Citation: Justus Van Effen (Ed.): "LXXVIII. Discours", in: Le Misantrope, Vol.2\037 (1711-1712), pp. 294-302, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1736 [last accessed: ].


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LXXVIII. Discours

Level 2► Il est certain que bien des gens n’aimeroient jamais, si jamais ils n’avoient entendu parler de l’Amour. La Nature conduit à la tendresse, on n’en sauroit disconvenir : mais cette Nature n’agit pas avec la même violence sur tous les hommes, & plusieurs d’entr’eux doivent vouloir être amoureux pour l’être en effet. Il y a une certaine proportion entre les différens âges & les. objets qu’on y ambitionne ; & le prémier desir des jeunes gens, est d’ordinaire celui de passer pour avoir les qualités requises pour plaîre au Beau Sexe. La vanité est la prémiére source de la tendresse, & l’on se fait un point-d’honneur & une espéce de bel-air de fréquenter les Dames, & de leur en conter. Ce bel-air ne laisse pas d’être accom-[295]pagné de quelque plaisir, ce plaisir devient peu à peu habitude, cette habitude dégénére enfin dans une nécessité absolue ; & certaines gens sont aussi peu maîtres de n’avoir point d’amour, qu’il dépend de ceux qui ont la fiévre, de ne l’avoir point.

Se rendre ainsi amoureux de gayeté de cœur, c’est se jetter volontairement dans une extravagance, dont un honnête-homme devroit être assez mortifié, si elle le saisissoit en dépit de lui. Pour peu qu’on soit raisonnable, ne doit-on pas rougir de honte, quand on songe à ce que l’amour nous a fait dire & faire ? N’est-il pas certain qu’autant d’Amoureux, autant de différens caractéres de folie & d’impertinence ? La folie de l’Amour est divisible à l’infini, aussi-bien que la Matiére ; & l’on n’en sauroit disconvenir, quand on prend la peine de réfléchir sur les maniéres de ceux qui s’abandonnent à cette ridicule passion. Il faudoit <sic> un gros Livre pour traiter comme il faut cette matiére ; mais je me contenterai de l’effleurer, & de tracer quelques caractéres détachés de la conduite des Amans.

Il y a des Amoureux dont la folie est folâtre & plaisante ; il y en a d’autres dont la folie est sérieuse & concertée ; & ces derniers sont à coup sûr les plus insuportables. On les voit d’ordinaire réduire leur tendresse en systême, & conduire leurs amoureux desseins, conformément à un projet qu’ils en ont dressé avec la derniére aplication. Ils [296] attaquent le cœur de leurs Maîtresses, avec la même régularité dont on fait le siége d’une Place ; & recueillent, des Auteurs anciens & modernes, des axiômes & des régles pour diriger sagement leur folie.

Citation/Motto► Leur sérieuse impertinence

Veut aux régles de la Prudence
Assujettir leur passion,
Et soumettre l’extravagance
Aux maximes de la Raison. ◀Citation/Motto

Il y a de ces Amans à systême qui ont fait le plan d’imiter toutes les inclinations de leurs Maîtresses, & d’être des miroirs fidéles de tous leurs sentimens.

Bien loin de songer à corriger les défauts de leurs Belles, ils les adoptent, & les canonisent en quelque sorte, en les imitant comme autant de perfections. Quand leurs originaux donnent dans le libertinage, ils sont libertins ; & dévots, si les objets qu’ils prennent pour modéles se piquent de dévotion. Ils entrent ainsi dans un caractére qui leur est étranger, & cette seule affectation est capable de les rendre ridicules aux yeux d’une Femme de bon goût.

On en voit d’autres qui, dans le dessein de marquer leur attachement pour une Maîtresse, lui sacrifient leur sexe, & se rendent efféminés. Ils s’occupent avec elle à travailler à toutes sortes d’ouvrages de Femme, & qui pis est, ils se piquent de s’en acquiter avec adresse. Si leurs Belles avoient besoin d’u-[297]ne Femme de chambre, ils auroient toutes les qualités nécessaires pour remplir dignement un pareil emploi : mais pour les servir en qualité d’Amant, je suis leur serviteur, ce n’est pas-là leur fait. Les Femmes aiment qu’un homme soit homme de toutes les maniéres.

