Le Spectateur ou le Socrate moderne: LX. Discours

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LX. Discours

Zitat/Motto

Omnia profecto, cùm se à coelestibus rebus referet ad humanas excelsius magnificentiusque et dicet et sentiet.

Cic. in Orat. c. 34

Lorsque l’Orateur aura bien médité sur la nature des Corps célestes, & qu’il viendra à parler ensuite des affaires humaines, il est certain qu’il s’exprimera avec plus de noblesse & de magnificience, & qu’il aura des sentimens beaucoup plus elevez.

Metatextualität

à Cambridge le 12. Decemb. V. S. 1714.

Metatextualität

Les Orateurs Chretins ont un grand avantage pour l’Eloquence sur ceux du Paganisme.

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« C’étoit une Question fort commune entre les Anciens, d’où venoit que le nombre des grands Orateurs, malgré tous les encouragemens que les Etats les plus florissants pouvoient leur donner, n’approchoit pas du nombre de ceux qui excelloient dans touts les autres Sciences. Un de mes Amis appliquoit à ce Cas, d’une maniere plaisante, l’observation d’Herodote, qui dit, que

Exemplum

les Animaux les plus utiles sont les plus feconds, au lieu que les Bêtes vénimeuses & feroces ne multiplient pas beaucoup.
L’Historien en donne pour Exemples, d’un côté la Féméle du Lièvre, qui est toujours pleine, ou qui nourrit les petits ; & de l’autre, la Lionne, qui ne porte qu’une seule fois en sa vie. Mais que mon Ami s’égaïe là-dessus tant qu’il lui plaira, pour moi, je crois que nous avons plus de sujet de nous plaindre à cet égard que les Anciens n’en avoient. D’ailleurs, puis que nous aprochons de la Fête solemnelle, qu’on observe le jour de Noël, qui demande toute l’énergie de l’Eloquence, & qui fournit, pour la Chaire, un Sujet aussi noble qu’aucun, que la Revelation Divine nous ait donné, je ferai voir ici que nous avons de plus grands avantages pour atteindre à la veritable & solide Eloquence, que n’en possedoient les plus celebres Orateurs de l’Antiquité. La premiere différence essentielle, qu’il y a entre eux & nous, vient de ce qu’ils tiroient leurs lieux communs, en quoi reside presque toute la force de l’Amplification, ou du Profit, ou de l’Honête, qui se bornoient à cette vie : Au lieu que le Christianisme y ajoute une Morale beaucoup plus épurée, l’Esperance d’une vie à venir, des Peines & des Recompenses plus exquises & d’une tout autre durée ; qu’il est ainsi plus propre à toucher l’esprit des Auditeurs, naturellement disposez à suivre tout ce qui leur paroit avantageux. Si Periclès], comme le raportent les Historiens, pouvoit ébranler les plus fermes resolutions de ses Auditeurs, & mettre en mouvement les Passions de toute la Grece, lors qu’il s’agissoit de l’intèrét de sa Patrie, ou d’une Invasion de la part de ses Ennemis : que ne doit-on pas attendre d’un Orateur Chrétien, qui exhorte ses Auditeurs à prevenir des maux, dont le Tems, ni la Prudence ne sauroit jamais les delivrer, lors qu’ils y sont une fois tombez ? Autant que les peines d’une autre Vie surpassent les maux de celle-ci, autant les Motifs que le Christianisme propose doivent être plus éficaces que ceux que de simples considerations morales pourroient nous fournir. Ce que je viens de dire ne regarde que les moiens d’exciter les Passions. Mais il y a une autre partie de l’Eloquence, qui est veritablement son Chef-d’œuvre, & qui consiste dans le Sublime, ou le Merveilleux. Sur cet article, il n’y a nul doute que l’Orateur Chrétien n’ait tout l’avantage. La Revelation nous donne de