, qui seule est capable de donner à l’homme cette généreuse fermeté qui peut le soutenir au milieu des plus grands périls. Rien n’est plus propre certainement à produire dans un homme raisonnable une si noble intrépidité, que la certitude d’avoir répondu dans sa conduite à l’excellence de sa nature, & aux ordres du Souverain Législateur. Qu’un [411] Scélérat, qu’un Galant-homme même, qui n’a pas daigné être Homme de bien, ne se donne point d’airs sur le courage avec lequel il affronte la mort. C’est brutalité, c’est stupidité toute pure. Supposez à un tel homme tels sentimens sur la Religion que vous trouverez à propos, il ne peut que trembler à l’approche de la mort, à moins qu’il ne se dépouille de sa faculté de réfléchir, & qu’il ne s’abrutisse par de pénibles efforts.

Ce n’est que de l’homme vertueux qu’on peut dire.

Citazione/Motto► . . . Si totus illabatur orbis,

Impavidum ferient ruine.

Les plus affreux périls ne sauroient l’agiter :

Le Ciel croûlant sur lui ne peut l’épouvanter. ◀Citazione/Motto

Je suis. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre III.

Monsieur,

Le lendemain à six heures du matin nous mîmes à la voile, pour entrer dans les Wattes. Ce sont des bancs de sable entre le Continent & plusieurs petites Iles, qui quoique stériles & sablonneuses pour la plupart, ne laissent pas d’égayer cette route par d’agréa-[412]bles perspectives. Quand la marée est haute, les Bancs sont couverts de cinq, six, ou sept piés d’eau selon la hauteur du fond ; & quand elle est basse, ils sont en grande partie entiérement à sec, & ressemblent assez bien aux Dunes qui sont sur les bords de la Mer. C’est une chose assez particuliére pour ceux qui font ce voyage pour la prémiére fois, de naviger comme en pleine mer, & de voir quelques heures après autour du Vaisseau un terrain ferme, sur lequel on peut se promener agréablement. Nous eûmes ce plaisir plus souvent que nous ne le souhaitions ; puisqu’il ne tint qu’à nous d’en jouir toutes les fois que les eaux étoient basses. Vous comprendrez sans peine, Monsieur, que ces gîtes involontaires devoient allonger beaucoup notre voyage, sur-tout quand vous saurez une autre circonstance, qui devoit y contribuer terriblement. C’est qu’en prenant cette route, on est obligé de rester à l’ancre toute la nuit ; parce que le plus beau clair de la Lune ne suffit pas pour bien distinguer certaines balises, qui sont très petites, & qui ne sont d’ordinaire que quelques branches d’arbres.

Ajoutez-y que notre Capitaine étoit le plus étourdi des hommes. Je ne crois pas qu’il y eut jamais un meilleur Matelot & un plus détestable Pilote.

Dans les autres voyages de Hambourg, il avoit plus songé apparemment à se divertir, qu’à faire d’utiles observations. Il donnoit tout au hazard, & d’ordinaire il nous plantoit sur un banc de sable, deux ou trois heu-[413]res avant qu’il fût nécessaire de s’arrêter. Deux fois même il y donna pendant que les eaux étoient hautes. La prémiére nous y restâmes vingt-quatre heures, & la seconde deux fois autant. Il n’y avoit pas de quoi rire alors. C’étoit le sixiéme jour depuis notre départ. Nous avions à-la-vérité de bonnes provisions ; mais il étoit impossible de les conserver pendant la chaleur excessive qu’il faisoit. Pour les pauvres Passagers qui étoient sous le tillac, pourvus seulement pour quatre jours, selon le conseil du prudent Capitaine, ils seroient morts de faim sans la générosité de Son Altesse. Elle leur fit distribuer pendant ces deux jours tout ce qui lui restoit de ses provisions, résolue de vivre avec moi de chocolat, dont nous nous étions amplement fournis. On auroit pu prendre encore patience dans cette triste situation, s’il y avoit eu moyen d’envoyer quelqu’un à terre, dont nous n’étions éloignés que d’une demi-lieue, mais des espéces de mares nous empêchoient d’y aller à pié, & nous n’avions point de chaloupe, Notre brave Capitaine vouloit nous persuader qu’il n’en prenoit jamais, afin de donner de la confiance aux Passagers, & de les convaincre que dans le besoin il n’abandonneroit pas son Bâtiment. Pauvre consolation pour nous, placés dans notre Navire au haut d’une espéce de dune entre Ciel & Terre. Il m’est impossible de vous exprimer ma tendre compassion pour nos pauvres compagnons de voyage, qui ne pouvoient pas subsister longtems de la cha-[414]rité du Prince. Il est vrai que notre sort n’étoit guéres meilleur. Pour boire du chocolat il falloit de l’eau douce, nous n’en avions plus guéres. Notre derniére ressource eût été de le manger, & de l’humecter ensuite d’un verre de bon vin. Heureusement je ne fus point réduit à essayer sur moi-même si cette nourriture est bonne. Nous fûmes remis à flot par une marée extraordinaire, secondée d’un vent vigoureux, & du rude travail de notre Capitaine.

Voilà, Monsieur, à peu près tous les desagrémens que nous essuyâmes entre Amsterdam & Hambourg, excepté un danger terrible que notre Etourdi nous fit courir encore, en traversant l’embouchure de l’Ems, dont, par parenthése, la Capitale d’Ostfrise tire son nom. La mer étoit en cet endroit terriblement agitée, à cause qu’un vent des plus frais poussoit les ondes contre le cours du fleuve, qui faisoit rouler notre vieux Bâtiment d’une maniére si épouvantable, qu’il sembloit à tout moment devoir se briser ou se fendre. Nous voyions devant nous cinq ou six Barques très légéres, qui alloient à petites voiles comme nous, mais qui ne laissoient pas de gagner sur nous considérablement. Ne voilà-t-il pas notre Fou qui se pique d’honneur, & qui prend la résolution de les devancer à quelque prix que ce fût. D’abord la grand’ voile est déployée malgré les avis du vieux Matelot, qui étant une espéce de Nestor de la Mer péchoit autant par un excès de prudence, que son Maître par un excès d’inconsidération. Qu’arriva-[415]t-il ? Dans le tems que le dernier étoit en exctase de voir son Yagt voler sur les ondes, & que son imprudente manœuvre effrayoit tous les Passagers, voilà un coup de vent terrible qui jette le Bâtiment tout-à-fait sur le côté. Aussi alerte qu’extravagant, notre Capitaine se jette sur la grand’voile, & fait tous ses efforts pour la baisser. Il en étoit à peu près le maître, & le Yagt commençoit à se redresser, quand un second coup de vent le jetta hors du Bâtiment suspendu à la voile par les deux mains. Il ne perdit pourtant pas la tramontane. Il nous cria de saisir une certaine corde, & de la tirer de toutes nos forces. Quoiqu’étourdi en quelque sorte par une mortelle frayeur, je ne fus pas assez foible pour m’abandonner à une crainte imbécille qui reste dans l’inaction. Un Valet de chambre de Son Altesse, plus expérimenté que moi, tenoit déja la corde. Je la saisis à son exemple, & la peur redoublant nos forces, nous ratrappâmes la voile & le Capitaine, qui pâle comme la mort, nous avoua que nous venions de l’échapper belle, aussi-bien que lui, & qui ne songea plus dans la suite, à risquer tant de vies pour un impertinent point-d’honneur. Tant que dura le danger, sa femme fit un vacarme épouvantable. Rien n’occupoit son attention, que son mari, son cher mari, son précieux mari ; termes qu’elle heurla cent fois en s’arrachant les cheveux, & qui avoient quelque chose d’assez singulier dans une bouche, qui pendant ce même jour l’avoit donné très souvent à tous les diables.

[416] Le septiéme jour après notre départ, nous entrâmes dans l’Elbe, vers le soir. Nous navigeâmes toute la nuit ; mais quoique nous eussions vent arriére, nous fîmes peu de chemin, à cause du cours rapide de cette Riviére. Le lendemain environ à midi nous abordâmes à Stade, petite ville du Duché de Bréme, où tous les Vaisseaux sont visités, & payent quelque droit. Je ne saurois vous dépeindre, Monsieur, la folle, l’extravagante joie dont je me sentis comme englouti, en trouvant sous mes piés la terre-ferme, après avoir été livré sur mer à tant de ridicules frayeurs. Le Prince fit apprêter le dîner dans cette ville, & quoiqu’il ne consistât que dans une fricassée de poulets très coriasses, je ne crois pas avoir jamais mangé d’un plus grand appétit, & avec plus de satisfaction. Le Cabaret où nous dînâmes, fut la prémiére maison Allemande où j’entrai de ma vie : les murailles en étoient plaisamment bariolées de toutes sortes de couleurs, qui représentoient grossiérement des fleurs & des plantes, que jamais la Nature ne songea à produire : mais ce qui m’étonna le plus, étoient les chaises de bois magnifiquement peintes dans le même goût, & si prodigieusement hautes, qu’elles paroissoient être faites exprès pour les grands Grenadiers de Sa Majesté Prussienne. Pour la ville, c’est une bicoque très mal-propre, & qui ne contient rien qui soit digne de la curiosité d’un Etranger. En récompense sa situation la rend considérable, & ce seroit une terrible bride pour les Hambourgeois, si [417] elle étoit entre les mains d’un Prince qui eût envie de leur nuire. Ces Messieurs ne sont pas fort à leur aise. Ils ont tout autant à craindre de Glucstat, petite ville forte qui appartient au Roi de Danemarc, & d’où, si ce Monarque le trouvoit à propos, il pourroit terriblement incommoder leur Commerce. Altena, où nous arrivâmes le même soir, n’a pas non plus le bonheur de leur plaîre. C’est un grand bourg fort riant, qui n’est qu’à une portée de fusil de leurs fauxbourgs, & qui se trouvant sur le passage, intercepte une bonne partie du gain qu’ils pourroient espérer de leur Commerce.

Ce bourg a été bâti par un Roi de Danemarc, qui sans doute ne vouloit pas beaucoup de bien à ceux de Hambourg. La tradition débite que des Députés de cette ville étant venus se plaindre à ce Monarque, de ce qu’il avoit placé ce bourg trop près d’eux, il leur répondit pour toute consolation, qu’il tireroit de leur plainte occasion de donner un nom à cet endroit. C’est celui qu’il garde jusqu’à présent. Al-tö-na veut dire en Allemand trop près.

Ce bourg paroit un véritable rendez-vous d’Eglises de toute sorte de Sectes, auxquelles on ne soufre pas à Hambourg le libre exercice de leur Religion. Ces Eglises ne sont ni d’une grande étendue, ni d’une grande magnificence, mais elles m’ont paru toutes d’une agréable architecture.

Ce joli bourg, dont la situation est toute charmante, s’est relevé de ses cendres plus beau & plus brillant, depuis qu’il a été bru-[418]lé par le Général Steinbock. Les Bourgeois d’Altena, qui haïssent aussi cordialement les Hambourgeois qu’ils en sont très sincérement haïs, m’ont assuré que par une bonne somme d’argent ils avoient racheté leurs maisons des flammes ; mais que leurs jaloux Voisins avoient trouvé bon de porter, par une somme plus forte, ce brave Général à exécuter sa prémiére résolution. Je doute fort de la vérité du fait, qui seroit capable de couvrir d’une infamie éternelle une ville coupable d’une action si noire & si affreuse.

Le Prince, qui avoit des raisons pour passer par l’Allemagne sans être connu, attendit à Altena l’occasion de pousser son voyage. Nous y logeâmes dans une Auberge vaste & commode, mais où la table quoiqu’abondante étoit peu de chose, & le vin détestable. C’est-là que je vis pour la prémiére fois de ma vie un lit accommodé à l’Allemande. Imaginez-vous, Monsieur, qu’au-lieu de couvertures on se sert dans ce Pays d’un second lit de plumes des plus lourds, & capable d’étouffer un honnête homme, sur-tout dans les grandes chaleurs de l’Eté. On m’a dit qu’un François nouvellement arrivé en Allemagne, & prêt à s’enterrer entre deux lits, demanda à l’Hôte fort sérieusement, qui étoit destiné à être couché sur lui ? Il s’imaginoit sans doute que dans ce Pays-là on entassoit les hommes & les lits par couches, & naturellement il devoit être sûr que celui qui serviroit de base à un pareil édifice ne seroit pas le plus à son aise.

Pendant les quatre ou cinq jours que nous [419] demeurâmes à Altena, nous ne manquâmes pas d’aller voir Hambourg. Cette ville est grande, belle, très peuplée. Il s’y fait un négoce considérable, puisque de-là la plus grande partie des Marchandises étrangéres se répand par toute l’Allemagne. Les maisons des Marchands distingués sont très vastes, mais d’une Architecture qui tient beaucoup du Gothique. Le bas ne fait qu’une sale fort étendue, qui sert de Magazin, & les principaux appartemens sont au prémier étage ; j’ai vu de ces sales aussi grandes que de petites Eglises. Il ne laisse pas d’y avoir dans cette ville un bon nombre de magnifiques Hôtels bâtis à la moderne. Plusieurs Princes voisins y ont les leurs. Il y a même une rue entiére qui en est toute pleine, & dans laquelle il s’en trouve qui méritent le nom de Palais, sur-tôut celui du Baron Görts, Personnage fameux, dont j’aurai occasion de vous raporter des particularités dignes de vous être communiquées. C’est bien dommage qu’on ait choisi une rue, & même une rue assez étroite, pour y étrangler tant de beaux Bâtimens, qui dans une grande place eussent produit un effet admirable. On se divertit parfaitement bien à Hambourg, sur-tout en Hiver, lorsqu’il est rempli d’une belle Noblesse, qui pendant l’Eté trouve plus d’agrément à la campagne. A mon retour de Suéde j’ai eu le plaisir d’y voir des assemblées extrêmement brillantes par le nombre, par le mérite, & par la politesse de ceux qui les composoient. Les Marchands, parmi lesquels il se trouve [420] quantité d’Anglois, y ont aussi grand soin de se dédommager des fatigues du Négoce. On m’a dit que les repas qu’ils s’entredonnent sont d’une somtuosité surprenante, & qu’on n’y épargnoit pas toutes les sortes de vins, qui quoique délicieux ne sont pas chers dans cette ville. Les dehors en sont embellis par un grand nombre d’assez jolies maisons de campagne. Leur structure frappe d’abord les yeux qui n’y sont point faits. Elles ont un petit air de Pagode, & on les croiroit enlevés de quelque écran de la Chine. Ce qui peut contribuer encore au divertissement des Hambourgeois est un Opéra, où l’on chante tour à tour en Italien & en Allemand. Ce qu’il y a de plus beau c’est le théatre ; mais c’est à peu près tout pour ceux qui ont vu les Opéra d’Italie, de Paris, & de Londres. Passe encore quand les paroles sont Italiennes. Le mauvais sens y est alors, pour ainsi dire, incognitò ; au-lieu qu’il marche à découvert dans l’Allemand, dont d’ailleurs le son mâle se lie mal avec la molle délicatesse du Chant Italien.

Pour le Peuple de cette bonne ville, il m’a paru raisonnablement badaut, & bien entêté de la grandeur, de la beauté & de la puissance de leur foible & petite République, qui est une vraie vache à lait pour les Rois voisins, & qui ne se soutient que par leur jalousie mutuelle. Par elle-même elle ne seroit pas en état de se défendre pendant trois semaines, contre une Armée de quarante mille hommes. Il est vrai qu’ils ont quelques troupes à leur solde ; mais je n’ai [421] jamais rien vu de plus misérable. A peine ces pauvres soldats savoient-ils présenter les armes, aussi leurs Officiers étoient-ils pour la plupart des bourgeois très pacifiques, qui ne passoient pas pour avoir une idée de guerre. On dit qu’à présent cette garnison est sur un meilleur pié ; je l’en félicite ; aussi-bien que les Maîtres.

Les Magistrats de cette ville ont un air d’Antiquité, qui paroit vénérable sans doute à leur Peuple, mais qui aux yeux d’un Etranger offre quelque chose d’assez comique. Comme je ne m’y attendois pas, je fus d’abord extrêmement frappé de leur chapeau en pain de sucre & de leur grande fraize, qui les forçant à se rengorger, leur donne une roideur qu’on peut prendre facilement pour gravité, sur-tout si on la combine avec le pompeux titre d’Excellence, dont on honore ceux qui tiennent les rênes de cette République. Ils n’ont qu’à les tenir bien ferme. La populace des villes de Hollande, quelque farouche, quelqu’insolente qu’elle soit, n’approche pas de celle de Hambourg : sa férocité naturelle, & son amour pour la liberté sont animées encore par un zéle brutal pour la Religion dominante ; zéle que des Prédicateurs furieux s’efforcent d’entretenir dans le même degré de chaleur, & qui confond dans ses emportemens Calvinistes, Catholiques, en un mot tout ce qui n’est pas Luthérien. Tros Rutilusve fuat nullo discrimine habebit. Tous les autres Chrétiens sont créés exprès pour la damnation. L’autorité des sages Magistrats se herute envain [422] ici contre celle d’un Clergé puissant, dont l’éloquence enragée tient le Peuple par les oreilles, & gouverne despotiquement cette Démocratie. Les saintes extravagances de cette Populace ont couté bon à la ville, mais elle ne s’en corrige pas. La raison en est apparamment, que la Canaille fait les sottises, & que l’argent des Riches les paye.

Je suis. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre IV.

