Citazione bibliografica: Justus Van Effen (Ed.): "LXXVII. Discours", in: Le Misantrope, Vol.2\036 (1711-1712), pp. 286-294, edito in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Gli "Spectators" nel contesto internazionale. Edizione digitale, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1735 [consultato il: ].


Livello 1►

LXXVII. Discours

Livello 2► La plupart des hommes fondent l’estime & l’amour qu’ils ont pour eux-mêmes, moins sur l’opinion qu’ils ont de leurs bonnes qualités, que sur celle qu’ils s’imaginent que les autres peuvent en avoir. On ne se demande pas, ai-je de l’esprit ? ai-je de la générosité ? ai-je de la sensibilité pour mon Prochain ? On se demande si l’on passe, parmi les hommes, pour généreux, pour humain, pour spirituel. Après cet examen, nous passons délicatement de l’idée qu’on a de nous, à nous-mêmes ; nous confondons notre copie avec l’original, & nous nous [287] aplaudissons réellement de nos bonnes qualités, qui ne subsistent que dans l’imagination d’autrui.

Eteroritratto► Céliméne se félicite de ses apas, qu’elle doit à l’Art, & non pas à la Nature ; & elle tire un véritable orgueil de sa fausse beauté. Ses Amans, trompés par du blanc & du rouge, la cajolent sur ses charmés ; & elle, trompée à son tour par des louanges qui lui apartiennent aussi peu que son blanc & son rouge, se croit véritablement belle ; elle a bien de la peine même à s’en desabuser.

Citazione/Motto► . . . Quand la Belle en cornette

Etale chaque soir son teint sur sa toilette,
Et dans quatre mouchoirs, de ses beautés salis,
Envoyé au Blanchisseur ses roses & ses lis. ◀Citazione/Motto ◀Eteroritratto

Eteroritratto► Alcantor enrichit son esprit à peu près de la même maniére dont Céliméne embellit son visage. Son imagination stérile ne lui fournit aucun tour particulier, aucune pensée neuve. Tant que son esprit s’est montré dans son naturel, il a toujours été rebuté des gens de bon goût, qui ont censuré impitoyablement ses Ouvrages, ou, ce qui est plus mortifiant, qui en ont éludé la lecture. Alcantor s’obstine pourtant à vouloir être Bel-Esprit à quelque prix que ce soit ; il cherche du fard pour son génie chez les Anciens & chez les Modernes ; & il compose des Piéces, où les plus beaux morceaux des [288] autres Auteurs, assez adroitement cousus ensemble, répandent le sel le plus piquant. Munis de ces productions il court les lire à des personnes sans étude, dont le bon-sens naturel est pourtant capable de goûter le beau dans les Ouvrages d’esprit. On lui aplaudit, on éléve ses Piéces jusqu’aux nues, & il se sépare de ses Admirateurs tout aussi satisfait de son esprit, que si les louanges qu’il vient de dérober, lui étoient bien & duement acquises. ◀Eteroritratto

Eteroritratto► Rodomont, qui tremble de peur à la moindre feuille que le vent remue, néglige toute autre réputation pour celle d’homme de courage. Il se donne des avantures & des combats, qu’il récite à ceux qui veulent les entendre, & qu’il accompagne des circonstances les plus vraisemblables qu’il peut imaginer. On le croit, ou l’on fait semblant de le croire, & l’on est surpris des miracles de son intrépidité. Là-dessus Rodomont, charmé de l’idée qu’on a de lui comme d’un Héros, substitue cette idée à sa place ; & il est tout aussi fier de sa bravoure, qu’un Guerrier qui venant de gagner une victoire est encore occupé à s’essuyer le sang & la poussiére. ◀Eteroritratto

Si de cette maniére nous nous croyons estimables, parce qu’on nous estime, nous nous trouvons aussi bien souvent heureux, parce que les autres hommes admirent notre bonheur.

