Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "LXII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.6\062 (1726), S. 382-391, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1633 [aufgerufen am: ].


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LXII. Discours

Zitat/Motto► Sentio te sedem etiam nunc Hominum ac domum contemplari : quae si tibi parva (ut est) ita videtur, hæc cœlestia semper spectato : illa humana contemnito.

Cicero. Somn. Scip. c. 6.

Je m’apperçois que vous contemplez ce Monde, où les Hommes font leur sejour ; mais s’il vous paroit peu de chose, comme il l’est en effet, élevez votre Esprit aux demeures célestes, & méprisez celles d’en-bas. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Sur la puissance de Dieu & ce qui doit faire le Bonheur des Hommes dans une autre Vie. ◀Metatextualität

Ebene 2► Metatextualität► L’Essai, que je vais donner ici vient de l’ingenieux Auteur qui m’a écrit la Lettre, qu’on a déja vûe, sur la force, de la Nouveauté. Ses idées sont prises de la maniere de penser des Platoniciens, mais propres à nous élever l’Esprit, & à nous inspirer de nobles sentimens de notre grandeur future ; c’est pour cela, que j’ai cru qu’elles méritoient d’être communiquées au Public. ◀Metatextualität

Ebene 3► « Si l’Univers est l’ouvrage d’un Etre [383] intelligent, cet Etre ne sauroit avoir eu un égard immédiat à lui-même dans cette production. Il n’avoit pas besoin de faire une épreuve de sa toute-puissance, pour savoir de quoi il étoit capable. Le monde renfermé dans ses idées éternelles, étoit aussi beau qu’il l’est, depuis qu’il existe hors de lui ; &, dans le vaste abyme de son essence, il y a des Scènes infiniment plus brillantes qu’il n’en paroîtra jamais à la vûë ; puisqu’il est impossible que l’Auteur de la Nature borne son pouvoir à produire un Système de Créatures si parfait, qu’il ne sauroit aller plus loin. Entre le Fini & l’Infini il y a un intervalle qui ne se peut mesurer, & un vuide que tous les siècles ne sauroient remplir ; c’est pourquoi le plus excellent de tous les Ouvrages de Dieu est autant au-dessous de l’étenduë de son Pouvoir que le plus imparfait, & peut être surpassé par une autre de ses productions avec la même facilité.

Quelques-uns s’imaginent là-dessus une chose qui n’est pas impossible, je veux dire, que l’Espace infini nourrit toûjours dans son sein de nouvelles Créatures, en sorte que les dernieres sont élevées à un plus haut dégré de perfection que les précédentes. Mais, com-[384]me ceci ne regarde pas tout-à-fait mon but, je remarquerai seulement qu’il prouve d’une maniere invincible, que les Mondes tracez dans les Idées Divines forment un spectacle beaucoup plus étendu, plus varié & plus agréable, que ne le peut être aucun Monde qui subsiste déja. D’ailleurs, puisqu’il n’y a nulle apparence, que Dieu voulût créer un monde composé de simple Matiere inanimé, quelque varieté qu’il y mit ; ou pour servir d’Habitation à des Créatures du même rang que les Bêtes brutes ; il faut avouër qu’il a destiné ses Créatures raisonnables, eu égard sur tout aux Faculteuz dont il les a douées, à contempler ses Ouvrages, à le posseder lui-même, & à les rendre heureuses par-là. II ne sauroit trouver plus de plaisir dans la revûe de la Création, que dans celle de ses propres Idées ; mais nous pouvons compter qu’il se plaît à voir la satisfaction qu’en reçoivent des Etres qui en sont capables, & pour l’amour desquels il a construit cette vaste Fabrique de l’Univers.