Monsieur,

Je vous ai dit qu’à Hambourg la rage des Foux coute quelquefois des saignées à ceux qui sont de sens rassis. Nous observâmes un phénoméne d’une nature semblable, en voulant sortir de cette ville. Nous nous vîmes poursuivis par une troupe de gens qui poussoient des cris horribles, & qui firent arrêtre notre voiture, quoiqu’ils fussent avertis qu’il y avoit un Prince de l’Empire ; nom extraordinairement respecté dans les autres parties de l’Allemagne. D’abord il nous fut impossible de démêler parmi tant de voix confuses, ce que ces gens-là nous vouloient. Nous sûmes enfin qu’ils nous demandoient de l’argent. Mais en vertu de quoi ? Comment donc ! en vertu du bagage [423] qu’il y a dans votre berline, & de ce que nous sommes les Embaleurs jurés de la ville. Mais faut-il que je vous paye de la peine que mes valets ont prise ? Assurément, pourquoi l’ont-ils prise ? Si vous voulez, nous ôterons le bagage, & puis nous le remettrons, qu’à cela ne tienne. En un mot, le résultat de ce plaisant dialogue fut de contenter cette canaille à sa fantaisie, sans qu’elle daignât en témoigner sa reconnoissance par un coup de chapeau.

La voiture en question, dont les chevaux & le cocher paroissoient également paresseux, nous mena lentement & ennuyeusément en six jours de Hambourg à Rostok. Il ne nous arriva sur cette route rien d’extraordinaire, sinon que dans le Pays de Meklembourg nous serions morts de faim, si nous avions voulu suivre les régles d’une scrupuleuse équité. Tout ce Pays, beau, fertile, capable, à ce qu’il me parut, de faire vivre ses habitans dans l’abondance, se trouvoit alors dans une désolation digne de la compassion la plus vive.

Il venoit d’être ravagé par des troupes étrangéres, à cause de la dissension qui régnoit entre le Prince & la Noblesse. Le Peuple de la campagne, qui avoit le plus pâti de cette ruïneuse discorde, en étoit tout abattu, tout anéanti pour ainsi dire ; une ombre leur faisoit peur ; la vue de deux ou trois étrangers leur inspiroit des frayeurs mortelles. A notre approche des familles entiéres s’enfuyoient. Elles craignoient & le passage, & les plus mauvais traitemens. Quand on de-[424]mandoit à ces gens s’ils n’avoient pas telle ou telle chose, ils répondoient d’une voix tremblante, & l’œil égaré, qu’ils n’avoient rien. Hélas ! ils avoient peu de choses, & ils craignoient de perdre ce peu qui leur restoit. Il falut par une nécessité indispensable que Son Altesse lâchât un peu la bride à ses domestiques, en leur défendant pourtant d’user de main mise. Ces drolles qui avoient été soldats, déterroient des jambons, & dénichoient des poules en moins de rien. Tout cela étoit aprêté en peu de tems à la Dragonne, & expédié au milieu de quelque étable. La famille croyant en être quite à bon marché, se rassembloit peu à peu. Elle avoit d’abord l’air de gens condamnés au dernier suplice ; mais au son de quelques paroles honnêtes, on voyoit insensiblement une espéce de sérénité sur ces tristes visages. Quelle joie n’y éclatoit-il pas ! De quelles bénédictions ces pauvres gens ne nous accabloient-ils point, quand on leur payoit le double de la valeur, ce qu’on venoit de leur prendre par force ? Il sembloit qu’on les eût violentés pour faire leur fortune.

On voyoit une désolation pareille dans Wismar ; par où nous fûmes obligés de passer. Cette ville, assez belle pour une ville d’Allemagne, avoit été démantelée ; son Commerce étoit absolument tombé ; les Citoyens ignoroient qui étoit leur Maître ; il y avoit Garnison Danoise & Hanovrienne. Une solitude affreuse régnoit dans les rues. Les habitans étoient cachés au fend de leurs maisons, s’ils ne les avoient a-[425]bandonnées. On n’y voyoit ni boutiques ouvertes, ni artisans qui songeassent à gagner leur vie.

Citazione/Motto► Quidquid delirant Reges, plectuntur Achivi.

. . . De tout tems.
Les Petits ont souffert des sottises des Grands. ◀Citazione/Motto

Rostok me parut une ville à peu près bâtie comme Wismar, mais je la trouvai plus grande, mieux peuplée, & infiniment plus à son aise. Les habitans avoient été fort éloignés de se ranger du parti du Duc, qui à ce qu’ils disoient avoit voulu leur enlever leurs prérogatives. Ils sembloient triompher de ses disgraces, & fonder leur orgueil sur son humiliation. Il ne nous y arriva de particulier que deux avantures, que je crois passablement dignes de votre curiosité. Dans notre Auberge logeoit un jeune Officier Suédois, qui attendoit comme nous une favorable occasion de passer la mer. Il étoit beau, bien fait, de bonne mine. Ayant beaucoup voyagé, il avoit attrapé dans la perfection les maniéres étourdies d’un Petit-Maître François ; son joli babil l’avoit insinué dans l’esprit du Prince, qui lui avoit permis de l’accompagner en Suéde. Ce Cavalier ayant bu un peu plus que de raison, se promenoit un soir dans une des principales rues de Rostok. Il faisoit une obscurité terrible, & comme par hazard il se mit à tousser, il entendit ouvrir une porte le plus doucement qu’il étoit possible. Il s’arrête ; une femme le prend par la main, & le conduit par plu-[426]sieurs chambres obscures dans une salle très bien éclairée. La Dame voyant un visage étranger, pensa tomber de son haut : cependant, comme la figure du Cavalier n’étoit nullement effrayante, elle se remit bientôt ; mais en lui faisant des excuses, elle le pria obligeamment de vouloir bien se retirer. Notre Officier ne fut nullement de cet avis ; il voyoit devant lui une collation fort propre, & une femme, qui quoiqu’entre deux âges étoit belle, bien mise, & très appetissante. Il paya d’effronterie, se mit à badiner avec la Belle, à la cajoller sur ses charmes, & à la railler de son erreur. Il la fit rire, ils se mirent à table, & il ne quita sa bonne fortune que le lendemain, en lui promettant un secret inviolable Il garda sa parole mieux qu’il n’appartient à un Petit-Maître qui a fait son aprentissage à Paris. Il nous conta l’avanture, mais sans nommer la Dame. Il est vrai que l’après-dînée, lorsque le hazard nous mena par cette rue en nous promenant, il me montra la maison du doigt, & que pendant trois ou quatre jours il eut la même bonté pour tous ceux qui voulurent bien faire un tour de promenade avec lui. Par-là, malgré la discrétion de ce poli Suédois, la Dame fut connue, mais elle n’en fut pas méprisée. Elle n’avoit plus rien à perdre du côté de la réputation. Je fus plus directement intéressé dans l’avanture suivante.

Une nuit que j’étois couché dans une même chambre avec le Prince, je fus éveillé par des cris effroyables, accompagnés de ces [427] imprécations tonnantes que la Langue Allemande fournit avec tant d’abondance, & qui se mêloient au bruit que faisoit le choc continuel des épées. En prêtant attention à ce tintamarre, je crus entendre la voix de quelques domestiques de Son Altesse, & je m’imaginai qu’on faisoit main-basse sur eux. Dans cette idée je me léve en chemise, je prens mon épée & une chandelle, & je descens avec précipitation. Je ne m’étois pas trompé. Je vis quatre ou cinq Messieurs galonnés le couteau de chasse à la main, ferraillant avec le Valet de chambre & deux Laquais du Prince, qui ne paroissoient pas d’humeur à se laisser couper les oreilles tranquilement. A mon apparition le combat cessa, & l’on voulut de part & d’autre m’instruire du sujet de la querelle : mais tous les combattans étoient si terriblement ivres, qu’ils ne savoient pas trop eux-mêmes ce qu’ils disoient, & qu’ils se battoient peut-être sans savoir pourquoi. Tout ce que je pus démêler dans le cahos de leurs discours, c’est que les Valets avoient dit des insolences à ces Cavaliers, & que ceux-ci les avoient traité de canaille.

Les prémiers nioient comme beau meurtre ce dont on les accusoit ; les autres ne convenoient pas non plus de ce qu’on mettoit sur leur compte, quoique dans le récit de la querelle ils répétassent plus de vingt fois ce terme injurieux, sans que leurs ennemis y prissent garde. L’ivresse de tous ces gens fut cause sans doute, que dans cette escarmouche il n’y eut pas la moindre effusion de sang : [428] en récompense les chaises & les poteaux de la porte étoient dans un triste état, par plusieurs profondes & larges plaies que ces maudits ivrognes leur avoient faites. J’eus assez de bonheur pour appaiser un peu les esprits irrités. Je commençai par ordonner aux Valets de se retirer, & je promis à cette brave Noblesse que le Prince lui feroit avoir satisfaction de l’insulte dont elle se plaignoit. Peut-être n’aurois-je pas réussi avec tant de facilité à la calmer, si par bonheur l’Hôte ne leur avoit pas fourré dans l’esprit que j’étois un Comte de l’Empire ; ce qu’il concluoit de la maniére libre & aisée dont il me voyoit vivre avec Son Altesse. Pendant tout ce fracas le Prince avoit dormi, & je ne l’instruisis de l’affaire que le lendemain. L’Hôte qui avoit été present à toute l’escarmouche, nous informa alors du véritable sujet du démêlé, qui n’étoit qu’une vraie querelle d’ivrognes, dans laquelle le grand tort étoit à coup sûr du côté des gens du Prince, qui de l’honneur de le servir, tiroient le droit de s’abandonner à toute l’insolence que leur férocité leur inspiroit. Aussi offrit-il aux Nobles insultés, de faire mettre ses domestiques en prison. Ces Cavaliers avoient cuvé leur vin, & devenus plus aprivoisés, ils se contentérent de la simple offre de cette satisfaction. Ils furent même fiers comme des Artabans, quand le Prince donna ordre aux aggresseurs de leur demander pardon ; ce que ceux-ci firent avec la soumission la plus lâche. Caractére ordinaire de la petitesse d’esprit, variée, selon les circonstances, par les plus fa-[429]rouches hauteurs, & par les plus indignes bassesses.

Le lendemain de cette tragicomédie, Son Altesse trouva une occasion de passer en Suéde, & nous préparâmes tout pour partir dans vingt-quatre heures.

Je suis. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre V.

Monsieur,

Que l’idée d’un Prince de l’Empire, qui trouve une occasion de passer en Suéde, ne remplisse pas votre esprit de brillantes images. N’allez pas vous figurer une belle Fregate, avec une chambre de poupe magnifique, fournie de toutes les commodités possibles ; vous seriez trop au dessus de la réalité : Sachez, Monsieur, que le Prince vouloit passer en Suéde incognitò, sans traverser le Danemarc, qui étoit encore en guerre avec ses Voisins, aussi-bien que les Russiens, qui dans ce tems-là même, étoient occupés à faire ces funestes ravages, qui vous ont effrayé sans doute dans la Gazette. Plusieurs Vaisseaux Danois & Moscovites croisoient dans le passage. Il falloit les éviter, en passant la mer à la dérobée ; il falloit par conséquent faire ce voyage pendant la nuit, & [430] l’achever en dix ou douze heures. Le moyen d’y réussir étoit de se servir d’un très petit Navire, de saisir un tems ténébreux & un gros vent ; en un mot, pour faire ce voyage il falloit choisir les mêmes circonstances qui retardent les voyages ordinaires. Tout cela n’étoit pas fort de mon goût ; mais le Prince élevé dans la fatigue & dans le danger, ne s’en mettoit guéres en peine. Une mauvaise nuit à passer ne l’étonnoit pas. Elle ne pouvoit qu’être très mauvaise, mais elle le fut bien plus que nous ne nous l’étions imaginé. Le Bâtiment qu’on avoit loué pour Son Altesse, n’étoit qu’une grande Chaloupe découverte, bien lestée de grosses pierres, & n’ayant pour tout épuipage que le Pilote & un seul Matelot. Ce magnifique Navire nous attendoit à un village près de Rostock, appellé Wernemunde. Nous y arrivâmes vers le midi, sans espérance de pouvoir nous embarquer le jour même, parce qu’il faisoit beau tems, & que le vent étoit foible & contraire. Mais vers les sept heures du soir, voilà le Ciel qui se couvre de toutes parts ; un gros vent se léve, accompagné de ces bourasques de pluie qui sont si ordinaires au milieu de l’Été, Quelle fortune ! Vite il faut s’embarquer, où est le Pilote ? Nous le trouvons dans un Cabaret qui boit avec ses camarades, & qui est bien surpris de cette brusque résolution.

N’ayant pas compté de mettre en mer ce soir, il nous allégue cent mauvaises raisons pour nous en dissuader ; mais voyant de ses yeux démarer une autre chaloupe remplie [431] d’Officiers Suédois, & qui paroissoit la sœur jumelle de la nôtre, il sentit qu’il lui étoit impossible de reculer. Voilà les voiles mises au vent. Tout alla assez bien pendant une heure. Nous étions charmés d’avoir vent arriére, & de voler sur les ondes ; mais à mesure que nous gagnions la haute mer, les vagues s’enfloient, & le vent prenant de nouvelles forces devenoit une véritable tempête. Les flots que nous fendions avec rapidité se brisoient devant notre barque, & sembloient nous couvrir de tems en tems. Ajoutez-y des nuages noirs & épais, qui se succédoient par intervalles, & qui nous arrosoient d’une telle maniére, que bientôt nous nous trouvâmes tout aussi mouillés que si nous avions été plongés dans la mer. Bagatelle que tout cela, c’étoit le tems qu’il nous falloit ; la chaloupe étoit forte, bien lestée, & soutenoit parfaitement bien la violence de la mer ; d’ailleurs tous les Passagers ne paroissoient rien craindre, ce qui m’inspira une intrépidité d’emprunt. J’étois pourtant malade à la mort, & je tremblois de froid. Mais voici bien une autre histoire. Notre Pilote, qui n’avoit pas donné de marques d’ivresse en quitant le port, étourdi apparemment par le grand air & troublé par l’agitation de la chaloupe, quite tout d’un coup le gouvernail, tombe & s’endort profondément. Nous ne savions que penser de cet accident ; on l’apelle, on le pince, on lui tire les oreilles ; c’est une souche, & s’il n’avoit pas ronflé, on l’auroit pris pour un cadavre. Franchement cette affaire passoit la raillerie ; [432] le Matelot n’entendoit rien à la boussole, & force lui fut d’obéir au vent qui continuoit à se renforcer. Imaginez-vous mes frayeurs & mes inquiétudes  ; mais ce ne fut pas encore tout. Un peu après minuit nous decouvrîmes une lumiére à côté de nous, & nous craignîmes la rencontre de quelque Bâtiment ennemi. Cette crainte ne se trouva que trop fondée : un moment après nous entendons partir un coup de canon, qui nous donne le signal d’amener & de nous rendre. Hélas ! quand nous l’eussions voulu, il n’y avoit pas moyen de faire cette manœuvre au milieu de la tempête, & avec un seul Matelot. Nous nous contentâmes de mettre ventre à terre, & d’aller notre chemin. Nous n’avions pas tort. Autre coup de canon, qui étoit plus qu’un signal, puisque nous entendîmes tomber le boulet dans la mer à quelques toises de nous. Le Bâtiment qui nous vouloit tant de mal, étoit apparemment une Frégate Danoise, qui louvoyoit du côté de l’Allemagne. Quoi qu’il en soit, nous continuâmes notre route, & quelques momens après nous fûmes hors de la portée de l’ennemi, au grand contentement des intéressés. Pour moi, après avoir passé quelque tems dans des réflexions convenables à un Chrétien qui se trouve dans une pareille situation, je pris mon parti avec tranquilité, je m’enveloppai dans mon manteau, je me couchai sur les pierres qui nous servoient de lest ; & remettant ma destinée entre les mains de la Providence, je m’endormis, fort incertain si mon sommeil ne se con-[433]fondroit pas avec la mort. Après avoir reposé pendant deux heures, je fus réveillé par Son Altesse. Tout avoit revétu un air plus riant, le jour paroissoit, le tems s’étoit éclairci, le vent diminué, & le Pilote ressuscité se trouvoit auprès du gouvernail. Tout ces objets répandirent dans mon ame la plus douce satisfaction. Je ne sentis qu’à peine que j’étois tout engourdi. On trouva encore du reméde à cet inconvénient. Le Prince me présenta un verre d’un excellent vin rouge ; je n’ai jamais rien goûté de plus délicieux. Il répandit par-tout mon corps une agréable chaleur, qui me porta à réitérer le reméde jusqu’à trois ou quatre fois. Alors presqu’incapable de digérer toute ma joie, je jettai mes regards de tous côtés, & je découvris derriére nous une petite Ile toute blanchâtre, qui formoit la plus agréable perspective. C étoit l’Ile de Moen, qui appartient au Roi de Danemarc ; & pour comble de joie, j’apris que nous avions déja fait la grande moitié du chemin. Il étoit alors deux heures après minuit, & malgré l’impertinent sommeil du Pilote, le vent tout-à-fait favorable nous avoit garanti de nous écarter de notre route.

