Citation: Anonym (Ed.): "XXV. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.6\025 (1726), pp. 162-168, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1507 [last accessed: ].


Level 1►

XXV. Discours.

Citation/Motto► Studium sine divite vena.

Hor. A. P. vs. 409.

Ils ont l’art, mais sans la veine poëtique. ◀Citation/Motto

Metatextuality► Du Theatre Anglois & de ceux qu’on apelle des Critiques en fait de Poësie. ◀Metatextuality

Level 2► Je regarde le Théatre comme un Monde en lui-même : On a fait paroître en dernier lieu, dans sa moïenne Region, un nouveau Peloton de Metéores, pour donner du relief à plusieurs Tragedies modernes. Je fus, l’Hiver passé, à la premiere repetition du nouveau Tonnerre, qui est beaucoup plus bruyant & plus sonore qu’aucun qu’on ait emploïé jusques ici. On a un1 Salomonée, derriere la Tapisserie, qui le fait jouër avec un succès merveilleux. Les Eclairs y brillent avec plus de vivacité qu’autrefois ; les nuages y font aussi plus de volumes, & sont mieux godronez ; pour ne rien dire d’un violent Orage enfermé dans une grande Caisse qui est destiné <sic> pour2 la Tempête. On y est aussi pourvu de plus d’une douzaine de Bourrasques de Neige, formées, à ce que l’on [163] m’a dit, des Comédies de plusieurs de nos malheureux Poëtes qui ont été adroitement dépecées en flocons. L’Edgar de Mr. Rimer doit tomber en neige la premiere fois qu’on jouëra le Roy Lear, pour relever, ou plutôt pour aléger, le déplorable état de cet infortuné Prince ; & pour servir, en guise de Décoration, à une Piéce critique, que ce grand Auteur en a publiée.

Je ne m’étonne pas à la verité que les Acteurs soient Ennemis déclarez de ceux que nous apellons communément des Critiques, puisque la régle constante de ces Messieurs est d’attaquer une Piéce, non pas à cause qu’elle est mal écrite, mais parce qu’elle a la vogue. Plusieurs d’entre eux ont pour Maxime, que toute Piece de Theatre qui est long-tems couruë ne doit rien valoir, comme si le but principal de la Poësie n’étoit pas de plaire. Je laisse à d’autres plus experts que moi à décider si cette Régle est bien ou mal fondée : Mais, si elle est juste, j’ose dire qu’elle sert beaucoup à rélever l’honneur de ceux qui l’ont établie ; puisqu’il n’y a guére de leurs Pieces qui ayent été disgraciées jusques au point d’essuïer trois diferentes représenta-[164]tions, & qu’il y en a plusieurs de si bien écrites, que la Ville n’a jamais voulu les entendre qu’un seule fois.

J’ai une véritable estime pour les bons Critiques, tels qu’Aristote & Longin entre les Grecs, Horace & Quintilien entre les Romans, Boileau & Dacier entre les François. Mais, par malheur, quelques-uns de ceux qui s’érigent en Critiques de profession parmi nous sont si stupides, qu’ils ne sçavent pas mettre dix mots ensemble avec élegance, ni s’énoncer en termes propres ; & avec tout cela si ignorans, qu’ils n’ont aucune teinture des Langues savantes ; c’est-à-dire que leur Critique des anciens Auteurs n’est que de la seconde main. Ils en jugent parce que d’autres en ont écrit, & non par aucune idée qu’ils aient prise des Auteurs mêmes. Les mots Unité, Action, Sentiment & Diction, emploïez avec un air d’autorité, leur donne du relief parmi les Ignorans, qui les croient fort habiles, parce qu’ils sont intelligibles. Les anciens Critiques des Auteurs les plus célebres de leur tems s’épuisent à faire leur éloge ; & ils trouvent souvent des raisons pour excuser les petites bévues & les inadvertances qui paroissent dans leurs Ecrits. Il n’en est pas de même des prétendus Critiques de nos jours la plûpart ne cherchent [165] qu’à ravaler toutes les Productions qui sont aplaudies, à y remarquer des fautes imaginaires, & à soutenir, par des raisons tirées de loin, que les plus grandes beautez qu’on y observe sont au pié de la lettre de véritables taches. En un mot, les Remarques de ces Critiques, comparées à celles des Anciens, sont comme les Ouvrages des Sophistes comparez à ceux des anciens Philosophes.