J’ai dit dans un autre Misantrope, qu’une Femme qui veut plaîre aux hommes, ne doit pas affecter des airs robustes & virils ; mais encore est-il plus pardonnable aux Dames de s’élever au-dessus de leur sexe, qu’aux hommes de s’abaisser au-dessous du leur. Passe encore si un Galant, pour montrer de la soumission à une Belle, s’amusoit à quelque ouvrage de Femme, pourvu qu’il se mît dans l’esprit qu’on a bonne grace de n’y pas réussir trop bien : l’Objet de son amour lui sauroit gré de sa complaisance, & son peu d’adresse ne courroit aucun risque de lui faire tort dans l’esprit de sa Maîtresse.

Tel Hercule en filant rompit tous les suseaux.

J’ai vu des hommes qui, auprès des Femmes qu’ils n’aimoient pas, avoient toute l’effronterie d’un Page ou d’un Petit-Maître ; & qui, près de l’Objet de leurs feux, faisoient paroître toute la timidité d’un Ecolier fraîchement sorti des classes. Par cette conduite ils gagnoient souvent le cœur de celles dont la conquête leur étoit indifférente, & ils se rendoient odieux à celles qu’ils faisoient profession d’aimer. Le principe de leur bi-[298]sarrerie est dans la nature de l’amour même, qui nous porte toujours à avoir une haute idée de la personne qui nous inspire cette passion. Dès-que ces gens-là sont touchés de la beauté d’une Femme, ils lui supposent une sagesse achevée, & s’imaginent que la moindre liberté les pourroit ruïner dans son esprit.

Il est naturel de croire que le Beau Sexe ne s’accommode pas toujours de cette retenue de ses Adorateurs, & qu’il seroit ravi quelquefois qu’ils fussent un peu moins respectueux & un peu plus entreprenans.

Les Femmes se rendent d’ordinaire, moins par un véritable amour, que par foiblesse ; elles n’ont pas la fermeté de refuser longtems ; & c’est par-là qu’un Amant effronté réussit plus souvent auprès d’elles, qu’un Amant aimable.

Une autre espéce de Foux plus incommode encore, c’est celle des Amans d’une délicatesse outrée, qui trouvent à redire à toutes les actions de leurs Maîtresses, & dont l’amour ressemble le mieux du monde à la haine. On diroit qu’ils ne sont amoureux que pour enrager, & pour faire enrager celles qui ont le malheur de leur plaîre, & la foiblesse de les souffrir. Ce sont les Chicaneurs du monde les plus rafinés, & l’on peut dire qu’ils créent les sujets de leur gronderies, puisqu’ils les savent faire de rien. Si avec cette humeur ils trouvent des Maîtresses qui leur ressemblent, imaginez-[299]vous les effets turbulens d’une si malheureuse simpathie.

De tels Amans sont toujours en proie aux plus violentes passions. Ils travaillent à se rendre malheureux mutuellement par pure tendresse ; & ils semblent plutôt embrasés du flambeau des Furies, que de celui de l’Amour.

Laissons-là ces Foux hargneux, pour en venir à un genre de manie un peu plus humaine. Un bon nombre de ces Amans qui se piquent de filer le parfait amour, emploient tout le tems qu’ils passent avec leurs Belles à de tendres conversations. S’ils manquent d’esprit, ils rebattent toujours les lieux-communs de la tendresse, & par conséquent ils ennuyent bientôt celles à qui ils s’étudient de plaîre. Mais lors même qu’ils ont toute la vivacité imaginable dans l’esprit & dans les sentimens, ils ont bien de la peine à soutenir toujours un pareil entretien, & plus de peine encore à le faire goûter longtems à l’objet de leur passion. L’amour aime les répétitions, à ce qu’on dit ; mais je doute fort que cette vérité doive s’entendre, dans un sens fort étendu, de ces discours qui roulent sur la tendresse, sur l’estime, sur la constance, en un mot de tous ces discours passionnés que le cœur & l’esprit peuvent fournir aux Amans. L’attention d’une Femme est bientôt épuisée, quelqu’intéressant que puisse être le sujet sur lequel elle la fixe ; & le dégoût qu’elle reçoit d’un entretien trop uniforme, s’étend très facilement sur celui qui lui donne de dégoût.