Ne peut-on pas tirer de-là quelque chose de plus qu’une simple conjecture pour notre Immortalité? L’homme, en qualité d’un Etre mis ici-bas à l’é-[385]preuve, & destiné à joüir d’un Bonheur éternel dans une autre Vie, est un Exemple fort remarquable de la Sagesse Divine ; mais, à le regarder sans aucun rapport à cet heureux avenir, c’est le composé le plus énigmatique & le plus étrange qu’il y ait dans toute la Création. Il a des Facultez qui peuvent embrasser une plus grande étendue de Connoissances, qu’il n’en possedera jamais, & une Curiosité insatiable pour fonder les secrets de la Nature & de la Providence. Avec tout cela, ses Organes sont plutôt ajustez à servir aux besoins de son Corps, qu’aux operations de son Entendement ; &, du petit coin de ce Globe, où il est enchaîné, il ne peut former que des conjectures vagues sur ces Mondes innombrables de lumiere qui l’environnent, & qui ne lui paroissent, quoi que d’une grandeur prodigieuse en eux-mêmes, que comme autant de lumignons. Enfin, lors qu’après de longs & pénibles travaux, il a fait quelque peu de chemin sur la Montagne escarpée de la Vérité, & qu’il regarde avec compassion la Multitude qui rampe au bas, le pié vient à lui manquer tout d’un coup, & il est renversé dans le tombeau.

Plein de ces idées, je suis obligé de [386] croire, pour rendre justice au Créateur de l’Univers, qu’il doit y avoir une autre Vie, où l’Homme sera mieux situé pour la Contemplation, ou plutôt aura le pouvoir de se transporter d’Objet en Objet, ou d’un Monde à l’autre, où il jouïra de nouveaux Sens, & de tous les moïens requis pour faire les plus promtes & les plus étonnantes découvertes. Quel ne sera pas l’essor d’un Génie tel que celui du Chevalier Newton, qui est si élevé au-dessus des ténèbres qui enveloppent l’Esprit Humain, qu’on le croiroit d’une autre Espèce ! La vaste Machine de cet Univers n’a rien de caché pour lui ; il semble connoitre toutes les loix générales de ses mouvemens, & pendant qu’avec les transports d’un Philosophe, il admire les merveilles de la Création, il peut tout à-la fois rendre un hommage plus saint & plus raisonnable à son Créateur. Mais hélas ! les vûes d’un heureux Génie sont au bout du compte si bornées ! qu’elles le trouvent au-dessous de celles d’un Ange, ou d’une Ame qui vient d’être délivrée du poids de son Corps !

Pour moi, je suis bien aise que mon Ame s’atende à jouïr de sa future grandeur ; je me plais à penser que moi, qui [387] ne connois qu’une très-petite partie des Ouvrages de la Création, & qui me traine, à pas lents & pénibles, d’un côté & d’autre, sur la surface de ce Globe, je m’élancerai bientôt dans les airs avec la legereté de l’Imagination, je découvrirai tous les ressorts cachez de la Nature, j’irai d’un pas égal avec les Corps célestes dans la rapidité de leur cours, j’observerai la longue chaîne des Evenemens dans le Monde naturel & dans le moral, je visiterai tous les Apartemens de l’Univers, pour savoir ce qui s’y passe & quels en sont les Habitans ; je concevrai l’ordre & je mesurerai les grandeurs & les distances de ces Globes, qui nous paroissent disposez sans aucun dessein regulier & tous placez dans le même Cercle, je remarquerai la dépendance qu’il y a entre les Parties de chaques Systêmes (sic), & entre les diferens Systêmes les uns à l’égard des autres, d’où résulte l’harmonie de l’Univers, si tant est que nos Esprits soient assez vastes pour en pouvoir embrasser la théorie. Il y a bien des progrès de cette nature que l’on peut faire dans l’Eternité. Quoiqu’il en soit, je trouve qu’il m’est utile de cherir cette généreuse ambition, puisqu’outre la joie qu’elle répand dans mon [388] Ame, elle m’engage à ne rien oublier pour donner de l’etendue à mes Facultez, & à les exercer d’une maniere conforme au rang que j’occupe ici-bas parmi les Etres raisonnables & à l’esperance que j’ai d’être élevé un jour à un grade plus éminent.