Eteroritratto► Clitandre pourroit vivre agréablement avec ses égaux, & goûter des plaisirs que la liberté assaisonne : mais entêté de la Gran-[289]deur, il est insensible aux divertissemens les plus piquans, quand il ne peut pas les goûter avec des personnes de distinction. Il aimeroit mieux languir dans un ennui perpétuel, que d’encanailler ses plaisirs, en les partageant avec ceux qu’il croit au-dessous de lui.

Il s’introduit chez les Grands par des bassesses, & paye l’honneur de les fréquenter par une servitude volontaire. Une attention exacte à toutes ses actions le gêne & l’embarasse, il n’ose ni rire, ni parler, ni être sérieux sans une mure délibération ; on peut dire qu’il n’a pas la hardiesse d’être lui-même. Avec ses égaux il est libre, enjoué, agréable : Avec les Grands il est contraint, timide, décontenancé ; son esprit, semblable à une cire molle, paroit recevoir tour à tour tous leurs différens sentimens, & semble changer de conceptions dès-qu’ils en changent.

Après avoir été métamorphosé de la sorte pendant quatre ou cinq heures, il rentre dans son naturel, & se montre d’un air orgueilleux à ses égaux, qui ne manquent pas d’admirer sa fortune & son mérite, qui le lient à des personnes d’un rang si élevé. Il s’aplaudit lui-même de l’envie & de l’admiration que les compagnies qu’il hante lui attirent, quoiqu’il sente bien qu’il vient de s’ennuyer à la mort. N’importe, il s’en trouve amplement dédommagé par la satisfaction de pouvoir dire, j’ai soupé avec le Comte un tel, j’ai perdu mon argent avec une telle Marquise ; & le souvenir d’une cho-[290]se dont la réalité lui a donné de la mortification, lui donne de la vanité & de la joie. ◀Eteroritratto

Il n’y a rien de si creux que de vouloir s’élever au-dessus de sa condition, en fréquentant les gens de la prémiére qualité, & de perdre par l’acquisition de ce bonheur chimérique, un bien aussi solide & aussi précieux que la liberté. Que ne faut-il pas faire ! Combien ne faut-il pas souffrir pour gagner les bonnes graces de ceux qui n’ont d’ordinaire que leur orgueil de plus que les autres mortels ! Je ne conçois pas comment une personne, douée de quelque raison, peut se résoudre à trahir ses sentimens pour adopter ceux des autres, quelque déraisonnables qu’il les trouve. C’est pourtant le seul moyen de se rendre supportable chez la plupart des Grands. Ne m’en croyez pas si vous voulez, & contredites un Homme d’une qualité distinguée. S’il peut répondre à vos objections, il insultera à votre stupidité. Et s’il doit convenir que vous avez raison, il aura bien de la peine à vous pardonner d’avoir plus de lumiéres que lui. Le seul parti qui vous reste, c’est de demeurer dans un silence perpétuel, qui vous fera regarder comme un imbécile, ou comme un homme de mauvaise humeur.

On pourroit aprouver encore la passion qui porte un grand nombre de personnes à rechercher la société des Grands, s’ils pouvoient donner la santé du corps, ou le repos de l’ame. Mais il est sûr que ces biens inestimables ne sont point en leur pouvoir : [291] & l’on peut dire avec vérité, que ceux qui cherchent chez eux des richesses & des dignités, aiment mieux faire fortune qu’être heureux.

Je ne saurois mieux comparer la familiarité des Princes, qu’à un Théatre d’Opéra : quand on le voit de loin ; tout en paroit de la derniére magnificence : mais quand on monte dessus, on n’y trouve rien qui soit digne d’admiration.

En-vérité, si ceux qui se plaignent de l’impuissance de leur raison, vouloient faire les mêmes efforts pour avoir une conduite sage & réglée, qu’ils font pour gagner les bonnes graces d’un grand Seigneur, je leur répondrois corps pour corps de la réussite d’une entreprise si louable.