Cette fineste nuit fut suivie d’un jour très beau & très serein. Notre Equipage & les Passagers s’en chagrinérent à l’envi. Quant à moi je vous avoue naturellement, qu’il ne me fut guéres possible de prendre part à leur affliction. Je fus même assez mauvais citoyen, & j’eus l’audace de détacher un peu mon intérêt particulier de l’intérêt général. [434] Mais le vent s’appaise, disoit-on, il y a dix contre un que nous ne soyons pris par les Danois. Patience, dis-je en moi-même, nous verrons Coppenhague, cela vaut mieux que de servir de dîner aux poissons. Ce que les autres membres de la république flottante craignoient, faillit cependant plusieurs fois à nous arriver. Nous rencontrâmes plus de douze différens Navires, dont les uns reconnus pour marchands, & par conséquent pour pacifiques, ne nous firent aucune peur. Pour les autres qui avoient un air de Vaisseaux de guerre, ils s’attirérent davantage nos respects, & nous trovâmes à propos de nous écarter poliment de la route de ces Messieurs. Notre Pilote répara de son mieux la faute qu’il avoit faite, & il se servit très adroitement du vent favorable qui continuoit à enfler nos voiles. A gauche nous avions le Danemarc, & à droite la Suéde. Lorsqu’il décourvroit ces gros Seigneurs, un petit coup de gouvernail nous ménageoit l’apparence de gens qui faisoient voile pour Coppenhague ; & dès-que ces Châteaux flottans étoient un peu derriére nous, rien n’étoit plus aisé que de nous remettre sur notre route. Il fit ce manége quatre ou cinq fois avec succès & avec aplaudissement, jusqu’à ce qu’environ les six heures du soir nous découvrîmes les Côtes de Suéde, vers lesquelles nous fûmes poussés par un vent très favorable mais très petit. On vit même de loin quelques maisons & deux moulins. C’est Ysted assurément, disoit notre Pilote, dans une demi-heure nous y sommes. Quelle musique [435] que ces charmantes paroles ! Nous aprochons toujours. Mais non, ce n’est pas Ysted, c’est un petite village ; les moulins prétendus sont des maisons un peu plus élevées que les autres. Je vois pourtant Ysted très distinctement à une lieue de nous, comment faire pour y arriver ? Calme tout plat. Allons, les rames à bord nous y viendrons sans peine. Voilà tout le monde à la rame. Mais quel aspect ! je ne l’oublierai de mes jours. On apperçoit deux Bâtimens entre nous & le port que nous cherchions. Nous sommes perdus, s’écrie le Pilote, ce sont des Fregartes Russiennes. Mon Dieu ! je les vois, ils travaillent à force à mettre leur chaloupes en mer. On tourne les yeux de ce triste côté ; rien de plus vrai ; on les voit déja venir à nous à force de rames. Allons, allons, s’écria alors le Prince, allons à terre comme nous pourrons, que nous importé d’être ici dans un village, ou à Ysted. Ah Monseigneur ! que voulez-vous faire ? replique le Pilote tremblant de peur, & s’arrachant les cheveux. Nous sommes morts tout tant que nous sommes, si nous exécutons votre dessein ; toute cette côte est pleine de rochers, notre chaloupe s’y brisera indubitablement, il vaut mieux nous livrer aux Russiens, ils auront du respect pour Votre Altesse, & du moins nous aurons la vie sauve. Je vous avoue, Monsieur, que j’étois très fort de l’avis du timide Marin, mais le Prince n’en fut nullement. Il ne voulut absolument pas tomber entre les mains des Moscovites, & secondé par notre Avanturier de Rostok, brave comme un lion, il or-[436]donna de risquer le tout pour le tout, & d’enfiler les rochers à quelque prix que ce fût : les Mariniers y furent forcés à coups de plat d’épée, & par la menace de les tuer s’ils faisoient les rétifs. En même tems une partie des Domestiques de son Altesse saisit les rames. Quoique très mal-adroits à ce métier, ils travaillérent comme des forçats, tandis que d’autres pour soulager la chaloupe faisoient, à l’aide de leur peur, des efforts gigantesques pour jetter notre lest dans la mer.

Ma frayeur fut inexprimable, tant que je flottai dans l’incertitude ; mais dès-que je vis qu’il falloit prendre le parti qui me paroissoit le moins sage, & que je crus que chaque coup de rame m’aprochoit de la mort, je me sentis la plus généreuse intrépidité, une tranquilité fiére, & un sang froid actif ; je me couchai sur le devant de la chaloupe, pour découvrir les rochers ; le Prince étoit auprès de moi, & notre Matelot tout tremblant étoit de l’autre côté, prêt à jetter une petite ancre, qu’il avoit dans la main. Voyant un rocher pointu tout près de moi, que Votre Altesse fasse jetter l’ancre, m’écriai-je. On le fit dans le moment, & nous nous trouvâmes justement entre deux rochers, sans pouvoir ni reculer ni aller plus avant. Je me souviens qu’après avoir prononcé ces mots Votre Altesse, je me mis à réfléchir sur ce que ce titre avoit de déplacé, dans une occasion où selon toutes les apparences la mort alloit confondre un Prince de l’Empire avec ce qu’il y a de plus bas sur [437] la Terre ; & cette réflexion m’arracha un ris singulier, & qui n’avoit rien de commun avec la joie. Le Prince s’apperçut de ma grimace, & m’en demanda la raison. Je lui communiquai ma pensée, il n’en rit pas, mais il haussa les épaules. Jusques-là je n’avois regardé que devant moi, entiérement occupé d’un seul sujet de crainte ; mais à peine fut-il dissipé, qu’un autre prit sa place ; je me représentai les Chaloupes Russiennes nous suivant toujours, & prêtes à faire sur nous quelque mortelle décharge ; mais en tournant les yeux de ce côté-là, je vis avec une satisfaction parfaite qu’ils rebroussoient chemin. Le succès avec lequel nous avions échappé aux rochers, leur persuada apparemment que nous avions une connoissance toute particuliére de ces côtes, & l’avidité de nous prendre ne leur inspira pas l’audace que nous avions fait paroître en les évitant.

Cependant le rivage n’étoit qu’à un coup de fusil de nous, & nous nous trouvâmes vis-à-vis du hameau que nous avions pris pour le port désiré ; nous découvrions nombre de gens sur le bord de la mer, mais on ne voyoit pas qu’ils se missent en peine de nous secourir. Ces pauvres gens avoient peur. Quelques semaines auparavant le Roi de Danemarc avoit fait répandre dans la Scanie des Manifestes, dans lesquels il leur promettoit d’y faire une descente, & de les délivrer du joug des Suédois, les exhortant en même tems à se ranger du côté de leur ancien & véritable Maître. Nos manteaux rouges les [438] avoient encore effarouchés ; c’est la livrée des Danois. Ainsi nous courions risque de rester toute la nuit entre ces rochers, sans notre galant de Rostoc. Celui-ci, à force de parler bon Suédois, & de crier qu’il y avoit à bord un Prince parent de la Reine, rassura ces bonnes gens ; leur humanité se réveilla, & ils vinrent nous prendre avec notre bagage dans sept ou huit petites barques très plattes.

Quel ravissement de joie, quelle extase ! ces situations se refusent au pinceau ; on sent trop dans ces occasions pour en former une idée ; le moyen de s’en ressouvenir ! Ma Lettre est un peu longue, mais je n’ai pas voulu la finir, avant que de m’être débarassé de ces rochers dangereux. Vous qui avez tant de tendresse pour vos amis, auriez trop pâti de ma triste situation. Me voilà à présent bien à mon aise. Jusqu’au revoir. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre VI.

Monsieur,

Les braves Suédois qui nous avoient sauvé de notre chaloupe échouée, nous conduisirent, & portérent nos hardes à une maison qui étoit à un demi-quart de lieue du rivage. Avant que de vous peindre notre logement, il faut que je vous représente ces Sué- [439] dois tels qu’ils m’ont frappé pour la prémiére fois : c’étoient tous des gens d’âge, dont le plus jeune paroissoit du moins avoir soixante ans : on leur voyoit à tous de grandes barbes blanches, le corps sec mais nerveux, l’œil vif, les dents d’une blancheur éclatante, la démarche ferme, la taille haute & droite : tout cela, accompagné d’un air grave, m’inspiroit pour eux une profonde vénération, on les auroit pris pour une troupe de Patriarches, ou anciens Philosophes. Il me sembloit que les visages de quelques-uns ne m’étoient pas étrangers, & je crus y démêler les physionomies de certains fameux Grecs & Romains dont l’Antiquité nous a commmuniqué le mérite & la figure. En voilà assez pour le coup, j’aurai occasion dans la suite de revenir à ce sujet.

La maison où nous passâmes la nuit, étoit une assez grande métairie, où il n’y avoit pas une seule cheminée. On ne laissoit pas d’y faire du feu & la cuisine ; jugez si on y respiroit un air pur & agréable. Cette cabane enfumée étoit pourtant le quartier de deux Officiers de Cavalerie, l’un Capitaine & l’autre Lieutenant, qui avoient leur Compagnie logée chez les Paysans du voisinage. Ces deux Messieurs nous reçurent avec toute la politesse imaginable. Ils nous offrirent leurs lits, & nous eûmes beau faire, force nous fut de nous rendre à leurs obligeantes instances. Il s’en falloit bien que ces lits fussent excellens ; mais fatigués autant qu’on peut l’être, nous nous y jettâmes après avoir pris un morceau de pain & un [440] verre de vin de Bourgogne. De mes jours je n’ai dormi d’un meilleur somme. Nous restâmes dans cette ferme une partie du lendemain, nous y dînâmes, & même bien. Le jour auparavant les Officiers avoient été à la chasse, & elle avoit été bonne. Le Prince y ajouta de sa part un jambon exquis, une langue fumée, & quelques bouteilles d’un vin comme il n’y en avoit pas dans toute la Suéde. Après avoir dîné à fond il fut question de partir, les voitures étoient déja toutes prêtes devant ce magnifique Hôtel. Il ne s’agissoit pas ici de carosse à six chevaux, ou de chaises de poste. Non, c’étoient des charettes étroites, basses, capables de contenir chacune un homme & un coffre : elles sont toutes de bois sans le moindre ferrement, & même sans un seul clou, tirées par deux chevaux, petits & maigres, vraies haridelles, mais robustes & infatigables, & qui pour la plupart courent comme des liévres : ces chevaux ne sont pas ferrés, & je n’en ai pas vu dans tout le plat-pays de ce Royaume qui le fussent, excepté les chevaux de main. Je n’y ai pas apperçu non plus ni Maréchaux, ni Barbiers. Qu’y feroient-ils ? ils n’y gagneroient pas de l’eau à boire. Je doute même fort qu’il y ait des Charpentiers, ou des Maçons. Toutes les maisons y sont faites de la même maniére. Ce sont des poutres mal rabottées qui se joignent les unes dans les autres, & je crois les Paysans Suédois assez habiles, pour ne devoir leurs cabanes qu’à leur propre industrie, & à leur propre travail.

[441] Nous voilà donc à rouler, sept ou huit cariolles de suite. Imaginez-vous si cela devoit avoir grand air, sur-tout étant escortés, comme nous l’étions, de nos deux Officiers, qui eurent la politesse d’acompagner le Prince pendant deux ou trois postes. Nos Cochers, Chartiers, Postillons, ou tout comme il vous plaîra, étoient toujours de vénérables barbons, vigoureux & alertes. Ce phénoméne m’étonna de plus en plus, à mesure que nous avancions chemin. Je puis vous protester même, que dans toute la Suéde je n’ai pas vu un seul jeune homme entre les vingt ans & les quarante, excepté des soldats. La cruelle guerre qui avoit duré si longtems, & qui avoit été distinguée par un si grand nombre de batailles & de siéges en tant de Pays différens, avoit absorbé presque toute la jeunesse de ce malheureux Royaume. Ce qui en restoit encore étoit rassemblé dans 1’Armée, ou du moins se trouvoit dans les milices, qui dans les tristes conjonctures d’alors étoient toutes sous les armes.

Le moyen de m’imaginer que je me trouvois dans la patrie de ces Goths fameux, dont autrefois les terribles peuplades inondérent l’Univers, & en conquirent une grande partie, toujours soutenues par de nouvelles Armées, qui se succédoient les unes aux autres, comme les ondes de la mer. Nous trouvâmes bien pis encore en pénétrant davantage dans le pays. Nous eûmes souvent pour postillons des enfans d’onze ou douze ans, qui faisoient leur devoir [442] avec la même vigueur & la même adresse que leurs grands-péres, ou leurs bisaieuls. Ce n’est pas tout, nous courûmes plus de vingt postes menés par des filles, qui s’en acquitoient dans la derniére perfection. Vous vous imaginez sans peine à quel point ce spectacle doit avoir été comique ; mais voici quelque chose de bien plus singulier. Un jour j’apperçus de loin dans un champ un grand nombre de figures toutes blanches, sans pouvoir deviner ce que ce pouvoit être. Lorsque l’objet fut a portée de ma vue, je découvris que c’étoit une grande troupe de femmes & de filles qui faisoient la récolte du grain, accompagnées de quelques vieillards qui le voituroient. A cela près ces femmes faisoient absolument tout. Elles n’avoient sur le corps que leur chemise. Ne vous mettez pas dans l’esprit qu’il y eût-là quelque chose à profiter pour un œil curieux. Ces chemises sont plaisamment taillées : autour du col elles sont plissées sur la poitrine ; elles forment la taille, & depuis la ceinture en bas elles s’étendent comme une espéce de jupe ; vers la main elles sont ornées d’une espéce d’engageantes ; & l’on peut dire qu’elles font un habit complet, léger & commode, qui ne choque en rien la modestie, quoiqu’il y ait quelque chose de galant. Une sagesse poussée jusqu’au scrupule pourroit encore y trouver à redire, si la toile étoit fine & transparente ; mais la pauvreté de ces gens y met bon ordre. J’ai vu en Hollande des voiles dont l’étoffe étoit tout aussi déliée ; au reste [443] mes yeux se familiarisérent bientôt avec ces objets, puisque dans la suite nous rencontrâmes plusieurs fois des filles à cheval, qui étoient dans le même équipage.

Comme j’ai le cœur pitoyable, nos pauvres Cochéres excitérent souvent chez moi la plus vive compassion. Tout le Royaume étoit dans un desordre affreux ; souvent arrivés à une maison de poste, nous n’y trouvions ni gens ni chevaux ; cependant il falloit gagner pays, & nous trouver à notre gite. Quel reméde ? il n’y en avoit pas d’autre que d’obliger ces pauvres filles à courir encore une poste avec les mêmes chevaux, qui bien souvent n’en pouvoient plus ; les pauvres enfans fondoient en larmes, se jettoient à nos genoux, & tâchoient de nous fléchir par les termes les plus attendrissans. Elles craignoient pour leurs chevaux, elles craignoient de causer des allarmes à un pére, à une tendre mére ; elles craignoient de s’en retourner pendant la nuit. Avoient-elles tort ces malheureuses filles ? Cependant, comme nous n’avions pas tout-à-fait tort non plus, il fallut qu’elles marchassent. Mais le Prince, qui est humain & généreux, adoucissoit leur chagrin du mieux qu’il lui étoit possible, par des promesses qu’il avoit grand soin d’effectuer : non seulement on leur payoit bien leurs deux postes ; on leur faisoit encore présent à chacune d’un Carolin, qui peut valoir cinq sols, ce qui les renvoyoit contentes comme des Reines : elles se montroient ce riche présent les unes aux autres d’un air d’extase, elles faisoient [444] cinquante révérences au Prince, & moi je partageois leur satisfaction du meilleur de mon ame. En général nous étions mieux servis par les jeunes gens de l’un & de l’autre sexe que par les graves vieillards, dont un bon nombre sembloit communiquer leur gravité aux chevaux. Il nous étoit aisé de démêler parmi ces derniers, ceux qui avoient été soldats d’avec ceux qui n’avoient jamais porté les armes, & je ne sache pas que nous nous soyons jamais trompés dans les conjectures que nous faisions à cet égard. Ces Vétérans se distinguoient par un air éveillé, gaillard, & un peu relevé : d’ailleurs ils alloient rondement en besogne & faisoient leur devoir en braves gens. Les simples manans au contraire avoient quelque chose de plus lourd, de plus sombre, & de plus stupide ; un intérêt grossier & direct sembloit les gouverner uniquement ; leur grand but étoit de ménager leurs haridelles ; quand on les prioit honnêtement de fouëtter, ils ne s’en remuoient pas plus que des souches, c’étoit un langage qu’ils n’entendoient pas. Pour les émouvoir, il falloit leur parler d’un ton foudroyant, & lever la canne sur eux, comme si on alloit les abîmer de coups. Quelquefois il étoit absolument nécessaire de frapper tout be <sic> bon. Quelle différence entre ces ames serviles, & nos gens du comun en Hollande, qu’on révolte par une parole rude, & que les maniéres douces & honnêtes portent à servir avec ardeur ceux qui les emploient ! Quelle mortifica-[445]tion pour un homme raisonnable & humain, d’être forcé à respecter si peu dans un autre l’excellence de sa propre nature, & à considérer son prochain comme une bête de charge faite exprès pour l’esclavage ! Mais ces pauvres gens, à force d’être maltraités perdent le respect qu’ils se doivent à eux-mêmes ; ils ont contracté l’habitude de regarder la contrainte comme la grande régle de leur devoir ; je m’imaginois dans ces tristes occasions, suivre les opérations machinales de leur esprit. Quand on les traitoit avec douceur, ils ne sentoient pas qu’on étoit leur maître, & par cela même ils ne le croyoient pas ; ils s’égaloient à ceux qu’ils devoient servir, & peut-être cette humanité continuée & soutenue les auroit rendus insolens. Mais le ton impérieux, les menaces, les coups, changeoient en même tems leurs sensations & leurs idées ; leurs oreilles & leurs épaules faisoient rentrer leur ame dans la servitude, dont pendant quelques momens elle s’étoit cru sortie.

Adieu. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre VII.

