Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "LIV. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.6\054 (1726), pp. 333-342, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1624 [consultado el: ].


Nivel 1►

LIV. Discours

Cita/Lema► dulcique animos novitate tenebo.

Ovid. Metam L. IV. 284.

Je captiverai les Esprits par une agréable nouveauté. ◀Cita/Lema

Nivel 2► J’ai vu un petit Ouvrage d’un Savant, formé de Speculations qui devoient leur naissance aux plus grandes bagatelles de la vie. II avoit accoûtumé d’écrire toutes les pensées qui lui venoient dans l’Esprit à la vûe de quelque attitude singuliere d’un Homme, de quelque apparence de Raison dans une Bête, ou de ce qu’il trouvoit digne de remarque dans tout [334] autre Objet. Il pouvoit moraliser sur une Tabatiere, discourir avec éloquence sur un Fichu ou une paire de Manchettes, & animer à la pratique de la Vertu à l’occasion d’une Perruque quarrée. J’ai cru devoir faire ce détail pour servir d’excuse à mon ingenieux Correspondant, qui entame sa Lettre, s’il m’est permis de le dire, par une Image ridicule & indigne de la gravité & de la noblesse du sujet qu’il y traite. Quoiqu’il en soit, la voici telle que je l’ai reçue.

Metatextualidad► Lettre sur la force de la Nouveauté que les Hommes recherchent avec ardeur. ◀Metatextualidad

Nivel 3► Carta/Carta al director► Mr.le Spectateur,

« Lors que j’ai vû un petit Chat faire mille tours de souplesses & autant de cabrioles, qui servoient à marquer sa joie & à exciter la mienne, pendant qu’un vieux Rominagrobis assis sur son derriere avec l’air du monde le plus grave, paroissoit insensible à tout ce badinage, l’envie m’a prit de rechercher quelle pouvoit être la cause d’un humeur si opposée entre deux Créatures qui ne sembloient diférer qu’à l’égard de quelques années, & je n’ai pû l’attribuer qu’à la force de la Nouveauté.

Si l’on examine toutes les Especes de Créatures on verra que celles qui ont été le moins dans le Monde paroissent les plus satisfaites de leur état : Car, ou-[335]tre qu’à l’égard d’un nouveau-venu le Monde a une fraicheur qui le remplit de joie, l’Existence elle-même, quoi que depourvûe d’une grande varieté de plaisirs, lui cause une sensation agréable. Mais à mesure que l’âge avance, tout paroit se flêtrir ; les Sens se dégoûtent de ce qui les charmoit autrefois, & l’Existence devient fade & insipide. Nous en voïons un Exemple dans le Genre-Humain : Suposé qu’un petit enfant n’ait aucun mal qui l’incommode, & qu’il lui soit permis de changer de Jouets, il se divertit de la moindre bagatelle. Il n’y a rien qui trouble sa joie, à moins qu’il ne soit condamné à quelque peine, ou à la solitude. La Jeunesse a besoin d’occuper son feu à de violens Exercices ; l’Homme fait, devoué à la poursuite des Biens ou des Honeurs, aime le tracas d’une vie active ; enfin, le Vieillard qui a perdu le goût de toutes ces distractions, devient un fardeau insuportable à lui-même. On peut rendre compte en quelque maniere, de cette difference, si on l’attribue à la vigueur & au déclin des Facultez ; mais je croirois aussi qu’elle vient sur tout de ce que plus nous avons joui de l’Existence, moins nous y sommes sensibles, & plus elle a besoin de [336] nouveaux amusemens pour nous délasser du dégoût & de la fatigue qui l’accompagnent.

