Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "XLIV. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.6\044 (1726), S. 284-290, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1608 [aufgerufen am: ].


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XLIV. Discours

Zitat/Motto► Si mihi non animo fixum, immotúmque sederet,
Ne cui me vinclo vellem sociare jugali,
Postquam primus amor deceptam morte fefellit;
Si non pertæsum thalami, tædæque fuisset,
Huic uni forsan potui succumbere culpæ.

Virg. Æneid. L. IV. 15

Si je n’avois pris une forte resolution de ne point convoler à de secondes nôces, depuis la mort de mon premier Epoux ; si je n’avois un veritable dégoût pour le Mariage & toutes les cérémonies qui l’accompagnent, peut-être tomberois-je dans cette seule faute. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Metatextualität► La Relation suivante m’a été communiquée par le Casuiste en fait d’Amour. ◀Metatextualität ◀Ebene 2

Metatextualität► Lettre sur les diferens Caractéres des Veuves. ◀Metatextualität

Ebene 2► Ebene 3► Brief/Leserbrief► Mr. le Spectateur,

« Après avoir eu soin, dans quelques-unes de mes Lettres que vous avez rendues publiques, de l’état de la Virginité & celui du Mariage, disposé à rendre service à tout le monde, & afin que chacun ait son tour, j’ai examiné aujourd’hui le Tiroir où je garde les Papiers qui concernent les Veuves. On m’y proposoit divers cas, auxquels j’ai repondu [285] par la Poste d’une maniere satisfaisante, & dont voici quelques-uns.

Si Mr. l’Amoureux est lié par une promesse de Mariage faite à Mlle Philandre, du vivant de son Epoux ?

Si Sempronie, qui avoit donné parole positive à deux différentes Personnes qui la recherchoient durant la derniere Maladie de son Epoux, n’est point par-là-même en pleine liberté de choisir celui des deux qu’elle voudra, ou de les rejetter l’un & l’autre pour l’amour d’un troisiéme?

Cleore me demande, si elle est obligée de rester Veuve, suivant la promesse solemnelle qu’elle en fit à son Mari un jour qui lui donna un beau Collier de Diamans ; parce qu’un jeune Gaillard, bien tourné & qui a la conscience fort delicate, l’assûre que de tels Vœux sont criminels en eux-mêmes ?

Une autre voudroit savoir si, en qualité de Veuve future, elle n’a pas droit de disposer de sa personne en faveur d’un Gentilhomme de grand merite, qui la serre de près, puis que son Mari est attaqué de la Consomption, d’une maniere à n’en pouvoir jamais revenir ?

Il y a une Créature assez éfrontée & déraisonnable, pour me demander, s’il est [286] à propos qu’elle se marie avec un Homme qui est plus jeune que son Fils ainé ?

Une Matrone eloquente & scrupuleuse, qui m’encense à pleine mains, est seulement en doute, si elle n’est pas obligée en conscience d’enfermer ses deux Filles, qui sont d’un âge nubile, jusqu’à ce qu’elle ait disposé d’elle-même d’une maniere convenable ?

Sophronie qui, à juger d’elle par son stile & par son orthographe, semble être une personne de qualité, voudroit savoir, si, eu égard au grand bien qu’elle posséde, & à l’incapacité d’une Femme pour le régir, il ne seroit pas de sa prudence d’épouser Camille, qui est un jeune Fainéant d’une taille avantageuse, qui ne peut attendre aucun bien de sa Famille, & qui par conséquent n’auroit autre chose à faire qu’à gouverner le sien ?

Pour raisonner un peu sur l’état des Veuves, il y a une espéce d’atrait, dont je ne saurois déviner la cause. II est certain en genéral qu’on recherche plutôt une Veuve qu’une Fille du même âge. Il est assez ordinaire, parmi les Gens du commun, de voir qu’une vieille Fille qui veut s’établir leve une Boutique dans un Quartier où elle est inconnue, que postée là avec une grosse Bague d’or au pou-[287]ce, on ne doute point que ce ne soit un present de son Mari défunt, & qu’elle ne manque pas d’attirer dans ses filets quelque riche Voisin, qui est charmé de la gaillarde Veuve, & qui n’auroit pas daigné jetter les yeux sur une vénérable Fille.