Monsieur,

Vous voilà à présent instruit à fond de notre maniére de voyager, qui n’étoit pas des [446] plus commodes ; nous étions terriblement cahotté dans nos cariolles ; mais ç’auroit été cent fois pis, si les chemins de Suéde n’étoient pas merveilleusement bons, & entretenus avec tout le soin imaginable. Ce qui me tuoit sur-tout, c’étoit la descente de quelques montagnes ; elle se faisoit d’ordinaire avec une rapidité qui sembloit devoir mettre nos voitures en piéces. Fort souvent aussi elles étoient toutes délabrées ; mais nos postillons ne s’en embarassoient guéres, de quelque âge ou de quelque sexe qu’ils fussent. Par le moyen des cordes dont ils étoient toujours fournis, & de quelque morceau de bois qu’ils alloient couper, & qu’ils façonnoient en un instant, ils vous racommodoient bientôt la charrette branlante, que dans la suite ils n’en ménageoient pas davantage.

Pendant les deux ou trois prémiers jours ces incommodités ne me frappérent pas ; la comparaison du péril dont j’étois échappé, à la sureté où je me trouvois alors, m’inspiroit une joie douce & pure, qui répandoit un air riant sur tout ce qui m’environnoit. Si vous en exceptez la fatigue, où je n’étois guéres fait, il ne me falloit pas une grande force d’imagination, pour me procurer cette gayeté tranquile. La Scanie, que nous traversions, est un pays charmant, & fertile, & nous jouissions du plus beau tems qu’un voyage puisse souhaiter.

Il est vrai que les matinées étoient très froides, & qu’au milieu du jour il faisoit quelquefois une chaleur qui nous rôtissoit pres-[447]que dans nos cariolles ouvertes,

Citazione/Motto► Multa tulit fecitque puer, sudavit & alsit. ◀Citazione/Motto

Ce vers me convenoit le mieux du monde, & plusieurs fois j’en remplis tout le sens dans un seul & même jour. Mais je soutins tout cela à merveille ; une belle vue, un peu de repos, quelques heures de sommeil, m’en dédommageoient entiérement. Peu à peu cependant les impressions que le danger avoit faites sur moi, s’affoiblirent par l’éloignement de l’objet ; & celles de la fatigue toujours présente, toujours continuée devinrent plus fortes, sur-tout lorsque, pour surcroit de malheur, la partie la plus essentielle de nos vivres commença à nous manquer, je veux dire le pain. Il faut savoir, Monsieur, que dans la chaloupe nos provisions avoient été empaquettées dans des paniers d’ozier, qui par la pluie, & principalement par l’eau de la mer, avoient été percés entiérement. Nos jambons & nos viandes fumées n’en avoient pas beaucoup souffert ; mais plusieurs grands pains de seigle en avoient été tout pénétrés, & lorsque nous voulûmes nous en servir, ils ne se trouvérent pas mangeables. Le malheur n’étoit pas bien grand, me direz-vous, vous n’aviez qu’à en acheter d’autres. Oh cela vous plaît à dire ! les choses ne vont pas ainsi en Suéde. Vous vous imaginez apparemment qu’on trouve par-tout dans ce Royaume de bonnes Auberges, où l’on ne manque de rien, pourvu qu’on ait la bour-[448]se bien garnie ; mais en-vérité vous comptez sans votre hôte ; sachez, Monsieur qu’il n’y a ni Cabarets, ni Auberges, que dans les villes, & qu’on sait à peine à la campagne ce que c’est.

Il falloit bien pourtant passer les nuits quelque part, direz-vous, & il n’y a pas d’apparence, qu’à l’exemple des Chevaliers errans vous goûtassiez les douceurs du sommeil en rase compagne, sous quelque arbre officieux. Jusques-là vous devinez juste ; mais pour ne vous point laisser dans l’embarras, je m’en vai vous expliquer la chose. Vous avez bien entendu dire, que dans l’Orient il y a pour les Voyageurs de certains Hôtels nommés Caravenséras, restes de l’Hospitalité des honnêtes anciens. Si vous avez une idée de ces lieux, vous êtes au fait. Toutes les maisons de poste qu’on trouve en Suéde, appartiennent à la Couronne ; le Roi les confie à ceux qu’il trouve à propos, pour y recevoir & y loger gratis les voyageurs & leur train. N’allez pas pourtant vous figurer des logemens capables d’y donner le couvert à une caravane entiére ; vous vous en formeriez une idée trop magnifique. Ce sont des tabernacles de bois, les uns plus étendus que les autres ; dans les meilleurs il peut y avoir sept à huit chambres de plein-pié, très dépourvues de meubles. Ce sont-là ces gites sur lesquels les voyageurs peuvent compter, aussi-bien que sur un lit garni de draps soi-disant blancs. Nous nous servîmes rarement de cette derniére commodité ; les draps, quoiqu’on les dépliât devant nous, avoient [449] l’air d’avoir déja passé pour blancs plus d’une fois, & le reste des piéces qui forment un lit, n’étoit guéres plus ragoûtant. Le Prince aimoit mieux faire étendre dans la chambre quelque bottes de paille fraîche, sur lesquelles il faisoit mettre de ses propres draps, dont il avoit apporté avec lui plusieurs paires blanchies en Hollande. Je trouvois son exemple très bon à suivre ; & je puis vous assurer, que sur-tout en Eté cela fait un lit frais & bon, du moins j’y dormois tout aussi bien, que si j’avois été couché dans le lit dont Boileau fait une si pompeuse description.

Citazione/Motto► Dans le réduit obscur d’une alcove enfoncée

S’éléve un lit de plume à grands frais amassée :
Quatre rideaux pompeux, par un double contour,
En défendent l’entrée à la clarté du jour. ◀Citazione/Motto

Voilà qui est bon pour un lit de Chanoine ; mais les Princes de l’Empire, & à plus forte raison leurs très humbles serviteurs, se contentent à moins. Pour moi, lorsque je voyois Son Altesse sur la couche que je vous ai dépeinte, je me figurois ces Rois & ces Héros de l’Antiquité, ces Achilles & ces Ulisses, qui passoient la nuit sur une peau d’Ours ou de Lion.

Ces Caravanséras du Nord ont encore de commun avec ceux de l’Orient, que si l’on y veut manger, il faut y apporter des provisions. Il est vrai que dans quelques-uns de ces lieux hospitaliers, nous trouvâmes du [450] lait, des oeufs, du beurre abominable, & de la biére, qui valoit encore moins. D’ordinaire il y avoit aussi du pain, je l’ai vu ; mais pour en avoir mangé, c’est une autre affaire, il n’y a que les dents Suédoises qui puisssent en venir à bout. Nous l’essayâmes vainement plusieurs fois ; mais après l’avoir attaqué de tous côtés, sa vigoureuse résistance força toujours nos dents à lever le siége.

Pour vous en faire sentir la raison, je vous dirai que ce pain est plat, sans levain autant que j’ai pu le comprendre, & cuit sous les cendres, ou sur une plaque chaude, c’est ce dont je ne suis pas bien informé. Chacun de ces pains, ou de ces gâteaux, a au milieu un trou rond. A quoi bon ? me demanderez-vous ; c’est ce que vous allez savoir. Lorsqu’on en a cuit assez pour une demi-année entiére, on les enfile tous à des perches, que l’on expose au Soleil pendant quelque tems, & qu’on suspend ensuite au plancher. A votre avis, Monsieur, nos dents avoient-elles grand tort de n’y pouvoir pas mordre ? Nous crûmes pourtant trouver un moyen d’en venir à bout, c’étoit d’en faire des soupes au lait ; mais ce fut de la peine perdue ; pour l’amollir il eut fallu le faire tremper deux fois vingt-quatre heures, & vous voyez bien que nous n’avions pas le tems de faire cette expérience. Nous nous trouvâmes dans cette disette pendant trois ou quatre jours, réduits à ne manger que du lait, où l’on mettoit force jaunes d’œufs, & que la faim faisoit trouver excellentissime. [451] D’ordinaire nous ne faisions qu’un seul repas par jour. Il est vrai que le matin nous prenions chacun une bonne tasse de chocolat bien épais, sur-tout parce que nous y mettions encore un jaune d’œuf, & cette nourriture nous soutenoit passablement bien jusqu’à sept ou huit heures du soir : c’étoit le tems qui bornoit d’ordinaire nos courses. La prémiére ville que nous trouvâmes sur la route, nous tira de cette disette. Nous y logeâmes dans une passablement bonne Auberge, où je mangeai des viandes fraîches, & du pain blanc avec un plaisir inexprimable, & où nous fîmes d’amples provisions de pain de seigle, crainte de quelque nouveau démêlé avec les gâteaux de la campagne.

Nous n’eûmes pas lieu de nous repentir de cette sage précaution. Si nous avions manqué de bon pain dans un pays assez fertile, comment en aurions-nous déterré au milieu des rocs & des montagnes de la Smallande, qui ne sont couvertes que de forêts épaisses de Sapins & d’Ifs. D’abord cette route me plut fort ; j’étois charmé de voir ces Ifs, ou du moins des arbres qui leur ressemblent fort, se pousser en l’air en forme pyramidale, naturellement & sans le secours de l’industrie humaine : mais toujours des montagnes, des forêts, toujours des objets uniformes, excepté quelques vues ravissantes, me rebutérent bientôt. Ce qui m’avoit d’abord paru gai, revétit un air sombre, qui répandoit la mélancolie dans mon ame.

On ne trouve dans cette Province que par-ci par-là quelques cabanes ramassées, qu’on [452] honore du titre de villages, & l’on peut dire qu’elle ne différe guéres d’un désert. Dans ces montagnes nous fûmes effrayés plus d’une fois par une épaisse fumée mêlée d’affreuses flammes, qui nous représentoient de loin l’incendie de quelque ville. Mais ce que cet objet avoit d’effrayant, disparoissoit à mesure que nous en aprochions ; c’étoient des parcelles de la forêt où l’on avoit mis le feu de propos délibéré, unique moyen de donner un peu de fertilité à ces terres. Lorsque le feu a consumé ces arbres, on remue la terre à coups de bêche, on y mêle cette cendre, & ensuite on y répand le grain, qui dans ce fond pierreux ne sauroit jetter de profondes racines, & que le Soleil, qui au milieu de l’Eté ne quite guéres l’horison, fait lever & meurir en très peu de tems.

Nous descendîmes de ces montagnes arides un matin de très bonne heure, c’étoit le plus beau jour qu’on puisse voir, & nous entrâmes dans une des meilleures Provinces du Royaume, opposée en tout à celle dont nous venions de traverser une grande partie : celle dont je vai vous parler est l’Ostro-Gothie.

Nous entrâmes d’abord dans une grande & fertile vallée couverte à perte de vue de blé, dont une partie étoit encore debout, tandis que l’autre étoit déja en gerbes. Cette charmante plaine étoit barrée en divers endroits de hautes montagnes, qui paroissoient comme de formidables remparts. Le Soleil qui dardoit ses rayons sur tant d’objets agréables, en relevoit encore la beauté, & les rendoit propres à dissiper la mélancolie, que les [453] bois de la Smallande m’avoient inspirée. Un si beau pays paroissoit abonder en habitans. Après y avoir fait quelques lieues de chemin, nous nous trouvâmes au centre de sept à huit Eglises, qui marquoient autant de villages, & qui n’étoient pas à une lieue de nous. A cette distance elles faisoient un effet charmant : vous n’en douterez pas, Monsieur, quand vous saurez que les Eglises de ce pays ont des tours assez jolies & assez élevées : d’ailleurs les murailles en sont enduites d’un plâtre d’une vive blancheur, ainsi dans un tems serain on les prendroit de loin pour autant d’édifices de marbre. Mais comme il n’y a point de félicité absolue dans ce Monde, ce plaisir fut bien tempéré par une chaleur excessive , dont nous nous sentîmes grillés à mesure que le Soleil avançoit dans sa carriére, & que ses rayons réfléchis par les rochers se réunissoient dans cette vallée, & en faisoient une espéce de fournaise. Les personnes que nous rencontrâmes dans cette Province, avoient l’air d’être à leur aise ; ils étoient mieux mis, & plus propres que ceux que nous avions vus jusques-là, & toute leur physionomie étaloit quelque chose de plus gai & de plus content. Cette découverte me fit un très sensible plaisir, & diminua de beaucoup l’ardeur du Soleil.

Je suis. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

[454] Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre VIII.

Monsieur,

Le mot de Ville est entré dans une de mes Lettres précédentes ; il faut bien, ce me semble, vous donner une juste idée de celles qu’on trouve en Suéde ; il y en a d’assez bonnes du côté de la Mer ; mais c’est quelque chose de bien pitoyable, que celles qu’on rencontre au milieu des Provinces. Ce sont de véritables trous, & nos petites Villes de Gueldre ont au prix de celles-là un air de Capitales. Les maisons que ces bicoques Suédoises renferment, ne sont que des cabanes, marquées au coin de la misére & de la pauvreté. Dans la plupart de ces Villes il se trouve pourtant d’assez belles Eglises, & des Châteaux qui apartiennent à la Couronne, & qui en cas de besoin servent de Palais au Souverain. Si vous voulez vous figurer les Villages, vous n’avez qu’à ménager à vos idées une exacte proportion, & vous saurez ce que c’est. J’aurai dans la suite l’honneur de vous parler amplement de Stokholm. En attendant je vous instruirai succinctement du caractére que j’ai cru développer sans peine dans les Suédois de la Campagne. Quoiqu’ils paroissent languir dans l’oppression, ce qui d’ordinaire rend les [455] gens de mauvaise humeur & malins, ils sont bons, fidéles, honnêtes-gens, incapables de crimes atroces. Croiriez-vous, Monsieur, que dans toute la Suéde il ne se trouve pas un seul voleur de grand chemin, & que je n’ai vu nulle part de potence ni de roue. Ils ont un respect infini pour leurs Ecclésiastiques, qu’ils supposent être du Conseil Privé de la Providence, & qui se servant avec adresse de cette prévention, font de leurs Paroissiens tout ce qu’ils trouvent à propos. En général ils emploient assez bien leur souveraine autorité. Ecoutés comme des Oracles, regardés comme les Dispensateurs des Peines & des Récompenses éternelles, ils trouvent peu de difficulté à moriginer leurs troupeaux, & à les détourner de toutes les actions que, sans avoir besoin d’aprofondir la Morale, tous les Peuples policés trouvent abominables. Au reste ce Peuple est parfaitement bien fait, & il a naturellement bon air, sur-tout les hommes. La plupart des jeunes garçons que nous avons rencontrés dans le plat-pays, avoient les cheveux d’un blond argenté, ils étoient beaux comme les Amours, & leur physionomie avoit quelque chose d’ouvert, & de tout-à-fait heureux. Les filles au contraire n’avoient pas le teint si blanc ni si uni, & leurs traits étoient bien moins délicats ; ce qui est le contraire de ce qu’on remarque chez presque toutes les autres Nations. On dit d’ailleurs que dans quelques Provinces de ce Royaume, les femmes sont sujettes à une certaine indisposition, qui donne de l’exer-[456]cice aux ongles, & que la Scanie se distingue par là desavantageusement des autres Provinces. Nous y en vîmes un échantillon dans un de nos gites. Notre hôtesse étoit une des plus charmantes femmes que j’aye jamais vues. C’étoit véritablement une beauté parfaite, & nous ne pouvions pas nous lasser de l’admirer. Mais quel étonnement fut le nôtre, lorsqu’elle se découvrit le sein pour donner à teter à son enfant, & qu’elle nous étala une poitrine toute cachée sous la gale ! La maniére aisée dont elle exposa à nos yeux cet objet dégoûtant, marque assez, ce me semble, qu’il ne doit point être extraordinaire dans cette Province. Chez d’autres Nations une femme enlaidie par accident, le déroberoit avec tout le soin possible à la connoissance de tout le monde ; & les femmes Suédoises sont femmes, comptez là-dessus.

Voilà à peu près tout ce que j’ai observé dans notre route jusqu’à Stockholm. Il faut pourtant, avant que de finir cet article, que je vous parle d’un Original que nous rencontrâmes à deux ou trois journées de cette Capitale. Un soir que nous étions prêts à manger un morceau dans une de ces Maisons du Roi, nous vîmes entrer dans notre chambre un jeune homme botté & éperonné, qui venoit de mettre pié à terre. Après nous avoir salué d’un petit air dédaigneux, il s’assit cavaliérement, mit son chapeau sur une oreille, & commença à nous examiner depuis la tête jusqu’aux piés. Avez-vous de bon tabac en poudre, [457] Messieurs… ma foi, il est excellent. Beau début ! Vous allez à Stokholm apparemment, j’en viens moi. La-dessus il nous fit un discours fort diffus, par lequel nous aprîmes qu’il étoit Comte d’une des plus illustres maisons du Royaume, qu’il étoit fort considéré à la Cour, qu’il en avoit été chargé d’affaires très importantes dont il s’étoit tiré glorieusement, qu’il alloit porter de la part de la Reine des ordres dans la Scanie menacée d’une invasion, & que bientôt il devoit être envoyé à une des prémiéres Cours de l’Europe. Il nous dit encore qu’il avoit de l’esprit, qu’il étoit brave, & qu’il avoit été à Paris. En un mot il nous dit tout ce qui le concernoit, mais il ne nous dit pas qu’il étoit un fat du prémier ordre, en ceci seul il épargna des paroles oiseuses. Après nous avoir suffisamment montré à quel point nous lui devions de la considération & du respect, il fait quelque tours dans la chambre, chante un petit air, se rejette brusquement sur la chaise, & redoublant l’orgueil de son attitude, il se met à nous questionner d’une maniére gravement impertinente. D’où venez-vous ? Messieurs. De Hollande. De Hollande ! ah, ah, Marchands apparemment. Ma foi, mes Amis, vous auriez pu vous épargner ce voyage dans le triste état où se trouve le Royaume, vous n’y ferez pas de gros gains. Mais, Monsieur, nous ne sommes pas Marchands. Non ! encore pis. Vous êtes donc des gens de guerre qui cherchez ici de l’emploi. Je vous plains, [458] mes Enfans, il n’y a rien à faire ici pour vous, on va même casser tous les Officiers étrangers. Vous ne devinez pas juste, Monsieur, nous ne cherchons rien de semblable dans votre patrie. Eh ! que diable y venez vous donc faire ? Puisqu’on ne sauroit se refuser aux interrogations obligeantes d’un Seigneur comme vous, répondit alors le Prince d’un air moqueur, je vous dirai que je vai voir à Stokholm un de mes cousins germains, qui occupe un assez beau poste auprès de la Reine. Auprès de la Reine ? je le connoîtrai apparemment, dites-moi… Là il fut interrompu par le Valet de chambre du Prince, qui demanda à son Maître, si son Altesse trouvoit bon qu’on apportât le souper. Quel coup de foudre pour notre Original que ce mot d’Altesse ! la parole lui meurt dans la bouche ; il se léve, il reste immobile ; ses yeux paroissent égarés ; l’air superbe s’évanouit sur son visage ; toute sa phisionomie se change ; il semble même baisser, & devenir plus petit ; enfin il fait une grande révérence, fort brusquement de la chambre, & va acoster un Valet de Son Altesse. Il aprend que celui qu’il venoit de traiter si cavaliérement étoit Prince, & que le poste assez beau que son cousin germain occupoit à la Cour, étoit celui d’être époux de la Renie <sic>. Il remonte au plus vite à cheval, & disparoit sans nous donner le bonsoir. Jamais Comédie ne m’a tant fait rire que cette farce naturelle, peut-être ne fera t-elle pas le même effet sur vous. Il y a des [459] choses très plaisantes quand elles frappent nos yeux & nos oreilles, mais dont le comique dépendant de certaines circonstances qu’il est difficile de peindre, se perd entiérement dans le récit.