[300] J’ose soutenir que le moyen le plus infaillible de rendre une Femme inconstante, c’est de lui parler toujours tendresse & passion : on en sera convaincu, quand on voudra bien entrer un peu dans la nature de la constance en Amour.

Etre constant en Amour n’est autre chose, à mon avis, que renfermer l’inconstance naturelle de nos desirs dans une seule personne, qui puisse toujours donner à notre passion quelque occupation nouvelle.

Par conséquent un Amant qui veut fixer sa Maîtresse, doit s’efforcer à être un véritable Protée, & à lui offrir toujours son mérite sous quelque nouvelle face ; afin que le panchant naturel du Sexe pour la nouveauté, n’ait pas besoin, pour se satisfaire, de passer à quelqu’autre objet.

Le plus sublime mérite, s’il n’a pas l’art de se diversifier, pourra se procurer une estime constante ; mais il ne s’attirera pas longtems de l’amour. Cette passion consiste dans une agitation continuelle, qui faute d’être entretenue, est bientôt suivie d’une indifférence létargique. Sur-tout, le sérieux d’un Amant toujours retranché dans la belle passion, ne peut que dégoûter une personne naturellement enjouée, dont l’amour naît d’ordinaire du plaisir, & en tire sa nourriture.

Il est sûr que la tendresse des personnes est d’ordinaire entée, s’il m’est permis de parler ainsi, sur leur tempérament. Ceux [301] qui ont reçu de la Nature quelque pente vers la mélancolie, ne sauroient s’empêcher d’aimer d’une maniére conforme à leur naturel. Un amour qui ne traîne pas à sa suite des peines, des troubles & des chagrins, n’a pas à leur gré les qualités essentielles d’un amour véritable.

Ceux au contraire que leur tempérament porte à la joie, répandent d’ordinaire un air riant sur leur tendresse ; & l’amour qui n’est pas d’un caractére enjoué, trouvera rarement la route de leur cœur.

Que dirons-nous de ces Amoureux transis, qui non contens de l’uniformité ennuyeuse de leur maniére d’aimer, sont toujours aux piés de leurs idoles, abîmés dans les plaintes, dans les gémissemens & dans les larmes. C’est quelque chose de bien recreatif pour une jolie Femme, d’avoir toujours à ses trousses un braillard éternel, qui pour tout agrément lui offre des soupirs & des pleurs. Si cette conduite peut flater son amour-propre pour quelque tems, & lui donner de grandes idées du pouvoir de ses charmes, il est sûr qu’il y a quelque chose de trop nigaud dans ces maniéres, pour ne pas révolter à la longue un goût un peu délicat. Metatextuality► Voici comme Sarrasin parle de ces sortes d’Amans. ◀Metatextuality

Citation/Motto► « Tyrsis, la plupart des Amans

Sont des Allemans.
De tant pleurer,
Plaindre, soupirer,
Et se desespérer,
[302] Ce n’est pas-là pour bruler de leurs flames
Le cœur des Dames ;
Car les Amours,
Qui sont enfans, veulent rire toujours.

Il faut, pour être vrai Galant,
Etre complaisant,
De belle humeur,
Quelquefois railleur,
Et quelque peu rimeur.
Les doux propos & les chansons gentilles,
Gagnent les Filles ;
Et les Amours,
Qui sont enfans, veulent chanter toujours.

Il faut s’entendre à s’habiller,
Toujours babiller,
Danser Balet,
Donner Jodelet
Et frire le Poulet.
Bisques, dindons, pois & féves nouvelles,
Charment les Belles ;
Et les Amours,
Qui sont enfans, veulent manger toujours. » ◀Citation/Motto ◀Level 2 ◀Level 1