A examiner de près cet Ordre de Femmes, suivant la différence de leurs Caractéres & de la situation où elles se trouvent il semble qu’on peut les distinguer en deux Classes, en celles qui peuvent donner de l’Amour & en celles qui excitent la Compassion.

Mais, pour ne pas m’écarter de mon sujet, il y a deux choses qui relevent sur tout la gloire d’une Veuve ; c’est-à-dire le tendre souvenir qu’elle a de son Epoux défunt, & le soin qu’elle prend de l’éducation de ses Enfans : A quoi l’on en peut ajouter une troisiéme, qui nait de la premiere & qui paroît dans une conduite sage & reglée, capable de faire honeur à l’un & à l’autre.

Une Veuve qui possede ces trois bonnes qualitez ne forme pas seulement un Caractére vertueux, mais sublime.

Il y a quelque chose de si grand & de si noble dans l’état de Veuvage, lorsqu’il est accompagné de toutes ses Vertus, [288] qu’il est devenu le sujet d’une de nos plus belles Tragedies modernes en la personne d’Adromaque, & qu’il a été reçu avec un applaudissement général, qu’il méritoit bien, lorsque Mr. Philips l’a introduit sur la Scéne.

La Veuve la plus renomée qu’il y ait dans l’Histoire est la Reine Artemise, qui, non contente d’avoir élevé à l’honeur de son Epoux un fameux Mausolée, avala ses cendres, & par ce moïen les renferma dans un Monument plus auguste que n’étoit celui qu’elle fit bâtir à ses dépens, quoiqu’il fût estimé avec raison une des Merveilles du Monde & de l’Architecture.

Il semble que cette Princesse avoit plus de droit, qu’aucune autre dont j’aie entendu parler, à un second Epoux, puis qu’il ne restoit pas un seul atome du premier. Mais nos Heroïnes modernes trouveroient sans doute que les cendres d’un Epoux sont une Potion bien amêre, & elles auroient grand sujet de se plaindre, si elles ne pouvoient obtenir un autre Associé qu’après avoir perdu le souvenir du défunt par une voie si rebutante.

A ces illustres Exemples, j’en ajouterai un fort remarquable & qui fait voir la délicatesse de nos Ancêtres à l’égard [289] du Veuvage. Le voici, tel qu’il se trouve dans l’interprête de notre Historien Cowell. Zitat/Motto► Au lieu, nommé Est & Ouest Enborne, dans le Comté de Berks, si un Fermier, qui tient ses Terres suivant la coûtume du Fief, vient à mourir, sa Veuve aura une Portion, que la Loi apelle Free Bench, sur toutes les Terres qu’il possedoit en vertu d’une simple Copie tirée des Rôles, qu’on garde dans la Cour Seigneuriale, dum sola & casta sucrit, c’est-à-dire, pendant qu’elle vivra seule & en chasteté ; mais si elle tombe dans l’incontinence, elle perd son droit : Malgré tout cela, si elle veut paroître à la Cour, montée à reculons sur un Belier noir, avec la queuë de cet Animal en sa main, & répeter les Vers suivans ; le Receveur du Fief est obligé, par la Coûtume, de la rétablir dans la jouissance de son Free-Bench

Me voici donc au desespoir,
montée sur un Bélier noir.

C’est pourquoi, Mr. le Receveur, je vous prie de me rendre mes Terres. ◀Zitat/Motto

On observe la même Coûtume à Tor, qui est une Seigneurie dans la Province de Devon, & dans quelques autres Quartiers de l’Ouest.

Il n’est pas impossible que je ne vous envoïe bientôt une Liste des Dames de Berkshire & d’autres lieux Occidentaux, [290] qui ont paru en public à cette occasion, montées sur des Beliers ; & je me flate qu’une Cavalcade si nombreuse de Veuves fournira un agréable Divertissement à la Ville. Je suis, &c. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1