Il faut avant de vous conduire à Stokholm, que je léve un scrupule qui pourroit vous venir par raport à notre entrée dans cette Capitale. N’ayez pas peur, Monsieur, qu’un Prince de l’Empire y soit entré dans une des charettes que je vous ai décrites. Non, Monsieur ; sachez que la veille de cette grande journée, nous arrivâmes à un Château appartenant à Son Altesse Royale, & nommé Eckholdsund. Nous y fûmes bien régalés par le Concierge. Nous y vîmes des Jardins très jolis & fort proprement entretenus, & nous y trouvâmes une assez bonne Berline, dans laquelle nous achevâmes notre voyage, avec plus de commmodité & de magnificence que nous ne l’avions commencé. Ce qui releva beaucoup notre entrée, c’est que nous fûmes introduits dans la Ville par un Aide de Camp de Son Altesse Royale, qu’elle avoit trouvé bon d’envoyer au devant de son cousin.

Je suis &c. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

[460] Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre IX.

Monsieur,

Pour le coup je vai jouer un beau rôle dans le Monde, en dépit de mes envieux. Me voilà à la Cour de Suéde aimé & estimé d’un Prince proche parent de la Reine, superbement logé à la Cour même, figurant avec des Généraux d’Armée, avec des Barons, des Comtes, des Comtesses ; allant faire ma cour comme un autre à Sa Majesté & à son auguste Époux. Ne voilà-t-il pas une situation bien agréable, bien flatteuse ? N’étois-je pas en quelque sorte en droit de me dire à moi-même ?

Citazione/Motto► Principibus placuisse viris non ultima laus est.

C’est un brillant honneur que d’être Ami des Princes. ◀Citazione/Motto

La chose vaut bien la peine que j’entre dans un plus grand détail. Le Prince avec sa suite fut logé dans un magnifique appartement, qu’avoit occupé autrefois le Duc de Holstein, neveu de la Reine ; c’est celui-là même qui fait à présent une si belle figure à la Cour Russienne. Les Gentilshommes & les Pages de la Reine, presque tous Comtes, étoient [461] tour à tour de garde chez le Prince mon Maître, chez qui je faisois aussi l’office de Gentilhomme. Devant son appartement il y avoit toujours plusieurs Hallebardiers de Sa Majesté, habillés de vestes de Bufle. C’étoient comme les Suisses à d’autres Cours, & ils sembloient pour la plupart avoir vieilli sous le harnois. Joignez à tout cet éclat plusieurs Valets de pié de la Reine, & un de ses plus beaux Carosses, attelé de deux ou de six chevaux, selon qu’il plaîsoit à Son Altesse de l’ordonner. D’ordinaire le Prince mangeoit avec Son Altesse Royale chez Sa Majesté ; mais quand l’un ou l’autre de ces augustes Epoux ne se portoit pas bien, on couvroit la table dans l’appartement de mon Maître, qui mettant à l’écart l’importune contrainte du cérémonial, se divertissoit familiérement avec ses Gentilshommes, & avec d’autres convives de bonne humeur. Pour moi j’eus l’honneur d’être prié par un Gentilhomme de Son Altesse Royale de me servir de sa table, où venoit dîner tous les jours un grand nombre de Gens de qualité & d’Officiers-Généraux. Vous saurez Monfieur, par parenthése, que le Prince, lorsqu’il n’étoit pas sur le trône, avoit sa Cour & ses Officiers à part. La Reine me fit dire presqu’en même tems que je pouvois dîner & souper avec ses Demoiselles d’honneur, & ce parti me parut le plus agréable. Ces Dames étoient toutes des plus illustres familles du Royaume ; comme celles de Spar, de Wrangel, de Steinbok, de la Gardie, & d’autres d’un é-[462]clat égal. Elles parloient toutes bien François & bon Allemand ; & je leur ai trouvé à toutes sans distinction de très belles maniéres, & une fort grande politesse. Il y en avoit qui joignoient beaucoup d’esprit à un sens juste & droit, & qui paroissoient avoir le caractére de personnes de mérite. J’en ai même connu une, qui avoit plus de feu & de vivacité qu’une Gasconne. Ses saillies perpétuelles étoient comme autant de fusées, qui partoient brusquement de son imagination, & leur feu toujours varié brilloit & surprenoit par une nouveauté bisarre, mais presque toujours juste. Je n’ai pas donné jusqu’ici une idée fort avantageuse du Beau Sexe Suédois. Je crois avoir rendu justice à celui qui se trouve dans le plat-pays, mais je puis dire qu’à Stokholm j’ai vu beaucoup de Femmes très aimables. En général le nombre de ces visages mignons & délicats y est un peu rare ; mais il y a un grand nombre de Femmes grandes, faites à peindre, & ayant un air noble & majestueux. J’ai été pourtant frappé de deux Beautés qui étoient parmi les Dames de la Reine. L’une étoit la jeune Comtesse de la Gardie, descendue de ce fameux Pontus de la Gardie, François de naissance, & qui par les belles actions qu’il a faites sous le Grand Gustave-Adolphe, s’est acquis une réputation immortelle. Tout étoit beauté, charme, agrément dans cette Demoiselle ; air, taille, gorge, visage, tout ce qu’elle offroit aux yeux, paroissoit être paîtri par les mains des Graces & des [463] Amours : nouveau surcroit de mérite féminin, elle ne paroissoit pas avoir seize ans. La beauté de Mademoiselle de Steinbok avoit quelque chose de moins frappant ; mais dans le fond elle avoit le teint tout aussi beau, les traits aussi fins & aussi réguliers que la belle de la Gardie ; elle avoit un peu plus d’âge, une vingtaine d’années peut-être ; mais ce qui rendoit ses charmes moins vifs, c’étoit justement ce qui devoit leur gagner le plus le cœur d’un honnête-homme ; c’étoit un air de douceur, de bonté, & de sagesse répandu dans toute sa phisionomie. On ne voyoit point dans ses yeux un desir inquiet de plaîre, ni la moindre attention à ses agrémens ; elle sembloit ne pas penser du tout au seul objet auquel la plupart des Femmes pensent sans relâche. Son esprit étoit de la même nature que sa beauté, aimable sans parade & sans ostentation, découvert sans peine par ceux qui s’y connoissoient, & caché en quelque sorte à celle qui en étoit l’estimable propriétaire. Si, comme je n’en doute pas, son cœur répondoit aux charmes de son esprit & de son corps, c’étoit un de ces rares trésors, qui méritent des possesseurs dignes d’eux, & qui malheureusememt ne tombent que trop souvent en de mauvaises mains.

Ce qui me parut extrêmement aimable dans toute la belle société des Dames de la Cour, ce fut un air d’union & d’amitié que j’ai remarqué constamment parmi elles ; elles se donnoient les unes aux autres le tendre nom de sœur, sans que j’aye pu soup-[464]çonner que ce fût ce qu’on appelle eau bénite de Cour. Ce que je puis assurer, c’est que dans les différentes conversations que j’ai eu avec plusieurs d’entr’elles, je n’ai jamais remarqué, ni des traits de médisance répandus à découvert sur leurs compagnes, ni une espéce de louanges empoisonnées par des restrictions, ni des insinuations malignes qui font venir de loin, comme par une espéce de hazard, les occasions de donner mauvaise opinion de son prochain : ce sont pourtant-là, ce me semble, les seuls moyens par lesquels on dément d’ordinaire dans le Monde l’ostentation d’une sincére amitié. Si je ne porte pas de ces Dames un jugement trop favorable, je ne puis qu’attribuer une union si rare à une Cour & parmi des personnes du Beau Sexe, qu’au modéle de vertu & de bonté qu’elles trouvoient dans la Maîtresse à qui elles s’étoient attachées.

Il n’y a pas deux voix touchant cette Princesse chez la Nation entiére, & chez toutes les personnes qui ont eu le bonheur de l’approcher. On convient unanimement qu’elle ne céde à personne au monde en douceur, en piété, en modestie, en un mot dans toutes les vertus qui peuvent enrichir l’ame. L’amour conjugal se distingue d’une maniére frappante parmi ses autres belles qualités. Que ceci soit dit à la honte du siécle, elle aime son Epoux comme une Bourgeoise. Quelle infame expression ! Ne diroit-on pas que la Noblesse, en se réglant sur la Vertu, lui feroit trop d’honneur. Mais ne moralisons pas : il est certain que quand [465] Son Altesse Royale avoit mal à la tête, la Reine avoit presque la fiévre, & que tant que cette incommodité duroit, elle ne bougeoit d’auprès de son cher mari ; le terme n’est pas sublime, mais je l’en trouve d’autant plus naïf & fort. Quelle éclatante preuve n’a-t-elle pas donnée d’une si vertueuse tendresse, en y sacrifiant le rang suprême, & en se contentant de devenir la premiére Sujette de son Epoux. Ce n’est pas le passage d’une Riviére, ou la conquête de quelques Provinces dont il faille faire de magnifiques éloges ; faux brillant que tout cela ; bien souvent vices cachés sous le vernis de l’intrépidité ; ce sont des actions comme celle d’Eleonor Ulrique qui méritent d’être immortalisées, par les nobles efforts des génies du prémier ordre.

La Cour de Suéde n’étoit pas alors fertile en agrémens pour ceux qui aiment les plaisirs tumultueux ; elle portoit encore le deuil de l’intrépide Charles XII. Il n’y avoit ni Comédie, ni Opéra, ni Bal. Le seul divertissement dont on pouvoit y jouir, consistoit en deux ou trois Assemblées par semaine, dans les Appartemens de Sa Majesté. C’étoit-là qu’on voyoit comme d’un coup d’œil, tout ce que la Cour & la Ville avoient de plus brillant : on jouoit à l’Hombre, & au Piquet, assez petit jeu : la Reine, & par bonté & par complaisance, étoit elle-même d’une des parties ; mais comme elle ne s’y plaîsoit pas beaucoup, elle donnoit le plus souvent son jeu à quelqu’autre, & sembloit se faire une satisfaction de traverser les ap-[466]partemens, pour y gracieuser tout le monde : elle s’y prenoit d’une maniére si naturelle & si cordiale, qu’elle devoit gagner naturellement tous les cœurs. Un autre divertissement que j’y goûtois quelquefois, c’étoit une petite Assemblée moins nombreuse & plus agréable, qui se faisoit après souper dans l’appartement de quelque Demoiselle de la Reine. Les uns y jouoient à différens jeux, tandis que d’autres se divertissoient à chanter quelque Air François ; souvent même toute la compagnie se réunissoit à danser aux Chansons des menuets & des contredanses. Je vous parlerai de la Cour de Son Altesse Royale, dans ma Lettre suivante.

Je suis. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre X.

Monsieur,

La prémiére fois que j’entrai dans les Appartemens de Son Altesse Royale, je fus étonné de les voir remplis d’une foule de Cavaliers, que je pris à leur habillement pour des Officiers subalternes. Ils n’avoient que des habits bleus, avec un bouton de cuivre ou d’étain. Ils étoient coëffés pour la plupart à la maniére du feu Roi, bottés jusqu’à la ceinture, & gantés jusqu’au coude. Pour completter cet ajustement, ils avoient un crê-[467]pe noir autour du col, & au côté des épées d’une grandeur démesurée. D’ailleurs gens parfaitement bien faits, l’air grand, la mine haute & guerriére. Quelques momens après ma surprise augmenta, en voyant Son Altesse Royale parler à ces Messieurs d’un air familier, & les traiter à peu près comme ses égaux.

Mais je sus bientôt que je m’étois fort trompé dans l’opinion que je m’étois formée de leur qualité ; & que c’étoient tous des Colonels, des Brigadiers, des Officiers-Généraux, en un mot des gens de la prémiére distinction du Royaume. La vue de ces braves Guerriers me rapella toutes les fameuses victoires dont ils avoient été les instrumens ; victoires entassées, qui à force d’accabler l’ennemi lui avoient appris à vaincre à son tour. Les anciens Grecs comparoient les Thébains victorieux des Spartiates, à des Ecoliers qui battoient leurs Maîtres. Cette comparaison est ici, ce me semble, très applicable.

Je fus présenté ce même jour à Son Altesse Royale, qui me reçut de la maniére du monde la plus obligeante, & qui me demanda des nouvelles de plusieurs de ses amis de Hollande & sur-tout des vôtres, Monsieur. Je ne vous tracerai pas le caractére de ce Prince, vous le connoissez mieux que moi ; vous savez qu’il est beau & bien fait, comme presque tous les Seigneurs de l’illustre Maison de Hesse ; & tout l’Univers sait, comme vous & moi, que s’il y a quelque chose à redire à sa bravoure & à son intrépidité, c’est l’excès ; il en a donné de glorieuses, d’éton-[468]nantes marques dans une grande partie de l’Europe, en Flandre, en Allemagne, en Italie, en Norwége. On ne sauroit dire là-dessus que des choses superflues, non plus que de sa bonté, de ses maniéres aisées & populaires, & de sa générosité sans bornes. Il en donna de magnifiques preuves dans la fâcheuse situation où se trouvoient alors les affaires de Suéde. Il avoit deux tables à Stokholm, une dans son Palais, voisin de celui de la Reine, & l’autre à l’extrémité opposée de la Ville. C’est-là que tous les Officiers un peu distingués pouvoient aller manger librement. J’ai vu dans un de ces endroits trois grandes tables dressées dans deux salles voisines, & couvertes d’une abondance d’excellens mêts ; un buffet parfaitement bien garni répondoit à la table, dont le Grand-Maître de Son Altesse Royale faisoit les honneurs avec toute la politesse imaginable. Ce n’étoit pas une petite ressource pour tant de gens de distinction, qui sans elle auroient eu bien de la peine à subsister ; mais il en coutoit considérablement à leur auguste Bienfaiteur.

Je trouve ici une occasion très naturelle de vous faire un réçit fidéle & un peu circonstancié de l’état où languissoit alors la pauvre Suéde.

Mettez-vous dans l’esprit, Monsieur, un Royaume, qui par lui-même n’est pas extrêmement riche, engagé dans une cruelle guerre de plus de vingt années ; guerre qui couta beaucoup dans ses heureux commencemens, & qui exigea une dépense infini-[469]ment plus grande vers la fin, lorsque les défaites y furent aussi suivies que les victoires l’avoient été d’abord. Figurez-vous cette guerre conduite par un Prince absolu & despotique, à qui le dernier sol de ses Sujets étoit acquis, comme la derniére goute de leur sang. Ajoutez-y un Roi éloigné de ses Etats pendant plusieurs années, & les desordres qu’une si triste absence devoit traîner après elle.

Ce n’est pas tout : un déréglement universel dans les Finances devoit par une triste nécessité découler de toutes ces causes réunies, aussi-bien qu’une suspension absolue du Commerce, qui s’écarte naturellement des pays où l’argent est rare. Mais quand il y auroit eu encore quelque moyen de soutenir un peu ce Commerce, il étoit impossible de le mettre en œuvre. La Livonie, grenier de la Suéde, & les Provinces Allemandes fertiles en hommes & en vivres, étoient perdues : d’un côté la Suéde étoit investie par les Flottes Danoises, qui la menaçoient d’une invasion : de l’autre ses côtes étoient réellement & tristement ravagées par celle des Russiens, qui faisoient tous leurs efforts pour abîmer les Mines de fer & de cuivre, richesses naturelles & les plus solides de tout le pays. Dans cet affreux tableau vous devez voir d’un coup d’œil le malheureux état de la Capitale. Tout y manquoit, & il y avoit une terrible disette d’argent. J’ai payé moi-même trois francs d’une paire de gands très communs : une paire de souliers y valoit trois écus, & toutes les choses, celles-même qui sont les plus nécessaires à la vie, coutoient à pro-[470]portion. Au milieu de tant de desastres, il falloit avoir des troupes considérables en campagne, à moins que de laisser tout à l’abandon, & de livrer tout le Royaume à une ruïne totale. Le moyen dans cette situation de payer exactement les gens de guerre qu’il falloit pourtant employer ? Faute d’argent on leur donnoit des titres tant qu’ils en vouloient ; & lorsque j’étois à Stokholm, il y avoit assez de Généraux à la Cour & dans l’Armée, pour commander six fois plus de troupes qu’il n’y en avoit dans toute l’étendue du Royaume. Mais comme les titres ne sont pas des mêts fort nourrissans, ils trouvoient un fort agréable appui dans la table de Son Altesse Royale. Heureux les pauvres soldats, s’ils avoient pu trouver un semblable secours ! Les Gardes de la Reine n’avoient presque pour toute nourriture que du poisson sec, & ils sentoient de vingt pas cet aliment desagréable. Quelle misére ne falloit-il pas supposer dans les troupes postées en différens endroits sur le bord de la mer ? Ce qu’il y a de certain, c’est que les chevaux ne mangeoient que quelques feuilles arrachées des broussailles, & qu’ils n’avoient d’autre abreuvoir que le vaste Océan.

