Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "XXIX. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.6\029 (1726), S. 182-187, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1593 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

XXIX. Discours.

Zitat/Motto► Molle meum levibus cor est violabile telis

Ovid. Ep. Sapph. vs. 79.

Mon cœur est si tendre, qu’il est sensible à tous les traits de l’Amour. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► Metatextualität► Lettre d’un jeune Homme d’une complexion fort amoureuse.

Le Cas de celui qui m’a écrit la Lettre suivante a quelque chose de si particulier & de si bizarre, que je me fais un vrai plaisir de la communiquer au public. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur,

Allgemeine Erzählung► « Je suis très-convaincu qu’il n’y a point d’Homme sur la Terre plus impertinent ni plus incommode que nous autres Amoureux de profession. Nous nous plaignons de la cruauté de notre sort à des gens qui n’y prennent pas le moindre interêt & nous cherchons sans cesses à fortifier une Passion qui ne sert qu’à nous tourmenter. Malgré cet aveu, je ne saurois m’empêcher de vous faire part, de mon état. Vous saurés donc, Monsieur, que, depuis mon Enfance, l’inclination qui m’a toujours le plus dominé a été le desir de me rendre agréable au beau Sexe. Je suis dans ma vingt & uniéme année, & il y a long-temps que j’aurois pris une fidelle Compagne, s’il n’avoit [183] plu à mon Pere, qui a gagné un bien assez considerable & qui s’est acquis la reputation d’un Homme prudent, de tenir pour Maxime qu’il n’y a rien de plus opposé à la fortune d’un jeune Homme que de se marier trop tôt, & qu’aucun ne doit penser à ces nœuds sacrez à moins qu’il ne soit parvenu à l’âge de vingt-six ans. Instruit de ses idées la-dessus, je crus qu’il étoit inutile de m’adresser à de riches Demoiselles, qui attendent un Douaire proportioné à leur Bien ; de sorte que toutes mes Amours jusques-ici n’ont eu en vûe que de pauvres Filles sans Dot, Mais pour vous donner une juste idée de ma conduite, je ne scache pas qu’il y ait de meilleur expedient, que celui de vous faire en peu de mots, le détail de ma vie.

Je n’ai pas oublié que chez mes Maîtresses d’Ecole, toutes les fois que les Vacances venoient, je voulois être toujours avec la petite Demoiselle qui étoit en Couches, & que j’étois constamment un des premiers à jouër un Rôle dans la Comédie du Mari & de la Femme. Cette passion d’être bien auprès du beau Sexe augmentoit de plus en plus à mesure que j’avançois en âge. à l’Ecole de Danse, je m’attirois tant de disputes avec les autres Ecoliers pour avoir la jeune Demoselle <sic> [184] qui me plaisoit le mieux, qu’une nuit de Bal, j’avois d’ordinaire tout le Nés en sang, avant que nos Meres s’y rendissent. Mon Pere, en Homme sage & prudent, me fit abandonner cette agréable Scéne pour m’envoier à une Ecôle mieux disciplinée, ou <sic> j’apris le Latin & le Grec. J’essuiai bien de rudes fatigues dans cet Endroit, jusqu’à ce qu’on trouva bon de m’envoïer à l’Université, quoi qu’à dire le vrai, je ne serois pas allé si-tôt à ce noble sejour des Muses, si l’on n’avoit découvert une intrigue entre moi & la Gouvernante de mon Maître ; Je l’avois si bien gagnée par mon éloquence, que, malgré son âge avancé, peu s’en faloit que je ne l’eusse amenée à vouloir m’épouser. A mon arrivée à Oxford, je trouvai la Logique une étude si séche, qu’au lieu de m’entretenir avec les Morts, je m’adressai bientôt aux Personnes vivantes. Ma premiere Maîtresse fut une jolie Fille, que je nommerai Partenope, & dont la Mere vendoit de la Biere douce faite sans Houblon tout auprès des murailles de la Ville. Sur ce que l’Inspecteur du Collége m’y avoit souvent atrapé, je me vis enfin réduit, pour mettre à couvert la réputation de ma Belle, à lui déclarer que mes desseins étoient bons & honétes. [185] Là-dessus je fus renvoïé incessamment à la maison Paternelle ; mais bientôt après Partenope fut mariée à un Cordonier ; de sorte qu’on me permit de retourner à Oxford. J’y eu pour seconde Maîtresse la Fille de mon Tailleur, qui m’abandonna pour l’amour d’un jeune Barbier. Je me plaignis de cette infortune à un de mes intimes Amis, qui, au lieu de me consoler, eut la cruauté de me demander avec un souris malin, Si l’Aiguille pouvoit tourner d’un autre côté que vers le 1 Pole ? Je devins ensuite éperdûment amoureux d’une jeune Merciere, & enfin de la vieille Servante qui faisoit mon Lit. Là-dessus je fus banni de l’Université pour toujours comme un Rustique, indigne de vivre parmi les Gens de Lettres.