si vastes idées, elle nous fait envisager l’Eternité de tant de manieres, elle nous fournit des preuves si convaincantes des Peines & des Recompenses d’une vie à venir, que ces grands Objets ne peuvent qu’animer nos Discours d’une vigueur noble & d’une force invincible, au-dela de tout ce que des interêts humains pourroient nous suggerer. Ciceron veut que son parfait Orateur ait quelque connoissance de la nature des Corps celestes, parce, dit-il, que cela donnera plus d’etendue à son Esprit, & que, lors qu’il traitera des affaires du monde, ses pensées & ses discours auront plus d’élevation & de magnificence. Il n’auroit pas manqué, sans doute, s’il en eût eu quelque idée, de recommander l’étude de ces grands & glorieux Mysteres que la revelation nous a decouverts, & qui sont autant au-dessus des plus nobles Parties de ce Monde visible, que le Créateur est plus excellent que sa Créature. Les plus sages & les plus habiles d’entre les Paiens n’ont eu que des idées très-imparfaites d’un état à venir. Ils avoient à la verité quelque esperance incertaine, fondée sur la Tradition, ou sur les lumieres naturelles, que les Gens de bien existeroient après la separation de l’Ame & du Corps, & qu’ils jouiroient de toute sorte de Bonheur ; mais 1ils ne croïoient pas qu’il y eut des peines reservées pour les Méchans, ou ils le déguisoient pour flater la Nature Humaine, & ne la pas montrer par son mauvais endroit ; à peu-près comme Apellés en avoit usé à l’égard du Portrait d’Antigonus, qu’il avoit tiré en profil pour cacher la perte de son œuil. J’ai souvent remarqué dans les Discours Philosophiques de l’Orateur Romain, que, lors que sa matiere l’engage à parler de l’Immortalité, il ressemble à un Homme qui s’éveille en sursaut ; qu’excité & presque ravi par la dignité du sujet, il fait des éforts d’Imagination pour concevoir quelque chose d’extraordinaire, & que la grandeur de ses pensées jette un nouvel éclat sur tout ce qu’il avance : Quelque incertain & irresolu qu’il fût à cet égard, il paroit enflammé de cette noble idée ; il n’y a qu’une atente si glorieuse qui pût obliger un Homme aussi devoué à la Verité qu’il étoit, à declarer qu’il n’abandonneroit jamais son opinion de l’Immortalité, quand même elle se trouveroit erronée. Mais s’il eût vêcu pour voir tout ce que le Christianisme a mis en lumiere, avec quelle ardeur n’auroit-il pas prodigué toute la force de son Eloquence dans ces nobles Speculations dont la Nature Humaine est capable, sur la Resurrection des Morts, & le Jugement qui la doit suivre ? De quels transports de joie son Ame n’auroit-elle pas été inondée à la vûe d’un Avenir certain developé à ses yeux ? Avec quelle vivacité n’auroit-il pas tâché d’aprofondir le Mystere de l’Incarnation ? Quels traits, quels éclairs n’auroit-il pas lancé pour émouvoir ses Auditeurs, & fixer leur Esprit, malgré tous les obstacles de la Nature corrompue, sur ces grands Objets que son Eloquence a dépeints sous des couleurs si vives & si fortes ? C’est l’avantage que les Chrétiens ont, & ce ne fut pas un plaisir médiocre, pour moi, lors que je trouvai en dernier lieu un Fragment de Longin, qui a été mis à la tête d’un Manuscrit du Nouveau Testament, qu’on conserve dans la Bibliotheque Vaticane, & qui montre le bon goût de cet habile Critique, après y avoir donné le Catalogue des plus célèbres Orateurs de la Gréce, il ajoute. Joignez à ceux-ci Paul de Tarse, le Partisan d’une Opinion qui n’a pas été jusques-ici bien prouvée. En qualité de Paien, il condamne la Religion