Le croiriez-vous, Monsieur, les soldats Suédois que j’ai vu, ne laissoient pas d’avoir parfaitement bonne mine ; jamais je ne vis des gens qui eussent l’air aussi soldat ; ils paroissoient se porter très bien, aussi est-il certain qu’il n’y a point de Peuple dans l’Univers, plus capable de se soutenir au milieu de la fatigue & de la misére ; de mes fenêtres [471] je voyois ces soldats monter la garde à la Cour, & je ne me suis jamais lassé d’admirer, & leur mine guerriére, & leur bonne discipline. Tant de desastres n’avoient pas abattu non-plus leur courage inébranlable. Quelques jours avant notre arrivée dans la Capitale, ils en avoient donné une éclatante preuve. Les Moscovites, au nombre de quelque deux mille hommes, ayant pris poste sur une montagne à une petite distance de Stokholm, avoient répandu l’épouvante dans toute cette grande Ville, & le plus vif chagrin dans le cœur de la Reine, qui, tendre Mére de ses Sujets, n’avoit pas voulu quiter sa Cour, malgré les conseils réitérés de ses Officiers. D’abord un seul Bataillon vola du côté de l’Ennemi ;& quoique celui-ci, outre la supériorité du nombre, eût deux piéces de campagne, ce peu de Suédois soutint néanmoins le combat pendant trois heures entiéres. Son Altesse Royale elle-même vint alors à leur secours avec un petit renfort, & sa seule vue obligea les Russiens à s’en retourner plus vite qu’ils n’étoient venus, en laissant sur le champ de bataille plus de soldats qu’il n’y en avoit dans tout le Bataillon Suédois. Ils n’avoient tué que quelques-uns de leurs Ennemis dans les derniers rangs : ce qui marque, qu’au fond ces gens ne sont pas encore si bien dressés qu’on le prétend, & qu’à forces égales ils auroient bien de la peine à tenir tête à leurs redoutables Voisins.

La particularité qui mortifioit sur-tout cette Nation accablée, & son intrépide Capitaine-Général, c’est qu’elle étoit attaquée [472] d’une maniére qui rendoit la résistance impossible. La nouvelle arrivée que les Russiens sont débarqués dans un tel endroit, on y court. La chose est déja faite, des villages, des forêts, des villes sont déja réduites en cendres ; & l’Ennemi ayant regagné ses chaloupes, se trouve à l’abri de la fureur des Suédois. Ce qui les fit respirer un peu, ce fut l’arrivée d’une Escadre considérable de Vaisseaux Anglois envoyés à leur secours, mais un peu tard. On apprit peu de tems après, que les Russiens avoient regagné leurs ports, après avoir à peu près exécuté tous leurs desseins. Voilà les frayeurs de la Nation diminuées, une partie des ports ouverts, & les troupes tirées du rivage, & en état de goûter quelque repos après des fatigues si accablantes.

Quelques jours après ces heureuses nouvelles, je vis entrer dans Stokholm un Régiment de Cavaliers Dalecarliens. Quoiqu’eux & leurs chevaux eussent l’air extrêmement harassé, je trouvai ce Corps très beau : c’étoient de grands hommes robustes, d’une mine un peu rude & féroce, & ils me paroisoient répondre à l’idée que l’Histoire de Suéde nous donne de ces invincibles Dalecarliens, qui ont eu tant de part aux révolutions de ce Royaume.

Adieu. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

[473] Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre XI.

Monsieur,

Quelque tems après la venu de l’Escadre Angloise, j’eus la satisfaction de la voir rangée auprès de la Flotte Suédoise dans les Scheeren, qui sont des rochers placés à quelque distance les uns des autres, & qui rendent très difficile l’entrée du Port de Stokholm. Arrivés près de-là, nous vîmes Son Altesse Royale occupée à faire la revue de quelques troupes, qui n’avoient pas encore quité le bord de la mer. Après s’être rafraîchi dans une maison de campagne, elle se mit avec le Prince son cousin dans une chaloupe, suivie d’un grand nombre d’autres, toutes pleines de Généraux d’Armée & de Seigneurs Suédois. A mesure que nous avancions, nos yeux furent frappés du spectacle le plus brillant qu’il soit possible de s’imaginer. A notre droite étoit la Flotte Suédoise, qui consistoit dans une vingtaine de Vaisseaux, parmi lesquels il y en avoit plusieurs du prémier rang. A notre gauche étoit rangée l’Escadre Angloise, qui consistoit en dix-sept à dix-huit Bâtimens, mais qui avoient un tout autre air sur les ondes que ceux de Suéde, qui me parurent d’assez lourdes masses, pas trop bien façonnées. A l’approche de [474] Son Altesse Royale ces deux Flottes firent feu de toute leur artillerie, qui consistoit en plus de quatre mille piéces de canon. Toute la mer aux environs paroissoit couverte de tourbillons de flamme & de fumée ; ce qui joint à une infinité de banderolles de toutes sortes de couleurs qui voltigeoient en l’air, au bruit des tambours & aux fanfares des trompettes mêlées aux acclamations de plusieurs milliers de Matelots, ne pouvoit que faire un effet magnifique, pour moi sur-tout, qui n’avois jamais rien vu de pareil. Toute cette belle compagnie monta sur l’Amirale de Suéde. Son Altesse Royale tint conseil de guerre avec les Officiers-Généraux des deux Armées Navales. De-là toute sa suite, & même tous les Officiers de mer Suédois se dispersérent sur l’Escadre Angloise, où ils devoient être régalés. Pour les Princes & plus grands Seigneurs, ils allérent dîner à bord de l’Amiral Norris. Je les y suivis conformément au conseil de Son Altesse, qui par un principe de bonté pour moi, ne trouva pas à à <sic> propos que je m’éloignasse de lui. Le Vaisseau se ressentoit fort de la magnificence de la Nation Angloise. L’appartement de l’Amiral consistoit en deux chambres meublées & tendues d’un beau damas cramoisi.

Je vous avoue, Monsieur, que je fus fort embarassé quand il s’agit de se mettre à table. Franchement je me croyois trop petit compagnon pour m’attendre à l’honneur de manger avec un Prince, qui selon toutes les apparences devoit bientôt porter la Couronne ; & j’étois persuadé que la prudence & [475] la modestie me conseilloient de me tenir un peu à l’écart. Le Prince cependant, qui savoit que je l’avois suivi, demanda avec inquiétude ce que j’étois devenu, & là-dessus Son Altesse Royale me fit demander par un Page, pourquoi je ne venois pas manger. J’accompagnai ce jeune Gentilhomme d’un pas tremblant jusqu’auprès d’une grande table, qui n’étoit pas assez grande pour tant de monde ; on en avoit dressé une plus petite ; je m’assis à celle-là, tout honteux de ma gloire : mais cette honte fut bientôt bue au pié de la lettre ; quatre ou cinq grands verres d’excellent vin vuidés coup sur coup la dissipérent en moins de rien, & me rendirent toute ma liberté d’esprit. Quoiqu’on bût copieusement au bruit continuel du canon, & que je sois un très petit buveur, je soutins d’abord mieux le vin que Messieurs les Suédois, à qui en guise de petite biére les Domestiques de l’Amiral donnoient de grands verres de vieille biére Angloise, plus forte que le vin le plus vigoureux. Le repas magnifique en lui-même fut égayé par une troupe complette de bons Musiciens, que le Chevalier Norris avoit à son bord, & qui jouoient à ravir de toutes sortes d’instrumens. Jusqu’à la fin du repas je ne me sentis que bien gai ; mais j’en tins comme il faut après avoir avalé un verre d’une liqueur forte qu’on appelle Oscoba, & qu’un Cavalier Anglois m’avoit fort pressé de boire, comme quelque chose d’excellent pour abattre les fumées du vin. J’eus bientôt lieu de me repentir de ma docilité, tout [476] commença à tourner autour de moi. Je me possédois pourtant encore ; je m’esquivai doucement, je fus me promener sur le tillac, & le grand air, au-lieu de m’étourdir davantage, me remit entiérement dans une demie heure. Revenant dans la chambre de poupe, j’y vis régner une joie bruyante & tumultueuse ; la plupart des convives sans distinction de rang dansoient pêle-mêle, chantoient, s’embrassoient, se baisoient, crioient, sautoient, tout comme s’il n’y avoit plus eu de Russiens au monde. Ce fut bien une autre vie encore, lorsqu’on se fut mis dans les chaloupes pour regagner le rivage. Les Anglois ont le vin folâtre, il y en avoit un bon nombre qui vouloient aller voir Stokbolm : ces Messieurs, après avoir bien badiné avec les Suédois, commencent à jetter dans la mer les chapeaux & les perruques des derniers. Voilà bientôt les perruques & les chapeaux des Anglois qui vont le même chemin. Ensuite on se mit à s’arracher les uns aux autres les manchettes & les cravates ; le tout, ce qui est bien surprenant, sans qu’aucun de ces Cavaliers, quoiqu’ils eussent bien bu, fît de cette dangereuse plaisanterie un sujet de colére. Ceux qui perdirent le plus à ce jeu ne furent pas les Suédois, je vous en assure ; la plupart portoient leur cheveux, & n’avoient ni manchettes ni cravates ; ils en furent quite pour quelques chapeaux d’un prix modique. Les Anglois au contraire étoient magnifiquement coëffés, & plusieurs d’entr’eux avoient de belles cravates à den-[477]telles. Ils ne laissérent pas les uns & les autres de monter à cheval dans le bel état où ils étoient, & ce fut une espéce de bonheur pour eux d’arriver en ville assez avant dans la nuit. Pour moi, qu’on avoit laissé en repos placé tout près de Son Altesse, je me portois parfaitement bien en revenant à la Cour ; j’y suivis le Prince chez les Demoiselles d’honneur de la Reine, où nous soupâmes avec plusieurs Cavaliers qui avoient été du voyage, & dont la figure divertit extrêmement ces Dames. Il n’étoit pas possible sur-tout de regarder sans rire un Aide de camp de Son Altesse Royale, François de nation. Il entra dans la salle botté & éperonné, & en faisant mille postures grotesques. Il avoit son chapeau sur sa tête rasée, & les boutonniéres de son habit & de sa veste étoient richement garnies du haut jusqu’en bas de petits morceaux de dentelle, qu’il avoit déchirée par-ci par-là : Exuvias tristes Danaum.

Le lendemain de cette partie de plaisir, je ne sentis point ma santé altérée, ce que j’attribuois à l’excellent air qu’on respire en Suéde. Nous passâmes une bonne partie de ce jour à voir ce que Stokholm contient de digne de la curiosité des Etrangers. Je vous en communiquerai quelque chose dans ma Lettre suivante, où je m’efforcerai de vous donner une idée de cette Capitale.

Je suis, &c. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

[478] Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre XII.

Monsieur,

Stokholm est à tout prendre une Ville grande, belle, & peuplée. Elle est formée de plusieurs Iles jointes par des ponts. Il y a de belles Places, & un bon nombre de belles Eglises & de magnifiques Hôtels, qu’on pourroit appeller Palais, pour peu qu’on aimât les expressions pompeuses. Ces beaux Edifices sont bâtis, à la moderne, de belles pierres de taille enduites d’un plâtre fort blanc ; & au-lieu d’ardoise ils sont couverts pour la plupart de cuivre, & quelques-uns de fer. Le Palais où la Reine est logée avec toute sa Cour, est fort beau, & d’une très grande étendue ; elle ne s’en sert pourtant qu’en attendant mieux. Le Palais Royal a été brûlé par je ne sai quel malheur : on a commencé à le rebâtir pendant la prospérité du régne précédent, & l’on y a fait travailler un très grand nombre de Prisonniers Moscovites. Il y a une façade qui est entiérement achevée. Elle a été bâtie suivant le plan, & sous la direction d’un Architecte Italien ; je n’ai rien vu de si beau ; & si un jour des conjonctures plus favorables à la Suéde permettent de mettre à ce Palais la derniére main, je crois que ce sera [479] un des magnifiques Bâtimens de l’Europe. C’est encore un très superbe Edifice que l’Hôtel où la Noblesse du Royaume s’assemble pendant la tenue des Etats.

L’Arsenal mérite aussi très fort d’être vu. C’est un Bâtiment très spacieux, qui n’étoit pas alors considérablement pourvu de Munitions de Guerre : en récompense il regorgeoit, pour ainsi dire, d’illustres marques de la gloire de la Nation. J’y vis plusieurs différentes chambres toutes remplies de Drapeaux & d’Etendarts Danois, Saxons, Polonois, Russiens ; je puis vous assurer qu’il y en avoit suffisamment pour en fournir cinq ou six Armees <sic> entiéres. J’y vis encore quelques meubles superbes, & plusieurs riches Joyaux de la Couronne. On m’apprit que le nombre en avoit été fort diminué par le feu Roi, qui aimant avec tendresse la Duchesse de Holstein sa Sœur, l’en avoit libéralement partagée. Mais ce que je n’y pus considérer qu’avec une profonde tristesse, c’étoient les dépouilles sanglantes, & pourtant précieusement conservées, de deux des plus grands Héros que le Nord, si stérile en Conquérans, ait jamais produits. Je veux parler des habits dans lesquels ont péri, par un sort peu ordinaire aux Rois, le grand Gustave-Adolphe, & l’intrépide Charles XII. Le prémier, si je m’en souviens bien, est une espéce de veste de Bufle à l’antique, très simple & très uni. Le second qui m’a frapé davantage, ne consiste que dans un habit complet d’un drap bleu fort ordinaire, [480] un grand chapeau qui n’est pas plus précieux, une chemise d’une toile des plus communes, de grandes bottes, & des grands de Bufle qui doivent avoir couvert à ce malheureux Prince une bonne partie des bras. Sa selle, ses pistolets, & son épée, n’ont rien de plus distingué ; le moindre de ses Cavaliers ne cédoit en rien à cet égard à son brave Monarque.

Je me servirai de cette occasion, Monsieur, pour vous instruire de quelques particularités touchant le caractére de ce Prince ; particularités que j’ai aprises des personnes qui l’ont aproché dès son enfance, & qui ont même été honorées de sa familiarité. Le courage, & une certaine constance inflexible, étoient comme la base de ce caractére. Il a donné des marques de ses deux qualités dans sa plus tendre jeunesse. Agé à peine de six à sept ans, & se trouvant à table avec sa Mére, il voulut donner un morceau de pain à un Chien : l’avidité de cette bête, que le Prince chérissoit, la fit tomber dans une cruelle méprise ; elle emporta un morceau de chair de la main de son Maître, la plaie saigna beaucoup ; mais ce jeune Héros, sans pousser un cri, & sans faire semblant de rien, l’enveloppa de sa serviette. La Reine voyant qu’il ne mangeoit pas, eut beau lui en demander la cause ; il se contenta de répondre qu’il n’avoit pas faim. On le crut malade, on redoubla les questions. Tout fut inutile, quoique cet Enfant Royal devînt pâle à force de perdre du sang. Un Officier qui le servoit s’en aperçut à la fin ; sans ce bonheur il seroit mort, [481] plutôt que de découvrir l’accident qui venoit de lui arriver. Je ne sai pas au juste si le fait que je vai vous raporter a précédé ou suivi celui-là, mais je sai bien que Charles XII étoit encore dans sa tendre enfance, lorsqu’il donna de son humeur belliqueuse les preuves que voici.

