Citation: Justus Van Effen (Ed.): "LXXIV. Discours", in: Le Misantrope, Vol.2\033 (1711-1712), pp. 261-270, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1732 [last accessed: ].


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LXXIV. Discours

Level 2► Le ton plaintif a été de tout tems propre aux Amans & aux Poëtes : les uns querellent toujours leurs Maîtresses ; les autres ne sont jamais contens de la Fortune ; & souvent ils en agissent ainsi, plutôt par habitude que par raison.

Les Poëtes & les autres Beaux-Esprits n’ont pas été toujours également brouillés avec le Destin ; & il y a eu des tems, où un beau Génie étoit le moyen le plus sûr de [262] parvenir à une grande fortune, & à une réputation étendue.

Le meilleur argument qu’on puisse alléguer en faveur des Anciens contre les Modernes, c’est que l’estime & les graces qu’on prodiguoit autrefois aux Esprits supérieurs, les tiroient de l’inaction, & leur faisoient faire tous les efforts imaginables pour se signaler par leurs Ouvrages.

Parmi les Anciens, non seulement des personnes sans naissance s’élevoient aux plus hautes Dignités1 par leur seule valeur ; mais aussi le plus haut degré d’autorité dans le plus grand Empire du Monde, a été quelquefois le prix de l’Eloquence d’un homme2 qui n’avoit aucun appui dans la gloire de ses ancêtres.

Il n’est pas étonnant qu’il y ait eu alors d’excellens Orateurs, & que dès la jeunesse on se soit apliqué à l’étude du cœur humain, & des moyens les plus propres à s’en rendre le maître.

On ne sauroit être surpris non plus, qu’on ait vu d’illustres Poëtes dans un Siécle où Horace, dont la naissance étoit des plus obscures, trouvoit un Ami familier dans Auguste, quoiqu’il eût porté les armes contre cet Empereur dans l’Armée de Brutus.

Cette faveur singuliére qu’on accordoit anciennement aux esprits du prémier ordre, me paroit la seule raison pourquoi nous cé-[263]dons aux Grecs & aux Romains en certains genres de Poësies, & pourquoi nos Piéces d’Eloquence ne méritent pas seulement d’entrer en comparaison avec les leurs.

Après ces Nations fameuses de l’Antiquité, je ne connois point de Peuple où le Bel-Esprit ait été toujours considéré autant que chez les François. Dans ces Siécles mêmes où le bon-goût étoit enséveli sous une ignorance profonde, on avoit une estime particuliére par toute la France pour certains Poëtes Provençaux, qui s’occupoient à composer des Historiettes & des Chansons. Les plus grands Seigneurs se faisoient un plaisir de les recevoir à leurs tables, & ravis de les entendre chanter ou réciter leurs Fableaux, ils se dépouilloient souvent de leurs plus précieux habits, pour en faire présent à cette espéce de Beaux-Esprits.

Chacun sait combien les Poëtes étoient heureux sous le régne de François I, dont en récompense il <sic> ont élevé la gloire jusqu’au Ciel, malgré son humeur inquiéte, si pernicieuse pour lui-même & pour ses sujets.

Citation/Motto► « Le Bel-Esprit au Siécle de Marot

Des dons du Ciel passoit pour le gros lot ;
Aux grands Seigneurs il donnoit accointance ;
Menoit par fois à noble jouissance ;
Et qui plus est faisoit bouillir le pot.
[264] Or est passé le tems où d’un Bon-mot,
Stance ou Dixain on payoit son écot.
Plus on n’en voit qui prennent pour finance
Le Bel-Esprit. » ◀Citation/Motto

Voilà ce que Madame Deshouliéres a dit de ce tems heureux pour les Poëtes. Elle a seulement tort de se plaindre de l’ingratitude de son siécle à l’égard des Beaux-Esprits. Louis XIV ne le céde guéres à François I, dans la maniére d’honorer & de récompenser les grands Génies.

