Cita bibliográfica: Anonym (Ed.): "XXX. Discours", en: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.6\030 (1726), pp. 187-194, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1594 [consultado el: ].


Nivel 1►

XXX. Discours.

Cita/Lema► Mens sine pondere ludit.

Petr. Sat. c. 104.

L’Esprit dégagé en quelque maniere du poids du Corps a plus d’activité. ◀Cita/Lema

Metatextualidad► Extraits de divers Songes & sur les Crieurs publics. ◀Metatextualidad

Nivel 2► Metatextualidad► Depuis que j’ai reçu la Lettre de mon Ami Dombre, plusieurs de mes Correspondans se sont avisez de m’envoïer un détail de leurs Songes, & de toutes les sur-[188]prenantes Avantures qu’ils ont euës à la faveur de ce clair de Lune qui illuminoit leur Cerveau. Je donnerai ici un Abregé de quelques-unes de leurs Extravagances, dans l’esperance qu’ils s’accoutumeront avec le temps à rêver un peu plus à propos. ◀Metatextualidad

Relato general► L’un d’eux, nomme Poicnar, se plaint amérement de ce que sa Belle l’accuse d’infidelité, & qu’elle ne le traite pas avec la moitié de la bienveillance que sa Passion demanderoit, puis sur tout que, par sa valeur & ses stratagêmes, il a mis à mort un nombre infini de Tyrans, d’Enchanteurs, de Monstres, de Chevaliers, &c. & qu’il s’est exposé lui-même à toute sorte de dangers pour l’amour d’elle & pour lui sauver la vie. Il ajoute dans une Apostille, qu’il voudroit bien savoir si, après l’heureux succès qu’il a eu dans toutes ces facheuses rencontres, il ne peut pas se flater d’obtenir à la fin l’estime de sa Belle. ◀Relato general

Relato general► Un autre, qui est fort prolixe dans sa Narration, m’écrit, qu’aïant hazardé quelque chose sur un Vaisseau à la grosse avanture, il avoit songé une nuit qu’il s’y étoit embarqué lui-même, & qu’il étoit devenu tout d’un coup l’homme le plus riche qu’il y eût dans toutes les Indes. Ensuite il s’imagina qu’après y avoir demeuré un ou deux ans, un Tourbillon qui fit ouvrir sa Fénètre [189] le soufla de nouveau dans sa Patrie, où, parce qu’il n’étoit que six heures du matin, & que le changement d’air ne l’acommodoit pas, il se tourna sur le côté gauche resolu de tenter un second Voïage ; mais, avant qu’il pût se rendre à bord du Vaisseau, il eut le malheur d’être arrêté pour avoir volé un Cheval, d’être jugé & condamné à la Mort, qu’il n’auroit pas manqué de subir, si quelcun presque hors d’haleine ne fût venu dans sa Chambre, & n’y eût aporté un Ordre de surseoir l’execution. Ce Songeur auroit aussi besoin de l’avis de Mr. Dombre, qui lui conseilleroit sans doute de se lever après son premier sommeil, & d’être content de ce qui satisfait la Nature. ◀Relato general

Relato general► Le troisiéme est un Homme zelé pour le bien public, qui m’anonce que la nuit du 2. au 3. de ce Mois de Septembre toute la Ville étoit en feu, & que, selon toutes les apparences, elle seroit déja reduite en cendres, si, le dos chargé de la nouvelle Riviere, il n’eût volé par-dessus, & n’eût heureusement éteint les flammes avant qu’elle eussent gagné trop loin. Il voudroit savoir à cette occasion, s’il n’est pas fondé en Droit à demander une Recompense au Lord Maire & aux Echevins de la Ville. ◀Relato general

Une Lettre datée du 9. de ce Mois m’avertit, que l’Ecrivain resolu de tenter for-[190]tune avoit jeûné tout ce jour-là, & que, pour être en état de rêver la nuit sur quelque chose, il s’étoit muni d’une bonne piéce d’un excellent Gateau, qu’il avoit placée très-commodement sous son oreiller. Mais il arriva le matin qu’il ne pût se rappeler autre chose de tout ce qui lui étoit venu dans l’esprit, si ce n’est qu’il avoit mangé son Gateau ; ce qui lui parut une imagination fort singuliere, quoi qu’il le trouva reduit à quelques miettes. Là-dessus il a resolu de se mieux souvenir une autre fois de ses Rêves, dans la pensée qu’ils pourroient bien renfermer quelque verité.