La nouveauté est d’une influence aussi puissante qu’étendue. Il y a long tems que les Philosophes ont observé qu’elle est la source de l’Admiration, qui diminue à mesure que les Objets nous deviennent plus familiers, & qui s’éteint d’abord que nous en avons une parfaite connoissance. Mais je ne sâche pas qu’on ait remarqué communement que toutes les autres Passions dépendent en grande partie du même Atribut. Qu’est-ce autre chose que la Nouveauté qui enflame le Desir, qui augmente la Joie, qui provoque la Colére, qui excite l’Envie, & qui inspire l’Horreur ? De-là vient que l’Amour languit dès qu’il possede son Objet, & que l’Amitié même a besoin de l’absence pour s’entretenir : De là vient qu’on s’accoûtume à voir des Monstres sans en témoigner aucun rebut, & à regarder la Beauté la plus charmante sans éprouver aucun transport. Cette agitation des esprits animaux, en quoi consiste la Passion, est l’effet ordinaire de la surprise, & pendant qu’elle dure, elle amplifie les qualitez agréables ou desagréables de son Objet ; mais aus-[337]sitôt que l’émotion cesse avec le goût de la Nouveauté, tout paroit sous un autre jour, & nous afecte moins qu’on n’auroit dû s’y attendre naturellement, pour nous avoir trop frapez d’abord.

Il ne sera pas inutile de recherche, jusqu’où l’amour de la Nouveauté est un effet inévitable de la Nature, & à quels égards il est proportionné à l’état où nous sommes ici-bas. Il me paroit impossible qu’une Créature raisonnable se contente de ses aquisitions, quelques vastes qu’elles puissent être, sans tâcher d’aller plus loin ; parce qu’après avoir ateint au plus haut dégré où elle aspiroit, son Esprit a l’idée d’une infinité de choses dignes d’elle, & dont la connoissance ne sauroit lui être indiférente ; de même qu’un Homme, qui a grimpé sur le haut d’une Montagne élevée au milieu d’une vaste Plaine, peut beaucoup plus étendre sa vûe & les bornes de ses desirs. De là vient qu’on ne fait pas tort aux Esprits bien-heureux, si on les croit occupez sans cesse à fouiller dans les secrets de la Nature, & à penétrer les profondeurs inépuisables de la Divinité. Il n’y a rien dans cette idée qui ne tourne à leur gloire, pourvû qu’on se souvienne toujours que leur envie d’aquerir de [338] nouvelles connoissances ne resulte d’aucun dégoût qu’ils aient pour ce qu’ils possedent, & que le plaisir qu’ils trouvent dans leur progrès n’est pas fondé sur sa nouveauté, ce qui est purement accidentel, mais sur sa valeur intrinseque & réelle. Après avoir étudie des milliers d’années les Ouvrages de Dieu ; la beauté & la magnificence de l’Univers les remplit de la même admiration & du même respect, dont Adam fut saisi lors qu’il ouvrit les yeux & qu’il contempla cette glorieuse Fabrique. La Verité les captive par ses propres charmes, & tout ce qui leur a plu une fois leur plairra toûjours. A tous ces égards ils ont un avantage manifeste sur nous, qui sommes si bien gouvernez par nos apétits dereglez & variables, que nous pouvons regarder avec la plus grande indiférence du monde les étonnantes merveilles de la Création, & admirer avec transport les chetifs Essais de l’Esprit humain ; abandonner les Speculations les plus sublimes & les plus importantes pour courir après des idées de nulle valeur ; nous, dis-je, qui nous lassons de jouïr de la Santé, parce qu’aucune Maladie n’en releve pas le goût, & qui préferons la lecture d’un Livre nouveau, quoi que [339] peu digne d’estime, à la seconde ou à la troisiéme d’un Auteur plus ancien dont le merite est reconnu.