Citation/Motto► « De cet illustre Roi la bonté secourable

A jetté sur la Muse un regard favorable ;
Et réparant du Sort l’aveuglement fatal,
Ses trésors ont tiré Phébus de l’hôpital. » ◀Citation/Motto

Excepté la Moscovie, je ne crois pas qu’il y ait un Pays en Europe où l’on cultive moins la Poësie & l’Eloquence, que dans les Provinces que nous habitons. Ce n’est pas, comme croient d’autres Nations, faute de naturel & de génie, mais faute d’estime pour ceux qui se distinguent dans ces genres d’écrire. Si quelqu’un dans ce Pays a l’esprit beau, c’est tant pis pour lui ; les Muses n’ont ici ni feu ni lieu ; & le seul stile qui flatte agréablement nos oreilles, c’est celui des Lettres de change. Il est presque sans exemple, que parmi nous un Bel-Esprit ait joui de l’estime & de la faveur d’un hom-[265]me de distinction, uniquement pour l’amour de son génie.

Citation/Motto► Ipse licet veniat Musis comitatus Homerus

Si nihil attuleris ibis Homere foras.

Si du fils de Thétis, le grand Panégyriste
Des neuf Sœurs, dans ces lieux venoit accompagné,
Fermant la porte à cet infortuné,
On lui diroit Dieu vous assiste. ◀Citation/Motto

La Nature donne ici le mérite de bien écrire, comme ailleurs, mais la Fortune ne le met point en œuvre ; & il n’est pas étonnant que peu de personnes daignent essayer leur naturel, puisque les plus belles productions ne sauroient leur attirer ni estime, ni récompense. Si notre Patrie avoit été celle de Despréaux, il y a apparence qu’il n’auroit jamais écirt, à peine sauroit-on qu’il y ait jamais eu un Despréaux au Monde ; & Rousseau n’auroit pas trouvé, parmi nous, l’occasion de joindre à ses autres infamies, celle de payer d’ingratitude les bienfaicteurs de sa Muse.

On parle tant de cet Auteur, qu’on me permettra bien de faire une digression pour dire un mot de ses Ouvrages, imprimés depuis3 peu. Ses ennemis mêmes, pourvu qu’ils ne soient pas les plus sottes gens de la terre, ne sauroient lui refuser les titres d’Esprit supérieur, & d’excellent Poëte. D’un [266] autre côté, quelque porté qu’on soit à faire grace à sa conduite en faveur de son esprit, il faut convenir, si l’on ne se rend pas coupable d’un aveuglement volontaire, qu’il est un des plus dangereux Ecrivains par qui jamais les bonnes mœurs ayent été attaquées. Il n’est pas possible de voir sans frémir, dans les productions d’un même Auteur, ce que la Religion a de plus saint, exprimé avec la plus grande noblesse ; & ce que le Libertinage a de plus affreux, insinué avec le plus grand artifice ; ce que la Morale a de plus pur, étalé avec la plus grande force ; & ce que la Débauche a de plus brutal, renfermé dans les termes les plus grossiers. Cet Ecrivain prétend se justifier par un bon-mot. Il dit qu’ayant fait des Pseaumes sans dévotion, il peut bien avoir aussi écrit des infamies sans être infame.

Il y a plus de vivacité que de bon-sens dans cette excuse, & l’on y trouve un sophisme grossier, pour peu qu’on ne se laisse pas éblouir par un faux-brillant. Il est vrai que mille expériences prouvent assez qu’on peut, sans être dévot, faire des Ouvrages remplis de dévotion ; mais c’est être réellement infame, que d’écrire des infamies.

Il se peut, qu’avec un cœur bien placé on parle de l’amour d’une maniére un peu libre ; & je ne voudrois pas juger par les Contes de la Fontaine, que la licence qui a régné dans ses vers, ait régné aussi dans ses mœurs ; peut-être auroit-il pu s’apliquer ce Vers d’Ovide :

[267] Citation/Motto► « Vita verecunda est, Musa jocosa mihi. »

Ma Muse aime le badinage,

Mais ma vie est réglée & sage. ◀Citation/Motto

Il n’en est pas de-même d’un Ecrivain, qui non seulement expose aux yeux du Lecteur, par des expressions d’une grossiéreté recherchée, tout ce que les Débauchés ont pensé d’abominable ; mais qui emploie encore toute la finesse de son esprit à saper la Religion par ses fondemens. Si un tel Auteur ne sent pas ce qu’il dit, quel crime ne fait-il pas de démentir ses lumiéres, pour empoisonner la raison de son Prochain ? Et s’il ne fait que copier son propre cœur, comment peut-il justifier l’horreur de ses sentimens ? Je ne dirai rien ici de l’Anti-Rousseau, sinon qu’il fait le troisiéme volume de ce nouvel Ouvrage, & qu’on y trouve le secret de dire en cent Rondeaux, que Rousseau est un scélérat.