De retour à la Maison, je m’apliquai si bien à l’Etude, & je contractai une humeur si reservée, faute de voir la Compagnie qui m’étoit la plus agréable, que mon Père crut pouvoir me hasarder au Temple, pour y étudier en Droit.

Huit jours après qu’il m’y eut envoïé, je commençai de nouveau à briller, & je [186] devins amoureux d’une très-jolie Demoiselle, qui àvoit toutes sorte de bonnes qualitez, aux richesses près. Avec les frequentes occasions que j’avois de l’entretenir & de lui dire toutes les douceurs qu’un Cœur tendre & sensible pouvoit m’inspirer, nous en vinmes bientôt à parler de notre Mariage ; Mais, pour notre malheur commun, lorsqu’elle n’étoit pas au Logis, je tenois à peu près les mêmes discours à sa Sœur aînée, qui est aussi bien jolie. Cependant je puis vous assurer, Mr. le Spectateur, que je n’avois pour elle aucune tendresse particuliere ; mais tout-à-fait novice dans la conversation des Hommes, & entraîné invinciblement à m’associer avec les Femmes, je n’entendois aucun autre Langage que celui de l’Amour. Je vous serois d’ailleurs très-obligé si vous pouviez me tirer de l’embarras où je me trouve à présent. J’ai écrit à mon bon Homme de Pere à la Campagne, pour lui demander la permission d’épouser la plus jeune des deux Sœurs ; & leur Père, qui ne savoit pas mieux, lui a écrit par la même Poste, que je recherchois depuis quelque temps sa Fille aînée. Là-dessus, mon vieux Têtu me répond, qu’il est si ennuïé d’entendre toutes mes fredaines, qu’il a résolu de m’embarquer au-[187]plutôt pour la Mer du Sud. J’ai eu tant de fois occasion de parler de la Mort dans mes Entretiens amoureux, qu’il n’y a pas grand mal, ce me semble, à s’y exposer : de sorte que, si mon vieux Campagnard persiste dans son dessein, je l’avertis ici que j’ai déja tous les Instrumens necessaires pour la délivrance des Amans desesperez : Qu’il y prenne donc bien garde & qu’il se souvienne que, par son opiniatreté mal-entendue, il peut se priver lui-même d’un Fils qui feroit les délices de ses vieux jours, ravir au Monde un jeune Avocat qui promet beaucoup, à ma Maitresse un Amant passioné, & à vous, Mr. le Spectateur, un de vos plus fidéles Admirateurs, » ◀Allgemeine Erzählung

Jeremie Lamoureux. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1Le mot Anglois, Pole, signifie non seulement les Poles du Monde, mais aussi une longue Perche de diverses couleurs qui sert d’Enseigne aux Barbiers. C’est une Equivoque, ou un jeu de mots, qu’on ne sauroit exprimer en François.