Chrétienne ; & en qualité de Critique impartial, il juge en faveur de celui qui la prêchoit. Il me semble que le dernier trait de son Jugement donne beaucoup de poids au premier, qui regarde l’habileté de S. Paul ; puis que malgré l’opposition de ses idées, il est forcé de reconnoître le mérite de cet Apôtre. Tel qu’il nous le decrit, tel sans doute parut-il aux diférentes Nations qu’il favorisoit de sa présence, & auxquelles il avoit ordre d’anoncer l’Evangile. L’Historien des Apôtres nous fournit une bonne preuve de son Eloquence, lors qu’il nous dit que 2ceux de Lystre l’appelloient Mercure, parce que c’étoit lui qui portoit la parole, & qu’ils étoient prêts à lui sacrifier des Victimes comme au Dieu de l’Eloquence. A ne l’envisager que sur le pié d’Orateur, ce seul trait éleve son Caractere fort au-dessus de celui qu’on donne à Demosthene & à ses Contemporains. On admiroit le pouvoir de leur Rhétorique, mais on la croïoit toûjours humaine. Leur Eloquence échaufoit & ravissoit les Auditeurs ; mais on croïoit pourtant, que c’étoit la voix d’un Homme & non pas celle d’un Dieu. Quel avantage n’avoit donc pas S. Paul sur les Orateurs de la Grèce & de Rome ? Pour moi, je ne saurois l’attribuer qu’à l’excellence de la Doctrine, qu’il prechoit, qui auroit encore la même vertu, si elle nous étoit anoncée par quelque habile Orateur, & qui nous feroit écrier, avec les deux Disciples qui alloient à Emmaüs, 3Notre cœur ne brûloit-il pas au-dedans de nous, lors qu’il étoit avec nous sur le chemin, & qu’il nous expliquoit les Ecritures ? Dût-on me taxer de hardiesse & de temerité, je ne puis m’empêcher de soutenir qu’il n’y a pas un seul Orateur qui nous ait laissé tant de marques de son Eloquence que l’Apôtre S. Paul. On s’étonnera peut-être de ce qu’en combattant l’Idolatrie à Athenes, où l’Eloquence étoit, pour ainsi dire, dans son Centre, & ou elle fleurissoit plus qu’aucune autre part, il se borne au Raisonement tout simples mais il faut savoir que divers Auteurs de la plus grande reputation nous assurent que les traits de Rhétorique & l’Art d’émouvoir les passions y étoient défendus, par les Lois du Païs, dans toutes les Cours de Judicature. De sorte qu’il ne voulut pas y mettre en usage son Eloquence pour obéir à ces Loix : D’ailleurs, ses Discours aux Corinthiens sur la Resurrections des Morts, & sa Defense devant le Roi Agrippa, où il traite de sa propre Conversion & de la necessité où tous les Hommes étoient de l’imiter à cet égard, sont pleins d’une veritable grandeur & peuvent servir à confirmer ces excellentes Regles pour le Sublime, que le plus habile de tous les Critiques nous a laissées. Tout ce que je viens de dire sur cet Article tend à faire voir, que nos Prédicateurs, qui veulent se perfectionner dans L’Art Oratoire, n’ont pas besoin de chercher aucun autre Exemple que celui des Harangues de S. Paul ; puis que cet Apôtre, malgré ses défauts naturels, qu’il avouë lui-même, étoit suivi, admiré, & proposé à tous les siècles futurs comme un Modèle d’Eloquence par le meilleur Juge qu’il y eut dans toute l’Antiquité Païenne. Ainsi nos Ministres doivent apprendre par-là que leurs Sermons, quelque instructifs qu’ils soient, peuvent aquerir un noveau dégré de force, s’ils veulent suivre la Méthode, dont S. Paul leur a donné un si bel Exemple, & que le Christianisme leur fournit des moyens sûrs pour en venir à bout.

1Cependant, ce qu’ils disoient des Danaïdes, de Promethie, de Sisyphe, &c. semble insinuer tout autre chose.

2Actes Ch. XIV. 11.

3Luc, XXIV, 32.