Il avoit la petite-vérole, & paroissoit dangereusement malade. Un jour qu’il se démenoit fort dans son lit, un de ses Gentilshommes qui le veilloit, voulut l’empêcher de se découvrir ; mais dans le tems qu’il y étoit occupé, & qu’il tâchoit de persuader au Prince d’avoir soin de sa propre santé, il reçut un souflet des mieux appliqués, c’étoit l’effet d’une fiévre chaude ; mais le Gentilhomme, qui ne savoit pas cette circonstance, en fut fort mortifié. Voyant quelque tems après le Prince plus calme, il lui demanda par quelle de ses actions il pouvoit avoir mérité sa disgrace ? Vous ? lui répondit le Malade, vous vous trompez, je ne suis nullement en colére contre vous. Cependant, repartit le Gentilhomme, Votre Altesse vient de me donner un souflet de toutes ses forces. Cela ne se peut pas, lui dit le Prince. Si fait, reprit-il un moment après, cela n’est pas impossible ; j’en suis bien fâché ; mais je rêvois que j’étois à la tête de l’Armée Impériale en Hongrie, que je combattois ces rebelles, & que d’un coup de sabre j’emportois la tête à un de leurs Chefs. Il est sûr, Monsieur, que ces dispositions de l’ame si estimables en elles-mêmes, la Valeur & la Fermeté, eussent produit dans ce Prince de su-[482]blimes effets, si elles avoient été jointes à une raison cultivée, à un cœur formé à recevoir avec docilité les impressions de l’Equité, de la Justice, & de l’Humanité. Oui, Charles XII, brave & ferme au-delà de l’imagination, auroit été l’admiration & les délices de son siécle, & de la posterité la plus reculée, si enrichi d’idées justes sur le véritable but de la Royauté, sur la nautre du vrai Héroïsme, sur la dignité de l’Homme supérieure à la dignité Royale, il n’eût fait briller la valeur & la constance, que dans les routes qu’un bon cœur & un esprit juste lui eussent indiquées. Mais au-lieu de lui faire comprendre & sentir la beauté de la Raison & de la Bonté, on s’étoit attaché à éblouir son jeune esprit de l’éclat séducteur d’un faux Héroïsme. En se familiarisant avec Quinte-Curce, on l’avoit habitué à l’admiration des sublimes extravagances d’Alexandre, on l’avoit excité à le prendre pour modéle. Quel effet une pareille éducation peut-elle produire sur une ame naturellement hardie, ambitieuse & inébranlable ? Elle ne sauroit que la remplir de vastes projets de conquêtes, & d’un ardent desir de surpasser les anciens Héros, & le porter à un dévouement absolu pour la seule gloire qu’on aquiert par les armes. Un esprit plein de ces notions imposantes, n’a pas la moindre attention de reste pour tout autre objet. Le cœur qu’elles entraînent, n’est plus gouverné que par une seule passion impérieuse, qui écarte toutes les autres, à moins [483] qu’elle ne puisse se les subordonner, & en tirer du secours pour parvenir à ses fins. Quel bonheur pour les Princes, s’ils étoient élevés par des Gens éclairés & vertueux, qui, indépendans de l’opinion, eussent puisé dans la Nature & dans la Raison la connoissance du véritable prix de tous les objets. Mais ceux à qui on confié d’ordinaire une éducation si précieuse, habiles Gens si l’on veut, sont des personnes de la plus haute qualité, qui entêtées, étourdies elles-mêmes des fausses idées de Grandeur, accoutumés à mépriser l’homme débarassé d’une grandeur étrangére, communiquent, par leurs discours & par leurs exemples, ces fatales illusions à leurs augustes Eléves. Bercé par ces pernicieuses chiméres, Charles XII, dès sa plus tendre enfance, ne rêve qu’à des Siéges, qu’à des Batailles, qu’à des Conquêtes ; il fait tous ses efforts pour rendre son corps capable de répondre aux grands desseins de son ame, il ne néglige rien pour s’accoutumer à la fatigue & à la disette. Les plaisirs les plus naturels n’ont point d’amorce pour lui ; il n’a pas le loisir de penser à leurs charmes ; s’il y prête une attention passagére, ce n’est que pour les considérer & pour les haïr, comme les ennemis de sa gloire, & les destructeurs de ses vastes entreprises. Dès-qu’il se voit à la tête de ses troupes, ne perdant jamais Alexandre de vue, il s’expose plus que ses moindres Soldats ; il affronte tout les périls, quelque affreux qu’ils puissent paroître à une ame ordinaire. La mort a respecté le Héros [484] Macédonien dans le cours de ses victoires, n’auroit-elle pas les mêmes égards pour l’Alexandre de la Suéde ? Tout rend d’abord à le confirmer dans l’idée flatteuse de laisser son modéle loin derriére lui ; c’est un tourbillon qui renverse tout ; suivi d’un petit nombre de bataillons, il passe sur le ventre à des Armées formidables ; tous ses ennemis sont tertassés de tous côtés, mis en fuite, dispersés. Rien ne lui résiste, & par conséquent rien ne lui résistera. Des succès si rapides, si étonnans, si peu croyables, ouvrent devant ses yeux une perspective d’obstacles insurmontables à tout autre, surmontés par sa valeur opiniâtre ; d’entreprises à peine praticables, exécutées avec promtitude. Au commencement de ses guerres, ce n’est qu’un jeune Roi guerrier, dont la valeur trop inconsidérée trouve son excuse dans l’amour de ses Sujets, qu’il doit défendre contre de puissans Agresseurs. Mais ses victoires suivies le rendent maître de les couronner par une paix avantageuse, il est tems d’épargner le sang de ses Peuples & de ses Voisins ; c’est ici que le Roi guerrier finit, & que le Conquérant commence. Qu’est-ce que le sang pour un Conquérant du prémier ordre ? Qu’il coule à grands flots, pourvu qu’il conduise le Héros de conquête en conquête. Mais le Héros n’a pas ici les succès du Roi qui défend sa patrie ; il y a pour lui, comme pour tout autre, des obstacles insurmontables, il s’y heurte, & sa puissance s’y brise. Je me figure ce grand Prince défait pour la prémiére fois de sa vie, étonné, éperdu, ne [485] croyant qu’à peine ce qu’il voit de ses yeux, le considérant comme un prodige, & même comme une criante injustice de la Providence. Voilà l’enchaînure de ses victoires & des progrès de ses armes interrompue par un coup terrassant ; voilà la comparaison flatteuse entre Alexandre & lui, défectueuse dans un point essentiel. Il est naturel de se peindre la mortification de ce Roi infortuné comme approchante du desespoir. Mais elle ne fait qu’aigrir son courage, & que prêter de nouvelles forces à sa fermeté. Il faudra bien que les Destinées plient devant lui, car certainement il ne pliera pas devant elles. Il fait pour se les soumettre, des efforts qui paroissent au-dessus de l’homme ; mais il y périt, & il laisse après lui des Sujets misérables, que la gloire de leur Monarque a épuisés, & qui n’ont plus ni sang ni finances à sacrifier à leur propre conservation.

Qu’on ne s’imagine pas que c’est par une cruauté directe que le grand Charles XII se soit résolu à abîmer ainsi un Peuple si fidéle, si soumis à sa volonté absolue. Non, il n’étoit qu’avide de gloire. Son ame pleine de la seule ambition étoit inaccessible à tout autre sentiment, à toute autre considération. Je ne sai pas pourtant si l’on peut dériver de cette unique source, un air de dureté qui régnoit évidemment dans sa conduite. On m’a assuré que lorsque dans un siége, ou dans un combat, on lui annonçoit la mort de ceux qu’il paroissoit estimer & chérir le plus, il répondoit le plus souvent sans en marquer la moindre émotion : Eh bien, ils [486] sont morts en braves gens pour leur Prince. Voilà leur oraison funébre toute faite, & qu’il n’en soit plus parlé.

Ce Prince n’aimoit pas seulement les conquêtes, & la gloire ; il sembloit aimer la guerre, indépendamment des avantages qu’ils en promettoit. Plusieurs de ses Officiers croyant donner le dernier trait au sublime caractére de leur defunt Maître, m’ont dit que bien souvent, même dans le tems de ses malheurs, ils l’ont vu à l’approche de l’Ennemi sauter de joie, en s’écriant, ah les voilà qui viennent ! Dites-moi, Monsieur, cela vous paroit-il aussi beau qu’à ceux qui m’en ont fait le récit, j’en doute fort. Je vous ai dit Monsieur, que ce jeune Héros s’étoit fait également à la fatigue & à la disette. J’ai entendu à cet égard, de plusieurs témoins oculaires, des particularités qui passent l’imagination. Il voulut un jour, sans la moindre nécessité, essayer jusq’à quel point il étoit capable de supporter la faim ; il fut cinq jours de suite sans manger ; pour s’exposer davantage à la tentation, il se mettoit à table comme les autres, & se faisoit servir quelques mêts ; mais ensuite il se levoit brusquement, & après avoir fait seul quelque course à cheval, il se couchoit pendant quelques heures sur un lit de repos. Quel empire sur soi-même, quelle force d’esprit ! En-vérité des qualités si grandes méritoient une meilleure direction, & une plus heureuse destinée.

Ce qu’on m’a raconté des courses de ce Prince, n’est guéres moins étonnant. Plu-[487]sieurs fois il a traversé en deux fois vingt-quatre heures toute l’étendue de pays qui se trouve entre sa Capitale & l’extrémité de la Scanie. Aucun de ses Officiers n’étoit capable de le suivre à la longue ; il faisoit par conséquent la plus grande partie de ce chemin tout seul, sans se permettre un moment de repos, & sans prendre d’autre nourriture qu’un morceau de pain. Dans un de ces voyages rapides, il lui arriva une avanture assez singuliére. Courant tout seul il eut le malheur de crever son cheval. Quel embarras pour un homme ordinaire ! Mais voilà bien de quoi étonner un Charles XII. Sûr de trouver un autre cheval, mais non pas de trouver une bonne selle & des pistolets, il se met à défaire les sangles de la pauvre bête, charge ses épaules de tout l’éqipage, & dans cet état il gagne une maison de poste, qui par bonheur n’étoit pas fort éloignée. Il entre dans l’écurie, il y trouve un cheval d’assez bonne mine, sur lequel il met cavaliérement sa selle & sa housse, & se met en posture d’y monter. Le Maître de ce cheval étoit un simple Cavalier, qui averti qu’un autre alloit se servir de son bien, accourt, demande brusquement au Roi qu’il ne connoissoit pas, de quel droit il s’empare de son cheval. Le Prince répond avec un froid dédaigneux, qu’il en a besoin. Cette raison paroit mauvaise au Cavalier, qui met flamberge au vent. Le Roi en fait de-même ; & Dieu sait ce qui en seroit arrivé, sans la venue d’une partie de la suite du Roi, qui fut bien étonnée de le voir les armes à la [488] main contre un pareil Champion. Imaginez vous si celui-ci avoit peur, & s’il fut étourdi de se trouver l’épée à la main contre son Maître. Mais sa frayeur fut dissipée par le Roi lui-même, qui défendit de lui faire la moindre insulte, lui dit qu’il étoit un brave homme, & qu’il auroit soin de sa fortune. On m’a assure que ce Prince l’avoit avancé dans la suite, & même qu’il lui avoit donné une Compagnie. Voilà, Monsieur, tout ce que j’ai découvert de plus remarquable touchant ce Roi intrépide. Je vous entretiendrai dans ma Lettre suivante du Baron Görts son Ministre, personnage dans sa sorte aussi fameux que le Monarque qu’il a servi.

Je suis. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre XIII.

Monsieur,

Monsieur Görts, homme de naissance, vient en Suéde très médiocrement partagé des biens de la Fortune ; mais en récompense, animé d’un ardent desir d’en obtenir les faveurs à quelque prix que ce fût. Il avoit pour y réussir tous les talens nécessaires ; une hardiesse sans bornes, une ambition effrenée, un esprit d’intrigue, une imagination fertile en ressources. Ces grands ta-[489]lens avoient pour ainsi dire leurs coudées franches, ils n’étoient gênés par aucun scrupule incommode ; les droits de la conscience ne se mêloient pas de leur prescrire des limites ; & pour vous mettre au fait en un mot, Monsieur Görts étoit un Athée, qui suivoit noblement ses principes, & qui ne se laissoit guider que par un intérêt grossier & direct. Pour vous faire voir que je ne noircis pas sa mémoire par une calomnie, je vous alléguerai un fait que je sai de très bonne part. Vous avez assez bonne opinion de ma probité, pour vous contenter de cette assurance. Un jour qu’il proposa au Roi un affreux moyen d’immoler son peuple à sa gloire, ce Prince en fut effrayé, & lui dit qu’il lui sembloit qu’en conscience il ne pouvoit pas accabler ses Sujets de ce nouveau fardeau. En conscience, Sire, répondit ce digne Ministre, en conscience, quel discours dans la bouche d’un grand Roi comme Votre Majesté ! Savez-vous, Sire, ce que c’est que la conscience ? Certaines vapeurs, qui d’un estomac mal disposé montent vers le cerveau, & voilà tout. Laissez-moi faire, Sire, j’ai chez moi d’excellentes pillules contre la conscience, j’en apporterai dès demain une doze à Votre Majesté, elle verra qu’il n’y a rien de si souverain. Quel membre dangereux de la Société, qu’un Athée dont la conduite répond à ses opinions ! mais quelle peste publique, quel fléau d’un Etat, qu’un tel homme placé à la tête des Affaires ! Monsieur Görts fut parvenir à ce haut degré de grandeur, il ne pouvoit pas y manquer ; le Roi avoit un besoin [490] continuel de fonds nouveaux. Qui pouvoit mieux les lui trouver, qu’un homme de ce caractére ; qu’un homme résolu à faire fortune ; qu’un étranger à qui la ruïne de la Suéde étoit très indifférente ? Aussi devint-il bientôt entiérement nécessaire à Sa Majesté, par un dévouement absolu pour elle & par les moyens les plus ruïneux de remplir les coffres de son Maître, inventés & exécutés au mépris des plaintes & des gémissemens d’un Peuple, dont les malheur égaloient à peine la fidélité. Par-là il s’éleva en peu de tems au plus haut degré de faveur, &, par une conséquence trop naturelle, au plus haut point de fierté & d’insolence. Il bravoit la haine des Suédois, il sembloit insulter à leur misére. Pendant qu’un bon nombre d’illustres familles étoit sur les bords de la disette, & que le cours des Espéces étoit absolument arrêté dans le Royaume, on voyoit chez lui une table servie avec une délicatesse rafinée, & avec une somtuosité Royale ; l’or & l’argent rouloient chez ses domestiques les plus bas. Il traitoit avec mépris les plus grands Seigneurs, jusqu’au Sérénissime Beaufrére du Roi, à qui il osa bien faire une insulte dans le Cabinet de Sa Majesté-même. Epoux de l’Héritiére de la Couronne il prit un jour la liberté de représenter au Roi, qu’une nouvelle charge qu’on vouloit mettre sur les Sujets, ne pouvoit que les abîmer absolument. Sa Majesté, qui estimoit infiniment ce Prince, l’écouta avec bonté & avec attention ; mais le présomtueux Görts n’en fit pas de-même ; il l’interrom-[491]pit brusqement, en lui disant : Eh mon Prince ! mêlez-vous de l’Epée, & laissez-moi me mêler du Cabinet. On m’a assuré que cette impertinente incartade irrita tellement Son Altesse, qu’aux yeux du Roi même il eut donné de l’épée au travers du corps à ce digne Ministre, si Sa Majesté ne l’en eût empêché.

Entr’autres belles inventions du Seigneur Görts, il faut mettre une Monnoie de cuivre qu’il fit battre, & qu’on apelloit les Sept Planétes, à cause que sur chacune de ces pièces il y avoit quelqu’une des Divinités dont ces Etoiles ont emprunté leur nom. Les influences de ces Planétes n’étoient pas heureuses pour la Suéde. Leur valeur intrinséque n’étoit guéres que d’un liard, & elles avoient cours pour environ un demi-écu. J’ai vu encore les tristes effets de cette belle monnoie. Pour les ducats que nous fûmes obligés de changer sur la route, on nous donna de ces piéces de cuivre, & lorsqu’à notre tour nous voulions payer nos postillons, ces pauvres gens fondoient en larmes, & se jettoient aux genoux de Son Altesse, avouant qu’ils étoient obligés de prendre ces espéces si elle le vouloit absolument, mais la conjurant de ne les y point forcer, puisqu’il leur étoit impossible d’en rien acheter du tout. Quand touché de leurs plaintes on leur donnoit de l’argent blanc, ils en étoient tout aussi redevables, que s’ils ne l’avoient pas gagné.

Mais tout cela n’étoit qu’un badinage au prix d’un autre projet que ce beau Génie avoit [492] tiré de sa féconde imagination. C’étoit d’obliger tous les Suédois à donner sous serment un état exact de tous leurs biens, afin de les forcer à les partager tout d’un coup poliment avec le Roi. Les autres Ministres, quelque dévoués qu’ils fussent à Sa Majesté, ne purent pas digérer un dessein si dur & si cru, qui devoit ou ruïner les Suédois, ou les rendre parjures. Le Comte Vander Nath entr’autres représenta à Görts par une Lettre ces tristes inconvéniens, & le conjura de renoncer à une entreprise si ruïneuse. Mais Görts lui fit par écrit une affreuse réponse, où il se moqua des scrupules du Compte, & lui dit avec une barbarie monstrueuse, que la destruction totale de la Suéde lui étoit indifférente pourvu que le Roi fût tiré d’affaire. Lorsque dans la suite ces deux Ministres furent arrêtés, on trouva ces deux Lettres, qui firent au Compte autant de bien, que de mal au Baron, comme il est aisé de le comprendre.

La nouvelle de la mort du Roi n’étoit pas encore répandue dans le Royaume, quand un Officier y vint muni d’un ordre d’arrêter le Baron Görts. Il le trouva en chemin, causa quelque tems avec lui sur des matiéres indifférentes, & lorsqu’il se vit dans un endroit où il pouvoit avoir main forte, il lui demanda son épée. Ces paroles peu attendues frappérent Görts comme un coup de foudre : le Roi est mort, s’écria-t-il tout d’un coup, & il rendit ses armes sans la moindre résistance. Les ames orgeuilleuses & arrogantes dans la prospérité, sont [493] d’ordinaire lâches & abattues dans le malheur. Il n’en fut pas ainsi de Görts, on ne sauroit que lui rendre cette justice. Il marqua pendant tout le tems de sa prison une fermeté héroïque, & digne d’une meilleure cause.

