Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "LVIII. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.6\058 (1726), pp. 358-363, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1629 [consultado el: ].


Nivel 1►

LVIII. Discours

Cita/Lema► Simplex munditiis.

Hor. L. I. Ode V. 5.

Simple dans ses parures. ◀Cita/Lema

Metatextualidad► La Propreté envisagée sous trois diferens égards. ◀Metatextualidad

Nivel 2► Relato general► Il y a peu de jours qu’obligé d’aller à quelques milles de Londres dans un Coche public, j’y eus pour compagnie un petit-Maître fort sale, avec une jeune & jolie Quakre fort propre. Comme je n’étois pas alors d’humeur à causer beaucoup, je me plaçai sur le derriere, dans le dessein de les examiner tous deux, & d’en faire le sujet d’une de mes Speculations. Leurs diferentes Figures sufisoient pour me rendre attentif. Retrato ajeno► Le Gentilhomme portoit un Habit, dont le fond sembloit avoir été noir, comme je m’en aperçus à la faveur de quelques petits intervalles qui avoient échapé à la Poudre, incorporée avec tout le reste de l’Habit : Sa Perruque, qui paroissoit être d’un grand prix, flotoit sur ses épaules d’un air si negligé, qu’on auroit dit, à la voir, qu’elle n’avoit pas été peignée depuis deux ou trois ans : Tout son Linge & son Justaucorps étoient couverts de Tabac de Seville depuis le haut jusques au bas, & le Diamant, qu’il portoit au [359] doigt, (qui craignoit naturellement l’eau) me fit souvenir de l’éclat qu’il avoit dans la Mine, d’ou il étoit sorti. ◀Retrato ajeno D’un autre côté, Retrato ajeno► la jolie Quakre paroissoit dans tout le lustre de la Propreté. Son visage ovale & d’un teint fort uni, environné d’une petite Coeffure à menus plis du plus beau Cambrai, tiroit un grand avantage de l’ombre qu’y causoit sa Coeffe de Tafetas noir ; de même que la blancheur de ses bras étoit relevée par la couleur modeste de son Habit. La simplicité de sa parure s’accordoit très-bien avec celle de son discours ; & quoi que tout cela mis ensemble ne me donnât pas une haute idée de ses principes en fait de Religion, il servit à me remplir d’estime pour son Innocence. ◀Retrato ajeno

D’ailleurs ce contraste me fournit l’occasion de reflechir sur la Propreté, de l’envisager comme une de ces demi-Vertus, dont Aristote nous parle, & de la considerer sous ces trois diferentes vûes ; en ce qu’elle est une marque de Politesse ; en ce qu’elle produit l’Amour, & en ce qu’elle a quelque analogie avec la pureté de l’Esprit.

Je dis en premier lieu qu’elle est une marque de Politesse. Tout le monde convient qu’une personne qui n’est pas ornée de cette qualité ne sauroit paroître en [360] Compagnie sans choquer tous ceux qui s’y trouvent. Plus une Personne est riche & à son aise, plus elle est engagée à s’aquiter de ce devoir. Les diferens Peuples du Monde se font autant distinguer par leur Propreté, que par les Arts & les Sciences. Plus une Nation est civilisée, & plus elle a égard à cette partie de la Politesse. On n’a qu’à comparer une Femme de Hotentot avec une de nos Beautez Angloises, pour sentir la verité de ce que j’avance.

En deuxiéme lieu, on peut dire que la Propreté est la Mere Nourrice de l’Amour. Il est vrai que la Beauté produit d’ordinaire cette passion dans le cœur ; mais la Propreté l’entretient & la conserve. Une Fille d’une beauté fort mediocre, & qui se met toujours proprement a enlevé bien des cœurs à une jolie Salope. La Vieillesse même a quelque chose d’aimable, lors qu’elle est accompagnée d’un air propre & net : Semblable à une Piece de Métal bien polie & luisante, nous la regardons avec plus de plaisir qu’un Vaisseau tout neuf qui est mangé de la rouille.

Je pourrois ajouter encore que, si la Propreté nous rend agreables aux autres, elle nous fait nous-mêmes bien aises ; qu’elle est un excellent preservatif pour la Santé ; & que plusieurs Vices, qui vont à la ruine [361] de l’Esprit & du Corps, ne sauroient subsister avec cette Habitude. Mais j’abandonne ces reflexions au loisir de mes Lecteurs, pour observer en troisiéme lieu, qu’elle a une grande analogie avec la pureté de l’Esprit, & qu’elle excite en nous, par un effet naturel, de beaux sentimens & de nobles passions.

L’Experience nous enseigne que la force de la Coûtume nous familiarise avec les Crimes les plus atroce, & qu’elle en diminue l’horreur. Tout au contraire ceux qui ont sans cesse de bons Exemples devant leurs yeux fuient d’abord tout ce qui les choque. Il en est de nous à cet égard à peu près comme de nos Idées. Nos Sens, qui sont les Canaux à travers lesquels toutes les Images sont portées à l’Esprit, n’y peuvent transmettre que les Impressions des Objets, qui nous environnent d’ordinaire. Si ceux-ci ont de la modestie & de la beauté dans leur espèce, ils nous suggerent des pensées nobles & chastes.

Parmi les Orientaux, où la chaleur du Climat rend la Propreté plus necessaire que dans les Païs froids, elle fait partie de leur Religion : La Loi Judaïque, de même que la Mahometane qui la suit à quelques égards, exige quantité d’Ablutions, de Purifications, & d’autres Cérémonies de cette [362] nature. Mais, outre la raison phisique qu’on vient d’en alléguer, il n’y a nul doute que le but principal de toutes ces Ablutions ne tendît à nous signifier la pureté interieure du cœur. Nous voïons, dans le Deuteronome, plusieurs Ordonnances qui confirment cette Vérité ; & quelques Interprétes, qui disent qu’elles ne furent instituées que pour la commodité dans le Désert, qui sans cela n’auroit pas été habitable durant tant d’années, ne paroissent pas bien fondez.

Je finirai cet Essai par un trait historique, ou, si l’on veut un Conte Mahometan, que j’ai lû dans quelque Relation de leurs Coûtumes superstitieuses.

Un bon matin un Dervich, célèbre par la sainteté de sa vie, eut le malheur de laisser tomber une Tasse de Crystal, qui étoit consacrée au Prophete, & de la casser en mille morceaux. Bientôt après, son Fils entra dans sa chambre, & lorsque le bon Homme étendoit les mains pour lui donner sa bénédiction, suivant sa louable coûtume, ce jeune Garçon s’enfuit, broncha sur le pas de la porte & se cassa un bras. Pendant que le Vieillard tout éfraié méditoit sur ces tristes avantures, il vint à passer une Caravane qui revenoit de la Mecque. Il y accourut pour demander la béné-[363]diction de cette heureuse troupe ; mais ambitieux de caresser un des saints Chameaux, il en reçut un terrible coup de pié qui le froissa cruellement. Son chagrin & sa surprise redoublérent, jusqu’à ce qu’il se rapella, que, soit par inadvertance, ou précipitation, il étoit sorti du Logis sans avoir lavé ses mains. ◀Relato general ◀Nivel 2 ◀Nivel 1