Si on ne suit pas une erreur populaire, en croyant que les grands Génies ont la plupart du tems dans leurs vices le contrepoids de leurs lumiéres, on ne fait pas trop mal dans ce Pays de faire peu de cas du Bel-Esprit.

D’ailleurs, il faut avouer naturellement que ce n’est pas une qualité fort nécessaire au bien du Genre-humain, que de savoir bien tourner un Vers : la seule grace qu’on peut raisonnablement demander pour le Bel-Esprit, c’est que le mérite de bien écrire [268] soit du moins un peu plus considéré que le talent de bien boire.

Metatextuality► Je finirai par le Conte suivant, auquel le peu d’estime qu’on a pour les Gens de Lettres méne, ce me semble, d’une maniére assez naturelle. ◀Metatextuality

Level 3► Metatextuality► Conte. ◀Metatextuality

Citation/Motto► Quelqu’un de ces Savans, qui, comme dit Boileau,

Passent l’Eté sans linge, & l’Hiver sans manteau,
Ne vit d’autre moyen pour sortir de misére,
Que d’entrer chez un grand Seigneur
En qualité de Précepteur :
(C’est des pauvres Savans la ressource ordinaire.)

D’y réussir il avoit quelque espoir.
Un Financier vouloit le voir ;
Mais de Sire Phébus il portoit la livrée,
Habit antique & veste déchirée :
pour comble de chagrin, le malheureux Savant
Avoit la barbe longue, & n’avoit point d’argent.
Sa barbe, sa maigreur, & sa mince parure,
Le rendoient chevalier de la triste figure.
Comment se présenter en pareille posture !
Il prend courage enfin, heurte chez un Barbier,
Qui Gascon de naissance, & Gascon de métier,
[269] Avec grands complimens veut que Monsieur s’asséye
Hola, garçons, vite un bonnet,
Çà, de l’eau chaude, un linge net.
De tout cet appareil notre Savant s’effraye,
Et dit qu’il espéroit qu’on voudroit en ce lieu
Le razer pour l’amour de Dieu.
Ho, pour l’amour de Dieu, la chienne de pratique !
Remarque bien cette Boutique,
L’Ami, pour n’y rentrer de tes jours à ce prix ;
Pour ce coup assis-toi
. Du pauvre cancre assis
D’un peu d’eau froide on frotte le visage
De linge, de bonnet, il ne fut plus parlé :
Et le malheureux fut raclé
Du razoir le moins affilé,
Dont jamais se servit un Barbier de village.
Sous ce maudit couteau tout autre auroit hurlé :
Mais de tout tems la patience
Fut compagne de l’indigence.
Dans ce tems un chat indiscret,
Du Maître rognant la pitance,
Fut par un des Garçons attrapé sur le fait,
Et, comme de raison, étrillé d’importance.
Rodilardus que l’on fessoit,
Moins patient que notre pauvre Diable,
Faisoit un vacarme effroyable :
Et le Barbier enragé de ces cris,
Peu satisfait déja de travailler gratis,
[270] Se mit à renier avec beaucoup d’emphase :
D’où vient, s’écria-t-il ce diable de sabat ?
C’est, lui dit le Savant, sans doute un pauvre chat,
Que pour l’amour de Dieu l’on rase. ◀Citation/Motto ◀Level 3 ◀Level 2 ◀Level 1

1Marius & d’autres

2Cicéron

3Ceci a été écrit en 1711, mais en 1724 Rousseau les a fait rimprimer à Londres, & en a retranché plusieurs Pièces libertines qu’il nie être de lui.