Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "LVI. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.6\056 (1726), S. 346-352, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1627 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

LVI. Discours

Zitat/Motto► Labitur, & labetur in omne volubilis ævum.

Hor. L. I. Epist. II. 43.

Il coule & il coulera jusqu’à la fin du Monde. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Sur l’Eternité à venir. ◀Metatextualität

Ebene 2► Ebene 3► Brief/Leserbrief► Mr. le Spectateur,

« Il n’y a point de vos Discours qui me plaisent davantage que ceux qui roulent sur l’Infini & l’Eternité. Vous avez déjà consideré cette partie de l’Eternité qui est passée, & je souhaiterois que vous voulussiez nous expliquer celle qui est à venir.

Peut-être que vos Lecteurs seront plus satisfaits de cette vûe de l’Eternité [347] que de la précedente, puis que nous sommes tous interessez à celle qui est à venir ; au lieu qu’une Speculation sur celle qui est passée est plus curieuse qu’utile.

D’ailleurs, nous pouvons facilement concevoir qu’il est possible qu’une Durée successive ne finisse jamais ; quoi que, comme vous l’avez très-bien observé, cette Eternité qui n’a jamais eu de commencement soit tout-à-fait incomprehensible : C’est-à-dire que nous pouvons concevoir une Eternité qui peut être, & non pas celle qui a été ; ou, pour me servir de termes philosophiques, nous pouvons nous former quelque idée d’une Eternité potentielle & non pas d’une actuelle.

Cette notion d’une Eternité à venir, qui est naturelle à l’Esprit Humain, prouve d’une maniere invincible qu’il est destiné à en jouïr sur tout si l’on considere qu’il est capable de Vertu ou de Vice ; qu’il a des Facultez qui peuvent croître à l’infini, & que, par leur bon ou leur mauvais usage, il peut se rendre heureux ou malheureux dans toute l’Eternité. Il est vrai que cette Idée n’est ni fixe ni complette ; mais qu’elle croît & s’étend sans cesse vers son Objet, qui [348] est trop vaste pour notre foible Conception. Ainsi que nous sommes à cette heure au commencement de l’Existence, de même nous semblera-t-il toûjours que nous y allons entrer. Après un ou deux millions de siécles, quelques Evenemens considerables pourroient bien échaper à notre Memoire, & nous pourrions même oublier qu’il y eut jamais eu un Soleil ou des Planetes, si elle n’est fortifiée d’une façon tout extraordinaire. Cependant, malgré la longue carriere que nous aurons fourni alors, il nous semblera toujours que nous venons d’y entrer & qu’il n’y a nulle proportion entre l’espace que nous savons avoir commencé, & celui qui, nous sommes sûrs, ne finira jamais.

Du reste, je vous laisse le soin de manier ce difficile sujet, persuadé que vous le mettrez dans un si beau jour ; que vos Lecteurs y trouveront de quoi s’instruire & s’entretenir agréablement.

Metatextualität► Je vous envoie ci-jointe la Traduction Latine du Discours de Platon à cette occasion. Elle m’est tombée par hasard entre les mains, & l’on ne sauroit trop l’admirer, soit que l’on ait égard au stile concis, à la pureté ou à l’élegance de l’expression & du tour. ◀Metatextualität

[349] Ebene 4► Zitat/Motto► Act. V. scen. I.

Cato solus, &c.

Sic, sic se habere remnecesse prorsus est,
Ratione vincis, do lubens manus
, Plato.

Quid enim dedisset, qua dedit frustra nihil,
Æternitatis insitam cupidinem
Natura? Quorsum hæc dulcis expectatio ;
Vitæque non explenda melioris sitis ?
Quid vult sibi aliud iste redeundi in nihil
Horror, sub imis quemque agens pracordiis ?
Car territa in se refugit anima, cur tremit
Attonita, quoties, morte ne pereat, timet?
Particulanempe est cuique nascenti indita
Divinior ; qua corpus incolens agit ;
Hominique succinit, Tua est Æternitas.
Æternitas ! O lubricum nimis aspici,
Mixtumque dulci gaudium formidine !

