Citation: Justus Van Effen (Ed.): "XLIII. Discours", in: Le Misantrope, Vol.2\002 (1711-1712), pp. 10-17, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1701 [last accessed: ].


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XLIII. Discours

Réflexions sur la Finesse des Italiens.

Level 2► La Fable du Chêne & du Jonc me paroît fort aplicable à la maniére dont se conduisit l’ancienne Italie, & à celle dont se conduit l’Italie moderne.

Autrefois elle s’opposoit avec vigueur à ceux qui venoient porter la guerre dans [11] son sein ; & souvent après avoir longtems résisté aux coups de la tempête, elle se trouvoit entiérement ébranchée, & même quelquefois sur le point de sa chute.

A présent toute la ressource qu’elle trouve contre ceux qui vienneut la ravager, c’est sa souplesse. À la moindre apparence d’orage elle plie avec prudence, & accoutumée à se voir le jouet de différons vents, elle se déclare toujours pour celui qui soufle.

Cette conduite n’est pas si propre à embellir les Histoires, & à s’attirer l’admiration de l’Univers, que celle des Italiens d’autrefois : mais elle est sensée ; & ce qui est sensé, vaut d’ordinaire mieux que ce qui est admirable.

Si les Nations étrangéres font ainsi les maîtres dans l’Italie, dès-qu’il plaît à leur intérêt de les y envoyer, il faut convenir qu’elle fait en prendre vengeance d’une maniére bien fine ; & que dans un certain sens l’Italie est toujours la Maîtresse du Monde.

Ce n’est pas qu’elle suive les traces de l’Italie ancienne, qui grossiére ennemie de tous les endroits du Monde où il se trouvoit de l’Or, alloit, contre vent & marée, imposer des Loix à des gens qui se conduisoient fort sagement par les Loix du Bonsens & de l’Innocence. Ces maniéres de conquérir l’Univers étoient bonnes pour ce tems-là ; & les Italiens d’à-présent y plus habiles que leurs ayeux, ne trouvent pas nécessaire d’avoir dans chaque Province de leur domination un Proconsul, qui, ac-[12]compagné de Soldats & de Licteurs, aille mettre dans tout leur jour l’orgueil & l’avarice de ses Maîtres. Il y avoit dans cette maniére d’agir plus de faste que de sureté ; & quand ces Gouverneurs de Provinces tomboient entre les mains de quelque Arminius, je crois que la gloire du Sénat & du Peuple Romain n’étoient guéres propre à les consoler de la rigueur de leur sort. Une grande partie du Monde ne laisse pas d’être tributaire de l’Italie, & il ne lui faut que deux ou trois mille hommes pour aller lever par-tout les tributs qui lui sont dus légitimement.

Ce que j’avance-là seroit un paradoxe, s’ils vouloient extorquer les tributs de haute lute ; mais ils ne s’y prennent pas par la force : rien n’est d’ordinaire plus pacifique que cette Nation, & elle paroit avoir compris tout le sens de cette maxime :

Lorsque l’on est poltron, on en vit plus longtems.

De ces deux ou trois mille détachés, c’est assez d’un seul dans une grande Ville, & même dans toute une Province. Celui-ci pour parvenir surement à son but, n’a besoin, pour tout équipage, que d’une Chocolatiére, de deux livres de Tabac, de quelques Tabatiéres de Venise faites à Amsterdam, & de quelques Bouteilles de Ratafia ou d’Eau de Fenouillette, Ce petit fond rendu inépuisable par une rare industrie, voilà tout ce qu’il lui faut pour triompher de tout [13] un Peuple, & pour faire encore ensorte que ce Peuple lui ait obligation de sa servitude.

Leurs ancêtres exerçoient leur empire sur les corps de ceux qu’ils avoient vaincus, sans pouvoir en gagner l’esprit : mais ces Messieurs-ce, par un triomphe infiniment plus glorieux, commencent par se rendre maîtres de l’esprit & du cœur ; & de-là ils en viennent tout doucement à la bourse, qui s’ouvre toujours devant un habile Italien, eut-elle résisté mille fois aux attaques du plus fin Gascon. On ne se croit pas dupé comme il faut, quand on ne l’est pas de leur façon ; n’auroient-ils pas tort de laisser l’adresse de leur esprit infructueuse ? Tout le monde enrage d’être fourbé, ce seroit manquer de charité que de refuser ce plaisir à son prochain, & je ne vous pas qu’en conscience on s’en puisse dispenser, sur-tout quand on y trouve aussi son petit compte. Celui-là même qui s’aperçoit d’avoir été l’objet de la charité de ces Messieurs, n’en fait que rire ; ils n’ont fait que leur métier, & plus ils le font habilement, plus ils sont estimables.

Croiroit-on bien qu’ils profitent des dépouilles des ennemis, quoiqu’ils soient fort éloignés d’aimer la guerre ? Rien pourtant n’est plus vrai ; & ces jeunes Officiers, dont leurs maisons sont continuellement remplies, ne sont qu’autant de leurs émissaires, qui vont piller l’ennemi par commission, & qui viennent verser à leurs piés tout ce qu’ils ont gagné pendant toute une [14] Campagne, souvent aux dépens de leur sang.