Je sai bien que toutes les personnes d’une naissance illustre, n’exigent pas de leurs inférieurs une lâche déférence ; j’en connois même plusieurs, qui veulent bien paroître hommes par leur douceur & par leur complaisance, & souffrir que nous le paroissions aussi par la franchise & par la liberté. Il n’y a rien de si raisonnable, que de chercher la compagnie de ces sortes de Grands, pourvu qu’on n’affecte pas de négliger pour eux ceux qui ont le même mérite & moins d’élevation.

Il y a des gens qui font à l’égard de l’esprit, ce que font ceux dont je viens de parler à l’égard du rang & de la naissance. Sans avoir du génie & de l’étude, ils veulent acheter à bon marché la réputation de Bel-Esprit ; en hantant ceux qui passent pour des [292] Génies supérieurs. Rien n’est plus mince que le plaisir qu’ils goûtent dans des conversations qui roulent sur des matiéres dont ils n’ont pas la moindre idée, & sur lesquelles ils sont obligés de se taire, ou de raisonner de travers. Ils ont le même sort que ceux qui se trouvent au milieu d’une Nation étrangére dont ils n’entendent pas le langage. On diroit cependant, à considérer leur orgueil, que l’esprit de ceux qu’ils fréquentent se communique à leur ame, & leur devient propre. Ils se tuent de répéter à tout moment qu’ils ont vu Fontenelle, qu’ils ont parlé à Boileau, qu’ils ont dîné avec La Fontaine, & que La Mothe leur a récité ses Odes. Ils en font tout leur mérite, comme s’ils avoient été incorporés à ces grands Hommes, & comme s’ils étoient devenus un même tout avec eux.

Ils ne ressemblent pas mal à Ragotin, un des prémiers Héros du Roman Comique, qui voulant prouver qu’il s’entendoit à merveille aux Piéces de Théatre, alléguoit que sa mére avoit été filleule du Poëte Garnier, & que lui-même il en avoit encore l’écritoire chez lui.

Le mérite de ces sortes de gens ressemble à ce que les Philosophes apellent Accident, qui ne sauroit subsister seul, & qui emprunte son être de la substance où il se trouve.

Il y a des personnes qui donnent dans un excès tout opposé à celui que je viens de censurer, & infiniment plus méprisable.

Ce sont ceux qui nés d’une humeur im-[293]périeuse, & trop paresseux pour s’acquérir un mérite distingué, cherchent avec soin des gens sans esprit & sans éducation, pour satisfaire avec eux, à petits fraix, leur desir naturel de prîmer. Fondés sur cette Sentence de Boileau.

Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.

Ils fuyent un honnête-homme comme un monstre, & traînent toujours après eux un tas de gens de rien, admirateurs à gages de leurs impertinences.

Ils ne sont au logis pour personne, tandis qu’ils y font la débauche avec des gens de cette étoffe, auxquels ils imposent silence quand ils veulent, & avec qui leurs maniéres ridicules ont leurs coudées franches. Si toute autre compagnie leur manque, ils peuvent toujours compter sur leurs laquais ; & lorsqu’ils les traitent de pair à compagnon, & qu’ils les mettent à table avec eux, ils courent risque encore d’y être avec de plus honnêtes-gens qu’ils ne le sont eux-mêmes.

L’extravagance de ceux qui cherchent le commerce des Grands & des Beaux-Génies avec une ardeur outrée, tend du moins à se faire valoir par-là dans le monde, & à s’acquérir l’estime des honnêtes-gens : mais la sottise des esprits bas dont je parle ici, ne sert qu’à les faire mépriser de tout le monde, & à se faire confondre avec la canaille qu’ils fréquentent.

[294] Ce mauvais naturel méne tout droit à la grossiéreté, aux débauches les plus infames, & à tous les crimes les plus odieux. Pour le moins la perte du bien est la suite indubitable de cette indigne conduite ; & ceux qui la tiennent, tombent presque toujours par leur faute dans la crasse au-dessus de laquelle la Fortune les avoit élevés. Souvent, après avoir été ruïnés par les canailles dont ils ont acheté la complaisance, ils sont bien heureux de trouver quelqu’autre riche faquin qu’ils puissent ruïner à leur tour. ◀Livello 2 ◀Livello 1