J’ai reçu des plaintes sans nombre d’une infinité de Rêveurs oisifs & delicats, qui me prient de chercher quelques moïens d’imposer silence à ces Ames venales, qui s’occupent tous les jours de grand matin à faire leurs Rondes autour de cette Ville, où ils causent beaucoup de trouble & y mettent en desordre les affaires de ses Hatans. Plusieurs Monarques m’ont fait l’honneur de m’écrire qu’ils ont été souvent renversez de leurs Trônes par le bruit d’un Carosse, ou par celui d’une Brouette. Je trouve aussi que divers Gentilshommes ont été depouillez de vastes Domaines par la voix enrouée de certains Miserables qui n’ont pas cinq sols de revenu. Une [191] belle Dame étoit sur le point de se marier à un jeune Seigneur bienfait, riche & spirituel, lors qu’un impertinen <sic> Chaudronnier qui passoit dans la Rue s’est opposé à la publication des Annonces ; & un jeune Homme de grande esperance, qui venoit d’être élevé à un Emploi très honorable, a été reduit par un Savetier du voisinage à tout abandonner pour une vieille Chanson. L’on m’a representé que cette indigne Racaille ne fait que courir çà & là pour dissoudre des Mariages, renverser de grandes Fortunes, apauvrir quantité de Gens riches, interrompre enfin des Beautez & des Generaux au milieux de leurs Conquêtes & de leurs Victoires. A peine un de ces Peripateticiens braillards traverse-t-il une Rue, qu’il n’éveille une demi-douzaine de Rois & de Princes pour leur faire ouvrir leurs Boutiques, ou decroter des Souliers, & qu’il ne métamorphose les Sceptres en Hoïaux, & les Edits en Billets ou en Comptes. Un jeune Politique m’a écrit une Lettre, d’où il paroit qu’au bout de cinq ou six heures il devint Empereur de toute l’Europe, qu’il fit ensuite la guerre au Grand Turc, qu’il tailla son Armée en piéces, & qu’il fut couronné à Constantinople Monarque universel : Mais, après tous ses beaux Exploits, il arriva que le 12. de [192] ce mois, vers le sept heures du matin, Sa Majesté Imperiale fut deposée par un chetif Ramonneur.

D’un autre côté plusieurs Malheureux m’ont envoïé de longues Epîtres, où ils témoignent une grande reconnoissance pour ces Crieurs publics, qui les ont souvent delivrez de leurs infortunes. Un Crieur de petit Charbon de bois éveilla si à propos un de ces pauvres Gentilshommes, qu’il le garantit d’une Prison de dix années. Un honnête Homme du Guet souhaita le bon jour à un autre d’un ton si haut, qu’il le delivra de ses puissans Ennemis, & qu’il ruina tous leurs pernicieux desseins. Un Valetudinaire avouë qu’il a été souvent guéri d’une inflammation du Gosier par la voix rauque d’un Chartier, & soulagé dans un accès de Goute par un Crieur de vieux Souliers. Un Causeur impitoïable qui tourmentoit un galant Homme toute la nuit par son impertinent babil fut reduit au silence par un seul mot d’une de ces Femmes du Commun qui ramassent du fraisi.

Au lieu donc de suprimer cet Ordre de Gens, je voudrois proposer à mes Lecteurs de faire le meilleur usage qui se peut des Salutations dont ils nous écorchent les oreilles de grand matin. Un fameux Prin-[193]ce de Macedonie, de peur qu’il ne s’oubliât lui-même au milieu de sa bonne fortune, avoit un jeune Garçon qui venoit lui dire tous les matins, de se souvenir qu’il étoit Homme. Un Citoïen qui est éveillé par un de ces Crieurs peut le regarder comme une espece d’Avertisseur, qui vient lui anoncer qu’il est tems de reprendre les fonctions qu’il a negligées durant toute la nuit, de ne plus s’imaginer être ce qu’il n’est pas, & d’agir d’une maniere conforme au véritable état où Dieu l’a mis.

On peut rêver aussi long-tems que l’on voudra ; mais je n’ai pas dessein de publieur aucune de ces avantures chimeriques qui n’arrivent qu’après que le Soleil a quitté notre Horison. C’est pour cela que je n’omettrai pas la Rêve que Fretille eut Dimanche dernier à l’Eglise, ou, pendant que le reste de l’Auditoire joüissoit du plaisir d’entendre un excellent Sermon, elle perdoit son argent & ses pierreries au Jeu avec un Gentilhomme, jusqu’à ce qu’après une longue seance d’un malheur opiniâtre, elle se vit reduite, pour son dernier coup, à engager trois aimables petits Enfans qu’elle avoit. Ils ne furent pas plutôt perdus, que le Joueur se retira, & qu’il découvrit ce qu’il étoit par ses marques or-[194]dinaires, qui sont 1 un pié fourchu, & une odeur excessive de souphre ; mais il se trouva que ce dernier n’étoit autre chose qu’une bouteille d’esprits, qu’une bonne vieille Dame lui avoit apliquée au nés, pour la mettre en état d’écouter la troisiéme Partie du Sermon, qui regardoit la rapidité avec laquelle le Tems s’envole & l’usage qu’on en doit faire.

Si quelqu’un n’a pas envie de passer brusquement de son état imaginaire à celui qui est réel, il peut emploïer quelque tems à cette nouvelle espece d’Observations que mon Ami, le Critique des Songes, lui a insinuées. La poursuite de l’Imagination à travers toutes ses extravagances, soit qu’on dorme ou qu’on veille, ne seroit pas un mauvais moïen pour la rectifier & l’amener à n’agir que dépendamment de la Raison, en sorte qu’elle ne se plût à s’entretenir que d’Objets agréables & utiles, quelque calme & posée qu’elle fût. ◀Nivel 2 ◀Nivel 1

1C’est par ces traits que les Anglois désignent le Démon.