En-vérité cet hommage leur est bien dû, ils ont un génie si transcendant, ils savent si bien aplanir toutes les avenues qui ménent aux piéges les plus grossiers par eux-mêmes, qu’il faudroit être Italien comme eux pour n’y pas donner. Veulent-ils par exemple vous débiter à un prix exorbitant du Tabac dont les Palfreniers ne voudroient pas pour rien, ils sauront d’abord mettre finement votre vanité dans leurs intérêts. Ils vous persuaderont que ce Tabac n’est pas pour les nez vulgaires, qu’il faut avoir le goût fin pour en savourer toute la délicatesse, & qu’il n’y a que les savans preneurs de Tabac qui en connoissent tout le mérite Vous voilà pris, & vous êtes réduit à payer chérement ce qui ne vaut rien, ou à renoncer à la gloire d’avoir le nez plus habile que les autres. Pour peu que je fusse ami de la pagnotterie, je dirois que cela s’apelle rendre les gens par le nez d’une maniére bien fine.

Je sai bien que l’adresse de l’esprit qui sait se liguer avec la vanité des hommes pour les attraper mieux, n’est pas si particuliére à l’Italie, que d’autres Pays n’en ayent aussi bien leur bonne provision.

Mais la finesse des autres Nations est gênée d’ordinaire par quelques restes de probité, & par quelques scrupules incommodes, qui l’empêchent de déployer ses talens avec une entière liberté. La Conscience n’exerce guéres son empire en Normandie, [15] cependant elle n’y est pas encore entiérement détrônée. Les scrupules ne sont pas fort à la mode en Gascogne, & pourtant ils ne laissent pas d’y traverser quelquefois la louable intention de faire fortune aux dépens du prochain. Mais ils ne sauroient se faire un passage au travers des Alpes ; c’est une gloire qu’ils doivent laisser à Annibal & au Prince Eugene.

Dans un cœur Italien l’industrie a les coudées franches : n’ayant aucun ennemi domestique à combattre, elle peut déployer toute la vigueur contre les ennemis du dehors ; & c’est soutenir qu’elle en vient d’ordinaire à bout, que d’avancer qu’elle ne sauroit échouer que contre un cœur modeste, & un esprit dégagé de la chimére.

On peut dire que la Monarchie Universelle des Italiens a eu trois différens périodes. Dans le prémier elle étendoit son empire d’une maniére dangereuse & brillante ; une Province conquise lui facilitoit la conquête d’une autre, & ses forces s’augmentoient toujours à proportion qu’elles s’éloignoient de leur centre. Cet Empire trouva enfin son plus fatal ennemi dans sa propre grandeur, & tomba sous le faix de ses propres forces. De cette maniére le période des Armes fit place à celui de la Superstition. Alors un seul Vieillard décrépit savoit remplacer lui seul de nombreuses Armées, & à la faveur des ténèbres de l’ignorance exercer un pouvoir tirannique sur les ames des plus puissans Monarques, qui si faisoient une groire de leur foiblesse pour [16] cette ridicule Divinité. La Raison des hommes sortie enfin d’un profond sommeil, fut l’écueil de cette seconde Monarchie, & les Princes devenus alors véritablement Souverains, secouérent en partie ouvertement un joug si méprisable, & en partie ne le subirent qu’autant qu’il s’accommodoit à leur intérêt.

L’Italie se dédommagea de cette seconde chute de son empire, en tenant toujours les Peuples asservis à la finesse d’esprit de ses habitans ; & ce troisiéme période de leur Monarchie Universelle, moins sujet au changement que les autres, subsitera jusqu’à ce que le Monde n’ait plus de dupes, & qu’une autre Nation, plus habile encore que l‘Italienne, leur ravisse un empire qu’ils ont exercé jusqu’ici si dignement.

Metatextuality► Autrefois Virgile apostropha les Romains à peu près de cette maniére. ◀Metatextuality

Citation/Motto► D’Autres Peuples sauront d’une savante main,

Animer mieux que vous & l’Ivoire & l’Airain ;
Une Masse sans forme à leur Art asservie,
De leur Ciseau divin empruntera la vie.
Ils sauront mieux que vous, foudroyans Orateurs,
Etourdir la Raison & triompher des Cœur.
Des Astres inconstans la course mesurée,
N’aura rien de secret pour les ame éclairée.
[17] Votre Art plus élevé, magnanimes Romains,
Est de savoir ranger sous une même chaîne,
L’Univers qu’à vos pies votre Valeur entraîne. ◀Citation/Motto

Metatextuality► Si ce grand Poëte vivoit à présent, il changeroit indubitablement de stile, du moins il est à croire qu’à la place des derniers Vers il mettrait ceux-ci. ◀Metatextuality

Citation/Motto► Votre Art plus rafiné, Peuples ingénieux,

C’est d’enchanter le goût & d’éblouïr les yeux ;
C’est savoir par les tours d’une adresse féconde,
Dans les mêmes panneaux attraper tout le monde. ◀Citation/Motto ◀Level 1 ◀Level 2