Quoi qu’il en soit, le goût que nous avons pour la Nouveauté sert à nous procurer bien des avantages dans cette vie. Il ne contribue pas peu à l’avancement des Sciences ; du moins Ciceron observe, que ce qui dispose les Hommes à essuïer la fatigue des recherches philosophiques n’est pas tant la grandeur des Objets que leur nouveauté. Pour exciter l’Ame à une méditation assidue, & la retirer de la paresse & de l’indolence où elle est plongée, il ne sufit pas que la Campagne soit ouverte & qu’il y ait du Gibier pour la Chasse, ni que l’entendement ait une soif insatiable pour toutes sortes de connoissances ; il faut d’ailleurs qu’il y ait un plaisir tout extraordinaire à decouvrir la Verité. Ce plaisir est exquis pendant qu’il dure, mais comme il s’éteint peu à peu, il arrive que l’Esprit neglige ses premieres idées, & qu’il cherche à faire de nouvelles découvertes, dans l’esperance de le renouveller. Il en est de la connoissance comme des Richesses, dont le plaisir consiste plutôt à les augmenter de jour en jour, qu’à revoir notre ancien Trésor. Cette [340] disposition est sujette à quelques inconveniens, si l’on n’a soin de les prévenir, & en particulier à celui-ci, je veux dire que, par une trop grande ardeur après la Nouveauté, nous n’épluchons pas une Question avec toute l’exactitude requise, oú, ce qu’il y a de pis, nous croions l’avoir bien aprofondie, lors que nous l’avons à peine éfleurée ; & que, pour me servir des termes de Mr Locke, nous voïons très-peu de chose, nous présumons beaucoup de nous mêmes, & nous passons trop vite à la Conclusion.

Un autre avantage qui nous revient de notre penchant pour la Nouveauté est, qu’il anéantit toutes les Distinctions si vantées entre les Hommes. N’enviez pas ceux qui sont au-dessus de vous, les Titres pompeux, les superbes Edifices, les beaux Jardins, les Carosses dorez & les Equipages magnifiques. En effet, tout cela ne sert qu’à éblouïr les yeux des autres sans que le Maître en soit touché. Celui qui est accoûtumé à posseder tous ces Objets de l’Ambition n’y est presque pas sensible. Il n’en reçoit pas des idées plus brillantes, ni plus de satisfaction que n’en goûte un Homme d’une fortune médiocre qui n’a que tout juste ce qui lui faut pour mener une vie [341] douce & tranquille. Il entre dans ses Chambres de parade avec la même indifférence que vous ou moi pouvons entrer sous notre petit Toit. Les belles Peintures & les riches Ameublemens ne lui servent de rien ; il ne les voit pas : & comment y prendroit-il garde, puis que la plûpart des Hommes n’observent pas les étonnantes merveilles qui éclatent de tous côtez dans la vaste Fabrique de l’Univers, & que les Etoiles, ces Mondes d’une grandeur prodigieuse, brillent en vain à leurs yeux ? Graces à la Nature indulgente, qui a mis tous ses Enfans au niveau, & qui les y maintient encore, à la faveur du Principe dont il s’agit, malgrè toutes les distinctions artificielles que l’on a introduit dans la Societé.

En un mot, pour ne rien dire de plus ; cette ardeur pour la Nouveauté, qui nous dégoute de tout ce que nous avons déja, n’est-elle pas une preuve convaincante d’une autre Vie ? Ou l’Homme a été fait en vain, ou ce Monde n’est pas le seul pour lequel il étoit destiné : Car il ne sauroit y avoir un plus grand Exemple de Vanité que celui de l’Homme ici-bas, qui, depuis sa naissance jusques à sa mort, est exposé aux illusions & aux apparences trompeuses d’un Bonheur chi-[342]merique. Ses Plaisirs, quoi que fort minces, s’evanoüissent à mesure qu’il les goûte, & ils ne se renouvellent pas assez vite pour en pouvoir jouïr la moitié de sa vie. Lors que je vois des Personnes qui s’ennuïent d’elles-mêmes aussitôt qu’elles n’ont pas quelque Objet qui les occupe ou qui les distrait ; lors que je les vois courir de la Campagne à la Ville, & retourner de la Ville à la Campagne ; changer sans cesse de situation, & diversifier les Plaisirs autant qu’il leur est possible ; Certainement, dis-je en moi-même, la Vie n’est que vanité, & il faut que l’Homme soit stupide ou prévenu au-de-là de toute imagination, si des vanitez de la vie il ne conclut pas qu’il est destiné pour l’Immortalité. » ◀Carta/Carta al director ◀Nivel 3 ◀Nivel 2 ◀Nivel 1