Sugestão de citação: Justus Van Effen (Ed.): "LXI. Discours", em: Le Misantrope, Vol.2\020 (1711-1712), S. 164-171, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1719 [consultado em: ].


Nível 1►

LXI. Discours

Nível 2► i. Je sors d’une Compagnie assez nombreuse, où je n’ai trouvé, ni Pédans, ni Petits-Maîtres, ni Coquettes, ni Prudes, ni Médisans. Ce prodige m’a fait croire que le Monde n’est peut-être pas tout-à-fait aussi corrompu & aussi ridicule qu’on le croit d’ordinaire ; & qu’il y a beaucoup de gens raisonnables, que leur humilité, ou la bas-[165]sesse de leur condition dérobe à notre estime. J’ai trouvé dans cette Société un homme dont le caractére me revient fort. Il garde un juste milieu entre la flaterie & la rustique franchise ; il s’occupe moins à faire paroître son propre esprit ; qu’à relever celui des autres, & en nous quitant il nous a laissé contens de lui & de-nous-mêmes. Après que ce Cavalier, dont le corps & l’esprit sont également bien faits, s’en fut allé, j’appris qu’il avoit fait la fortune d’une Femme, qui sacrifioit son honneur & celui de son Epoux au goût qu’elle avoit pour un Faquin. Quelqu’un de la Compagnie se récria sur le malheur de cet honnête-homme, & nous dit qu’il le trouveroit moins à plaindre si l’Amant de sa Femme étoit un homme de mérité. Pour moi je ne suis pas de ce sentiment, & je le trouverois encore plus infortuné, si son Epouse, choisissant un Amant plus digne d’estime, avoit rendu par-là sa galanterie plus excusable.

Il paroit y avoir du paradoxe là-dedans, mais il y a de la vérité, ou bien le cœur de l’homme est entiérement inconnu.

Il est sur que Lygdamis voyant sa Femme entêtée d’un Monstre, doit y être sensibles. Mais il rejette toutes les causes de son malheur sur son Epouse. Il la regarde comme une misérable qui n’a point de goût pour le mérite, & qui emportée vers la débauche par un instinct brutal, ne choque en aucune maniére la bonne opinion qu’il peut avoir de lui-même. Mais si c’étoit un homme [166] estimable qui rendît sa Femme inconstante, il pourroit croire que ce seroit la force d’un mérite supérieur qui lui arrachât sa tendresse ; il commenceroit à s’en prendre davantage à lui-même ; ce seroit une cruelle mortification pour son amour-propre, & il seroit touché dans la partie la plus délicate de son cœur. Si nous voulons fouiller un peu dans nos sentimens, & examiner la nature de nos chagrins, nous verrons qu’on se console assez facilement d’une infortune qui n’intéresse point notre vanité, & qu’on revient avec bien de la peine d’un malheur qui nous force à décompter sur l’opinion que nous avions de notre mérite. La plus douce des consolations, c’est d’être satisfait de soi-méme, & rien ne nous est plus cher que l’idée avantageuse que nous avons de notre mérite.

Retrato alheio► ii. Eraste & Lysis sont l’un & l’autre trompés dans leurs espérances, mais d’une maniére différente. Ils briguoient tous deux l’honneur d’épouser Céliméne ; jamais elle n’a marqué à Eraste que du mépris, & lui a toujours préféré hautement son rival, à qui elle a donné des preuves sensibles de son estime. Cependant, contrainte dans son inclination par ses parens, elle n’épouse ni l’un ni l’autre. En ont-ils tous deux une égale douleur ? non. Eraste à employé, en-vain tous les moyens imaginables de toucher son ingrate, sans y réussir. Il a beau en accuser les caprices du Sexe, il est forcé de soupçonner que la source de sa disgrace est dans son peu de mérite. Lysis est à coup [167] sûr chagrin de la perte d’une Maîtresse qui l’aimoit tendrement ; mais elle l’aimoit, elle lui trouvoit du mérite ; il auroit été heureux s’il n’avoit tenu qu’à elle. Il déclame contre l’avarice de ses parens, contre le Destin, contre les mœurs du Siécle : mais il n’est pas lui-même l’objet de son chagrin, & il a toujours les mêmes raisons de s’estimer. Il n’a pas honte de son malheur, pourvu qu’on croie qu’il a été aimé, & qu’il le mérite. Il prend quelque plaisir à dire qu’il est l’homme du monde le plus infortuné. ◀Retrato alheio

iii. On voit quelquefois dans le Monde des gens qui se piquent de raison & de constance, ne point succomber sous les plus grandes disgraces, & se laisser abattre d’un coup qui n’ébranleroit pas une ame vulgaire. Il y a une raison sensible de cette conduite, qui paroît d’abord incompréhensible.

On perd tout d’un coup tous ses biens par un malheur imprévu, & l’on se voit réduit à la derniére misére. Quelle raison pourroit résister à ce coup accablant ? Il faudroit une fermeté plus qu’humaine pour n’en être point abattu. C’est justement cette idée, qui fait qu’un cœur généreux se roidit contre la mauvaise fortune. Plus son malheur est extraordinaire, plus c’est une entreprise digne de sa raison d’y résister. Il y emploie tous ses efforts, & à mesure qu’il y réussit, il s’aplaudit de la force de son esprit ; il sent avec plaisir qu’il gagne du côté de la vertu, ce qu’il perd du côté de la fortune ; il peut mê-[168]me savoir gré aux caprices du Sort, du jour qu’ils ont répandu sur son mérite. Il se plaît à se dire à soi-même, meâ virtute me involvo, je m’enveloppe dans ma vertu. Il n’est pas rare d’être riche, mais il est rare de savoir être malheureux de bonne grace.