Quæ demigrabitur alia hinc in corpora ?
Quæ terra mox incognita ? Quis Orbis novus
Manet incolendus ? Quanta erit mutatio ?
Hæc intuendi spatia mihi quaqua patent
Immensa ; Sed caliginosa nox premit ;
Nec luce clarâ vult videri singula.
Figendus hîc pes ; certa sunt hæc hactenus ;
Si quod gubernet, Numen Humanum genus,
(At, quod gubernet, esse clamant omnia)
Virtute non gaudere certè non potest :
Nec esse non Beati, quâ gaudet, potest.
Sed quâ beata sede ? Quòve in tempore ?
Hæc quanta quanta terra, tota est Cæsaris.
Quid dubius hæret animus usque adeo ? Brevi
Hic nodum hic omnem expediet. Arma en induor.

[350] [Enfin manum admovens.]
In utramque partem facta, quæ vim inferant,
Et quæ propulsent! Dextera intentat necem
Vitam sinistra : Vulnus hæc dabit manus ;
Altera medelam vulneris : Hic ad exitum
Deducet, ictu simplici ; hæc vetant mori.
Secura ridet anima mucronis minas,
Ensesque strictos, interire nescia.
Extinguet ætas sidera diuturnior :
Ætate languens ipse Sol, obscurius
Emitet orbi consenescenti jubar :
Natura & ipsa sentiet quondam vices
Ætatis, annis ipsa deficiet gravis :
At tibi juventus, at tibi immortalitas,
Tibi parta divum est vita. Periment mutuis
Elementa sese & interibunt ictibus :
Tu permanebis sola semper integra,
Tu cuncta rerum quassa, cuncta naufraga,
Jam portu in ipso tuta contemplabere.
Compage ruptâ, corruent in se invicem
Orbesque fractis ingerentur Orbibus ;
Illasa tu sedebis extra fragmina.

C’est-à-dire1 « Il faut que cela soit ainsi, Platon ; vous raisonnez fort juste. Autrement, d’où viendroit cette douce esperance, ce desir ambitieux ; cette atente continuelle de l’Imortalité ? d’où vien-[351]droit cette crainte interieure, cette horreur secrette que nous avons de tomber dans le néant ? Pourquoi est-ce que l’Ame rentre, pour ainsi dire, en elle-même, & qu’elle frémit toute éplorée, quand elle pense à sa déstruction ? C’est la Divinité qui agit au-dedans de nous ; c’est le Ciel même qui nous assûre par-là d’une Vie à venir & d’une Eternité qui ne finira jamais. Oh, que cette idée est agréable & qu’elle se fait en même tems redouter !

A travers combien de manieres diférentes d’exister, de nouvelles Scénes & de métamorphoses ne sommes-nous pas obligez de passer ! Leur vaste étenduë sans bornes s’ofre à mon Esprit ; mais elle est couverte d’ombres, de nuages & de ténébres. Je m’en tiens donc à ceci. S’il y a un Pouvoir suprême, (& c’est ce que toute la Nature nous crie à haute voix dans tous ses Ouvrages,) il faut qu’il se plaise à la Vertu, & que tout ce qu’il aime soit heureux. Mais quand sera-ce, ou en quel endroit ? Ce Monde a été fait pour Cesar. Je suis las de tant de conjecture. (il met ici sa main sur son Epée) Il faut que cet Instrument y mette fin.

C’est ainsi que je suis doublement armé ; la Mort & la Vie, le Poison & l’An-[352]tidode s’offrent à mon Esprit : Celle-ci terminera mes jours en un instant ; mais cette ame, qui me fait raisonner, m’avertit qu’elle ne mourra jamais. Sûre de son existence, elle se moque de mon Epée, & la défie de l’ateindre. Les Etoiles se flétriront, le Soleil même s’obscurcira avec le tems, & la Nature croulera sous le poids des années ; mais, toi mon Ame, tu fleuriras dans une jeunesse immortelle, sans recevoir aucun préjudice, au milieu des Elemens en guerre les uns contre les autres, & du naufrage universel de toute la Matiere. » ◀Zitat/Motto ◀Ebene 4 ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1On suit ici l’Original Anglois de Mr. Addison, & non pas la Traduction Latine, qu’on vient de lire, qui en est plutôt une paraphrase, qu’une version litterale. D’ailleurs, on a mieux aimé s’énoncer en prose, que se hasarder à mal imiter la Poésie inimitable de l’Auteur.