L’autre fin & la derniere, pour laquelle l’Homme a été créé, est la jouïssance de Dieu ; ce qui fait le comble de son Bonheur, audelà duquel il ne peut rien desirer. Les idées que nous avons de l’Etre suprême sont peu distinctes ; il semble qu’il n’a pas voulu se découvrir, ni se cacher tout-à-fait, pour tenir ses Créatures en suspens, & les engager à reflechir. Cela même donne occasion au Libertin de nier son existence, pendant que la plûpart des autres se bornent à le confesser de bouche, qu’ils le nient dans le fond du cœur, qu’ils lui préferent les moindres plaisirs & les plus grandes bagatelles du Monde, & qu’ils tournent en ridicule l’Homme de bien, qui en a fait son choix. Mais, ne viendra-t-il pas un jour, auquel les prétendus Esprits forts, qui se piquent tant de raisonner juste, verront leurs Systêmes impies renversez, & embrasseront les Veritez qu’ils combatent aujourd’hui ? Ne viendra-[389]-t-il pas un tems, auquel les Hommes seduits par le Vice reconnoitront la folie de leurs vaines recherches, & que le petit nombre de Sages, après avoir suivi leur Divin Guide, méprisé les plaisirs sensuels avec toutes les caresses trompeuses du Monde, & aspiré à leur Demeure céleste, jouiront enfin de la vision de Dieu ? Ici-bas l’Esprit s’élève de tems en tems vers son Créateur, & il en reçoit quelques foibles traits de sa présence ; mais lors qu’il croit de la mieux posseder, elle lui échape, & il retombe dans son premier état. Il y a sans doute une meilleure voie pour converser avec les Etres célestes. Est-ce que les Esprits ne peuvent avoir entre eux une correspondance mutuelle, s’ils ne sont unis à un Corps, ou que par son intervention ? Faut-il que des Etres superieurs dépendent des inferieurs pour jouïr de leur privilége essentiel, en qualité de Créatures sociables, c’est-à-dire pour s’entretenir ensemble, & se connoître les uns les autres ? Qu’auroient-ils fait, si la Matiere n’eut jamais été créée ? Sans doute ils n’auroient pas vécu dans une éternelle solitude. Puisque les substances spirituelles sont d’un rang plus nobles que les corporelles, il est certain que [390] leur communication doit être aussi plus promte & plus intime. Nous l’appellons d’ailleurs Vision intellectuelle, parce qu’elle a quelque analogie avec le sens de la Vûe, qui nous sert à connoitre ce Monde visible. C’est de quelque maniere aprochante, dont Dieu peut se rendre l’Objet de la Vision immédiate des Bienheureux ; & comme il le peut, il n’est pas hors d’apparence qu’il le veut aussi, & qu’il aura toûjours égard à la foiblesse de nos Esprits bornez. Ses Ouvrages n’ont qu’une legere empreinte de ses perfections ; la connoissance qu’ils nous en donnent, n’est, pour ainsi dire, que de la seconde main : Pour en avoir une juste idée, il faut que nous le voïons tel qu’il est. Mais en quoi consiste cette vûe ? C’est quelque chose qui n’est jamais montée dans l’Esprit de l’Homme ; quoi qu’il nous soit aisé de concevoir que ce sera une source éternelle de transports inexprimables. Toute la gloire des Créatures s’évanouïra en sa présence. Peut-être que j’aurai le bonheur de comparer le Monde visible avec son divin Modèle, ou d’observer le Plan original de ces vastes & nobles Desseins qui se sont executez durant une longue suite de siécles. Emploié donc ainsi à rechercher les Ou-[391]vrages de mon Créateur, & à l’admirer lui-même, au milieu de l’immense étenduë de la Matiere, où mon Corps se trouvera englouti, & de l’infinie grandeur des Perfections Divines, dont mon Esprit sera absorbé, avec quel respect & quels actes d’adoration ne serai-je pas abatu aux piez de sa Majesté souveraine ! » ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1