Un petit malheur au contraire ne nous paroit pas digne de notre fermeté, un homme du commun y résisteroit comme nous. La vanité n’y trouve pas son compte, & on se livre à la douleur sans la moindre résistance.

Il arrive encore que ces disgraces extraordinaires qu’on méprise avec tant de magnanimité, regardent nos biens, notre grandeur, les personnes qui nous sont chéres, en un mot, des choses qui sont hors de nous-mêmes, & qu’elles s’intéressent point du tout notre amour-propre ; au-lieu que souvent les petits malheurs qui nous abattent, concernent directement notre vanité.

Retrato alheio► Clitandre est exilé de son pays, sa généreuse franchise lui a attiré la disgrace de son Prince, la perte de ses Biens & de ses Charges ; c’est un illustre malheureux. Le titre flateur que celui d’illustre malheureux ! Clitandre le soutient glorieusement ; tout le monde admire sa constance héroïque, & cette admiration le dédommage avec usure des persécutions de la fortune. Ce même Clitandre vient de faire un Livre que le Public ne goûte pas autant qu’il avoit espéré ; il en est dans un chagrin mortel ; il porte [169] en tous lieux avec lui l’idée de son Livre méprisé ; & tout le monde lui remarque une mauvaise humeur, que le plus funeste revers de la Fortune n’avoit pas été capable de lui inspirer.

C’est une bagatelle qui l’afflige à présent, il est vrai ; mais elle intéresse l’esprit de Clitandre : il n’est pas assez déraisonnable pour préférer son goût particulier à celui du Public ; il voit qu’il a moins d’esprit qu’il n’avoit cru ; & la perte de cette opinion flateuse lui est plus sensible, que celle de ses Biens & de ses Dignités. ◀Retrato alheio

iv. D’où vient que les Personnes mal-heureuses se font un plaisir d’exagérer leurs malheurs, & qu’ils sont ingénieux à trouver des raisons pour se croire des infortunés du premier ordre ? Il y a encore, si je ne me trompe, dans cette maniére d’agir, une vanité rafinée. En formant une idée si excessive de nos disgraces, nous opposons d’ordinaire notre mérite à notre fortune, & notre malheur nous paroit cruel à proportion que notre mérite nous paroit élevé.

C’est l’idée de nous-mêmes, combinée avec celle de nos infortunes, qui nous les fait paroître si extraordinaires. Si quelqu’un veut nous desabuser de la grande opinion que nous avons de nos malheurs, il nous ôte notre plus douce consolation, il nous empêche de nous considérer comme des personnes qui valent la peine d’être persécutées de la Fortune d’une maniére particuliére. C’est jusques dans les disgraces qu’on [170] se plaît à être distingué du Vulgaire, & l’on ne sauroit se résoudre à être malheureux comme un million d’autres. Personne ne nous plaindroit, & la satisfaction de voir un grand nombre de personnes sensibles à notre infortune, nous indemnise presque de l’infortune même. Nous nous efforçons à exciter la pitié, en donnant des idées outrées de nos malheurs ; & dès-que nous avons réussi à exciter la compassion, nous en donnons, par une illusion délicate, toute la gloire à notre mérite.

Je connois des gens qui se font une espéce de profession d’être malheureux, & qui ne changeroient pas la satisfaction de se faire plaindre, contre une félicité parfaite.

Que seroient-ils de ce fond inépuisable de pitié qu’ils ont pour eux-mêmes ? ils ne sont pas gens à s’attendrir pour les autres.

De quelque maniére pourtant que l’amour-propre influe dans toutes nos actions, je ne crois pas qu’il en soit l’unique source.

v. On sent souvent dans son cœur certains mouvemens machinaux, qui devancent la réflexion, & qui opposés à nos propres intérêts, tendent directement à l’intérêt du Prochain. Telle est la Pitié, dont en général tous les hommes sont susceptibles. C’est une espéce d’instinct, qui n’attend pas toujours pour agir que la Raison le détermine ; c’est une passion qui fort souvent naît & agit en même tems. A coup [171] sûr ce n’est pas notre amour-propre qui produit en nous ces sentimens, quelquefois violens & importuns, dont nous voudrions nous débarasser en-vain. Nous n’en sommes pas les maîtres; & si nous l’étions, la Société en souffiroit : la Pitié y est absolument nécessaire ; c’est une ressource contre le malheur, que les hommes trouvent mutuellement les uns chez les autres. J’ai vu des Esprits-Forts qui ne pouvoient défendre leur ame des impressions de la Pitié, si fâcheuses pour ceux qui les souffrent, & si utiles pour le Genre-humain. Une légére réflexion ne pourroit-elle pas leur faire soupçonner du moins, qu’un Etre qui chérit le Genre-humain, & qui est au dessus de leur ame, la force à renoncer à sa tranquilité, pour partager les souffrances des Malheureux ? ◀Nível 2 ◀Nível 1