L’emprisonnement de ce Ministre répandit la joie la plus vive dans les cœurs de tous les Suédois, qui auroient très volontiers épargné de la peine au Bourreau, si on les avoit laissé faire. Au défaut de cette vengeance, ils attendoient avec le desir le plus impatient le jour de son suplice. Ce jour vint sans apporter la moindre révolution visible dans la fermeté du Criminel. Il but un coup avant que de monter dans le carosse qui devoit le conduire vers la mort, & rencontrant son Chef de cuisine : Adieu, Maître un tel, lui cria-t-il, nous ne mangerons plus de vos bonnes soupes. Badinage qui doit lui procurer une place dans le catalogue de ceux qui sont morts en plaisantant. Ce qui sembla pourtant lui faire quelque peine, ce furent les cris joie qui lui frappérent les oreilles de tous côtés : les transports du Peuple lui arrachérent ces paroles, Que ces Suédois sont avides de mon sang ! ils seront bientôt satisfaits. Sa constance ne se démentit pas jusqu’à la colline qui devoit lui tenir lieu d’échaffaut.

On dit seulement, que lorsqu’il se mit en posture de recevoir le coup fatal, une pâleur mortelle se répandit sur son visage, & qu’il parut comme expirer avant que de perdre la tête. Un Prêtre Luthérien Allemand, fort [494] fameux alors à Stokholm, avoit été voir souvent le Baron, pour le préparer à la mort, & il étoit fort glorieux de sa conversion. Mais on prétend que le bon homme avoit été la dupe du Criminel, qui avoit feint de goûter ses idées, uniquement pour se débarasser de ses raisonnemens & de ses exhortations. Ce qu’il y a de constant, c’est qu’à l’heure de sa mort il ne donna point de cette conversion des preuves fort édifiantes.

J’ai vu des personnes qui soutenoient que ce Ministre n’avoit point mérité la mort, & qu’on l’avoit sacrifié à la haine publique. Leur grande raison étoit, que tout son crime ne consistoit qu’à avoir suivi les ordres du Roi. Mais il me semble que raisonner ainsi, c’est ne rien connoître, ni à la nature de l’Homme, ni à celle du Gouvernement. Il y a dans l’Etre intelligent quelque chose de trop digne & de trop noble, pour être entre les mains d’un autre comme un instrument brute, & pour jouer le rolle d’une hache ou d’une épée. Puisque chacun à sa raison à part, où il trouve les régles de ses devoirs, c’est sa propre raison que tout homme doit consulter pour diriger sa conduite, & non pas la raison d’un autre. Les Anglois agissent par conséquent en hommes véritables, lorsqu’ils punissent des Ministres, qui trop obéissans aux Souverains violent les Loix fondamentales de leur Patrie. D’ailleurs, il y a bien de la différence entre celui qui exécute aveuglément les ordres d’un Monarque, & celui qui lui inspire des desseins pernicieux pour les exécuter ensui-[495]te sous son aprobation. A ce compte il me semble qu’il y en avoit assez dans la conduite du Baron Görts, pour faire perdre la tête à vingt Ministres d’Etat. Voilà qui est bien Républicain ; mais pourvu que cela soit bien raisonnable, il ne m’importe guéres.

Je suis. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

Livello 3► Lettera/Lettera al direttore► Lettre XIV.

Monsieur,

Je m’étois flaté, en commençant mon voyage, de me fixer en Suéde ; & peut-être y aurois-je réussi, si les affaires ne s’y étoient pas trouvées dans une crise desavantageuse pour mes vues. Il y avoit alors deux Partis dans ce Royaume, dont l’un vouloit confier la Couronne à Son Altesse Royale, tandis que l’autre traversoit ce dessein de toutes ses forces. La Suéde étoit lasse des Etrangers, & elle n’avoit pas tort. Leur donner des emplois dans ces conjonctures, eût été imprudent. Il fallut donc regagner ma patrie, & cette nécessité rallumant ma tendresse pour elle, devint pour moi la plus douce satisfaction. Je ne quitai point cependant cette Cour, sans être honoré d’une précieuse & honorable marque de la bonté de la Reine. C’étoit une Médaille d’un grand poids, [496] frappée à l’occasion du Couronnement de cette Princesse.

Vous ne croirez pas Monsieur, j’en suis sûr, que ce soit-là le motif qui m’a porté à parler si avantageusement de l’auguste Eleonore, & d’autres en croiront ce qu’ils trouveront à propos, sans que je m’en inquiéte beaucoup. Nous voilà de nouveau en chemin. Pour le coup cela s’apelloit voyager en Prince. Un Courier étant parti quelques jours avant nous, avoit réglé par-tout les postes pour Son Altesse. Nous étions dans un bon carosse à six chevaux, & il y en avoit autant qui traînoient derriére nous un grandissime chariot rempli de toutes sortes de vivres & de vins. Nous avions d’ailleurs bonne compagnie, puisqu’un Général Suédois, & quelques autres Seigneurs, prenoient la même route que nous, dans le même dessein d’aller à la Cour d’Hanovre. où le Roi d’Angleterre se trouvoit alors. En allant à Stokholm nous avions été obligés de faire un grand détour, pour éviter les Russiens, & les lieux que la terreur de leurs hostilités avoit rendus déserts. Mais en nous en retournant, nous passâmes par Nordkoping, & par d’autres Villes & Villages entiérement consumés par les flammes, où nous vîmes avec la plus vive compassion quelques-uns des pauvres habitans accroupis dans de petites hutes, & arrosant de leurs larmes les cendres de leurs maisons. Nous arrivâmes à Ysted sans la moindre rencontre qui mérite de vous être communiquée. Nous nous flations d’y trouver une Fregate Angloise, [497] qui ne faisoit qu’aller & venir de-là à Lubec, pour transporter des gens de qualité de toutes sortes de Nations. Malheureusement ce Vaisseau étoit en mer, & on ne l’attendoit que dans cinq ou six jours. Nos compagnons de voyage ne s’impatientérent pas ; mais Son Altesse, plus pressée qu’eux, résolut de s’embarquer dans un petit Bâtiment de Lubec, dont le Batelier se disoit muni d’un passeport.

Nous voilà encore en mer avec un bon vent, & un tems fort agréable pour la saison, pleins de l’espérance de nous trouver le lendemain en Allemagne. Mais nous comptions sans notre hôte, il n’étoit pas dit que nous fussions heureux sur mer. Vers le soir le Prince, qui aimoit le grand air, se coucha sur quelques matelats étendus sur le tillac. Pour moi je me mis dans la chambre de poupe sur un petit lit, & après m’être muni contre le froid par le moyen d’un bon verre d’eau de vie, je m’endormis tranquilement. Vers le minuit je fus éveillé par quatre ou cinq hommes, qui entrérent dans la chambre tous le sabre à la main, & qui avoient un véritable air de gens de sac & de corde. Ils dirent d’abord qu’ils étoient Anglois, & qu’ils venoient d’une Fregate près de-là, pour nous rendre une visite. Afin de confirmer ce discours, ils parloient bon Anglois. Le Batelier ne fut point alarmé de cette visite nocturne ; il donna à ces Messieurs quelques verres d’eau de vie, qu’ils vuidérent d’un air d’amitié ; ensuite celui qui commandoit les autres, commença à m’in-[498]terroger & il aprit que je venois de Suéde avec un Prince de Hesse, & que nous allions à Lubec. Je lui demandai à mon tour, si avec ce vent-là nous y arriverions bientôt. Je ne le crois pas, me répondit-il ; je m’imagine même que vous serez obligés de retourner en Suéde. Et pourquoi ? lui dis-je. Que sai-je, répondit-il ; peut-être notre Capitaine le trouvera-t-il à propos. Mais votre Capitaine étant Anglois & bon ami des Suédois, ne voudra pas nous faire cette violence. Oh mais, repliqua-t-il, nous sommes, selon l’occasion, Anglois, Suédois, Danois, tout comme nous le trouvons à propos ; & pour en être mieux instruit, il faut que vous entriez dans notre chaloupe, & que vous alliez à notre Bord. C’étoit un faire le faut. Je me léve, j’éveille le Prince. On veut l’emmener aussi, il répond d’un ton d’autorité qu’il ne le trouvoit pas bon, & me prie d’aller voir ce dont il s’agissoit.

J’arrive à la Fregate. Le Capitaine me parle d’abord civilement. Force questions de sa part, de la mienne réponses laconiques & vraies, jusques-là tout alla bien : mais quand je lui dis que j’avois laissé dans notre petit Bâtiment un Prince de Hesse Cousin germain du Roi de Danemarc, il me dit brusquement que je le prenois pour une dupe, & qu’il n’y avoit pas la moindre apparence qu’un tel Prince se hazardât sur un méchant petit Navire. Je lui protestai que c’étoit pourtant la vérité toute pure, & j’y ajoutai d’un air assez fier que Son Altesse trouvoit fort mauvais qu’on interrompît son voyage. Bon, bon, repartit-il, que ce Prince, [499] ou qui que ce puisse être, vienne à mon Bord, ou je viendrai le chercher moi-même. Il n’en fera rien, lui-dis-je. Point de replique, repartit-il en me prenant par la cravate, ou je vous jette dans la mer. Ce compliment très marin mit des bornes à la contestation, je rentre dans la chaloupe, & je vai dire au Prince de quoi il s’agissoit.

Il prend sa résolution, & se fait transporter à la Fregate suivi du Batelier, d’un Colonel Hessois, & de quelques Officiers François & Allemans, qui venoient de quiter le service de Suéde, & qui avoient été dans un autre endroit de notre Navire. Dès-que le Prince fut à bord, il dit au Capitaine qu’il ne comprenoit pas par quelle raison il osoit arrêter un Prince de l’Empire proche parent de Sa Majesté Danoise. Je n’ai que faire d’aprendre mon devoir de qui que ce soit, Monsieur, répondit le Danois ; je ne sai pas si vous êtes Prince de l’Empire ou non, mais je sai bien, mais je sai bien que vous irez à Coppenhague. Le dialogue nous conduisit à la chambre de poupe, où nous vîmes une trentaine d’Officiers Suédois, qui dans le même passage avoient été pris sur différens petits Navires. Le Prince en reconnut d’abord plusieurs, qu’il avoit vus à Stokholm. Son Altesse se servant de cette occasion, s’adressa de nouveau au Capitaine d’un air des plus fiers. Monsieur, lui dit-il, vous faites semblant de ne me pas connoître ; je vous connois moi, & vous me connoissez j’en suis sûr ; & s’il vous faut quelque chose pour aider votre mémoire, voilà, continua-t-il en montrant les Suédois, voilà plusieurs honnêtes gens [500] à qui je suis certainement connu. La-dessus plusieurs de ces Officiers se levérent, en protestant qu’ils connoissoient très bien Son Altesse, & qu’ils étoient mortifiés de n’être pas en état d’empêcher qu’elle fût traitée si indignement. Le Capitaine frappé de ce discours sortit de la chambre, pour prendre selon toutes les apparences les avis de ses autres Officiers. Il revint quelque tems après, faisant des révérences jusqu’à terre, avec un air aussi soumis qu’il l’avoit eu d’abord fier & rogue. Il demanda mille pardons à Son Altesse de l’avoir troublée dans son voyage, mais il allégua pour excuse, que notre Bâtiment étoit de bonne prise, puisque le passeport du Batelier ne valoit rien. Il le fit voir clairement au Prince, & protesta en même tems à Son Altesse, que tout ce qu’il y avoit dans le Vaisseau étoit à son service, & que le lendemain il la mettroit à terre où elle le trouveroit bon. Voilà la face de nos affaires entiérement changée. Ce ne sont plus qu’honnêtetés. On nous offre avec empressement du Thé, du Caffé, du Ratafia ; & le lendemain de bonne heure il nous met à terre au milieu, d’une décharge de tout son canon dans la petite Ile de Möen, qui dans ses bornes étroites, toute remplie d’agréables Bois & de Campagnes fertiles, nous frappa, en la traversant, comme le séjour de quelque Fée. Nous y dînâmes parfaitement bien chez un Seigneur Danois, qui avoit dans cette Ile une assez belle maison de campagne, & de-là nous passames dans l’Ile de Falster, qui n’est séparée de Möen que par un petit bras de mer, dont la largeur n’excéde pas [501] de beaucoup celle d’une riviére. Arrivés dans une petite Ville nous y apprîmes que Sa Majesté Danoise se trouvoit dans l’Ile pour faire la revue de quelques Escadrons de Cavalerie. Quelque envie que j’eusse eu de me reposer, il fallut marcher vers un Palais assez spacieux, que le Roi a dans cet endroit. On l’attendoit à tout moment d’un autre quartier de l’Ile. Nous entrâmes dans une grande salle, où j’apperçus d’abord un objet qui me frappa. C’étoit un grand cercle de Généraux & de grands Seigneurs, formé autour d’un Nain, & occupé à lui faire la cour. Il tenoit entre les mains plusieurs papiers, qui étoient apparemment des Placets qu’on l’avoit prié de donner au Roi. Un spirituel Auteur Anglois dit que la gravité d’un homme de riche taille ressemble à la gravité d’un Lion, & que celle d’un petit homme a l’air de la gravité d’un Chat. L’attitude de ce petit Favori, ou Ministre d’Etat, me rapella cette pensée comique. Que pouvois-je conclure de cette espéce des spectacle ? sinon que, par les talens de l’esprit & par les sentimens du cœur, la Nature devoit avoir dédommagé cet illustre Nain de sa figure peu avantageuse, & qu’il méritoit sans doute d’être comparé au fameux Esope, si utile & si agréable au plus grand Roi des Lydiens. Je fus encore surpris de voir dans ce Palais une Cour toute rouge, comme j’en avois vu une toute bleue à Stokholm. Ces couleurs qui régnent généralement dans les deux Royaumes, m’ont paru comme les livrées de la haine mutuelle qui anime les deux Nations de tems immé-[502]morial. Le jour après nous passâmes dans l’Ile de Laland, où il y a un bac à voiles, par le moyen duquel on se fait transporter dans l’Ile de Fémeren. Mais un vent contraire, qui devint peu-à-peu une terrible tempête, nous arrêta-là cinq à six jours, logés dans la maison du Pasteur située sur le rivage, & l’unique que la vue puisse découvrir à une lieue à la ronde. Elle étoit déja toute occupée par les Cavaliers qui avoient été pris avec nous, & relâchés en même tems. Il n’y avoit-là que deux chambres, dans lesquelles toute notre troupe étoit entassée.

Pour des vivres il n’en falloit point parler dans cette magnifique auberge, à peine y avoit-il du bois pour se chauffer. Le Prince suppléa à cette disette, en faisant venir tout ce dont nous avions besoin, du plus prochain village, où nous allions quelquefois manger dans un assez bon Cabaret. Un jour le Curé y vint faire un compliment à Son Altesse, de l’air du monde le plus pédantesque, en le plaignant d’avoir été arrêté tant de jours par le vent contraire, & en lui promettant un tems favorable pour le lendemain. Je crus dabord ce Curé familiarisé avec la profonde science de L’Almanac ; mais j’étois fort éloigné de mon compte. Il nous donna lui-même la raison d’une promesse si hardie : c’est que ce même jour en pleine Eglise il avoit demandé cette grace au Ciel avec tant d’ardeur, qu’elle ne pouvoit que lui être accordée. J’admirai le crédit qu’avoit ce brave Ecclésiastique à la Cour Céleste ; mais j’en fus tout-à-[503]fait étonné, quand j’apris qu’il étoit occupé avec un autre honnête-homme de sa robe à vuider, au bon voyage de Son Altesse, quelques bouteilles d’eau de vie de grains, & que quelque tems après il prit congé du Prince en bégayant, & en menaçant vingt fois dans ses profondes révérences de donner du nez en terre.

Le lendemain le vent s’étant un peu appaisé, nous nous embarquâmes ; mais notre motif fut tout autre, je vous en assure, qu’une aveugle confiance dans le mérite impérieux des priéres de ce Favori du Ciel. Je n’impute pas non-plus aux indignes vœux de cet ivrogne, le malheur qui nous poursuivit encore dans ce passage. A peine fûmes-nous au milieu de notre chemin, que nous nous vîmes driver considérablement. D’ailleurs la tempête, qui sembloit ne s’être reposée que pour prendre de nouvelles forces, commença à se remettre en action. Le plus court fut de regagner au plus vite le rivage que nous avions quité, le vent étoit heureusement favorable à ce dessein ; mais une nuit noire nous saisit bientôt, & nous fûmes très long-tems sans savoir trop bien comment regagner le port. Après avoir été balottés ainsi pendant quelques heures, la Lune se débarassant des nuages qui l’avoient enveloppée, nous découvrit de loin, la triste Auberge où nous avions langui pendant presque toute une semaine, & peu de tems après nous y rentrâmes avec toute la satisfaction imaginable. Nous craignîmes mille fois cette nuit, que le vent devenu furieux ne renversât notre caba-[504]ne ; & vous n’en douterez pas, quand vous saurez que précisément la même nuit il fit périr un Envoyé de Hollande qui retournoit de Stokholm dans sa patrie avec toute sa famille, qui eut le même sort que lui. Le tems se remit au beau l’après-dînée du jour suivant, & nous achevâmes le passage avec plus de succès. De l’Ile de Fémerennous passâmes dans le Duché de Holstein, & de-là nous allâmes à Hambourg, après avoir essuyé des fatigues incroyables dans des chariots ouverts, qui vont nuit & jour par de très mauvais chemins. Nous nous refîmes à merveille dans cette belle Ville, où nous nous reposâmes deux ou trois jours. Un bon carosse nous mena de-là à Hanovre, où une Cour superbe, embellie de la présence de deux grands Rois, & de plusieurs Princes de Maisons Souveraines, nous procura tous les agrémens & tous les plaisirs qu’on puisse desirer. Nous gagnâmes l’Overyssel par le Comté de Bentheim, & je revis enfin ma patrie avec la plus vive satisfaction. ◀Lettera/Lettera al direttore ◀Livello 3

FIN ◀Livello 2 ◀Livello 1