L’Envie & la Chicane sont les fruits naturels de la Paresse & de l’Ignorance. De-là vient peut-être aussi que la Mythologie Païenne nous aprend que Momus étoit le Fils de la Nuit & du Sommeil. Les Paresseux, qui n’ont pas travaillé à se perfectionner ou à se distinguer par quelque bon endroit, sont très-disposez à médire des autres ; de même que les Ignorans sont fort sujets à décrier les beautez d’un Ouvrage aplaudi qu’ils ne sçauroient découvrir eux-mêmes. Plusieurs de nos Enfans de Momus, qui s’honorent du nom de Critiques, descendent en droite ligne de ces deux venérables Ancêtres. Ils tombent dans cette foule d’absurditez, dont ils instruisent tous les jours le Peuple, parce qu’ils ne considerent pas, 1. Qu’il y a quelquefois plus de jugement à s’éloigner des Régles de l’Art, qu’à les suivre, & 2. Qu’il [166] y a plus de beauté dans les Ouvrages d’un grand Génie qui ne sait aucune de ces Régles, que dans ceux d’un petit Génie, qui les possede à fond, & qui les observe scrupuleusement.

i. En effet, nons voïons souvent des Auteurs qui n’ignorent aucune des Régles de l’Eloquence, & qui avec tout cela aiment mieux les negliger en certaines occasions extraordinaires. Je pourrois en alléguer pour Exemples tous les Ecrivains tragiques de l’Antiquité, qui ont donné des preuves de leur habileté à cet égard, & qui ont negligé à-dessein une Régle établie du Théatre, lors que cette négligence leur à fourni le moïen d’inserer dans leurs Piéces une plus grande beauté, que ne l’auroit pû jamais être l’observation de la Régle. Ceux qui ont examiné les plus admirables Piéces d’Architecture & de Sculpture, anciennes & modernes, savent très-bien que les plus habiles Maîtres s’y éloignent souvent des Régles de l’Art, & que cela même produit un plus bel effet qu’une Méthode plus exacte & plus reguliere. C’est ce que les Italiens appellent Gusto grande dans ces Arts, & que nous apellons le Sublime dans l’Art Oratoire.

ii. Nos Critiques ne paroissent pas sentir qu’il y a plus de beauté dans les Ouvra-[167]ges d’un grand Génie qui ignore les Régles de l’Art, que dans ceux d’un petit Génie qui les sait & qui les observe à toute rigueur. C’est de ces beaux Génies de son tems, & de ces petits Chicaneurs artificiels dont Terence parle dans le Prologue de son Andrienne, où il dit, « qu’il aime beaucoup mieux imiter l’heureuse négligence des uns, que l’exactitude obscure & embarassée des autres :

Citation/Motto► vs. 20. Quorum amulari exoptat negligentiam
Potius quàm istorum obscuram diligentiam.
◀Citation/Motto

Un de nos Critiques peut se consoler du mauvais succès de sa Piéce, de la même maniere qu’un Medecin se console, à ce que le Dr. South nous dit, de la mort d’un de ses Patiens, c’est qu’il l’avoit traité suivant toutes les régles de l’Art. Notre inimitable Shakespear est un Ecueuil pour toute l’Engeance de ces Critiques severes. Qui n’aimeroit mieux lire une de ces Piéces, où il viole toutes les Régles du Théatre, qu’aucune des Productions d’un de nos Critiques modernes, où il n’y a pas une seule de ces Régles qui ne soit observée ? Il faut avouër que Shakespear étoit né avec toutes les semences de la Poësie, & qu’on peut le comparer à la pierre enchassée dans l’anneau de Pyrrhus qui, à ce que nous dit [168] Pline, représentoit la Figure d’Apollon avec les neuf Muses dans ses veines, que la Nature y avoit tracé d’elle-même, sans aucun secours de l’art. ◀Level 2 ◀Level 1

1C’est le nom de ce fameaux Roy d’Elide, qui voulant passer pour un Dieu fit construire un Pont d’airain, sur lequel il se faisoit traîner en Chariot, pour imiter le bruit du Tonnerre.

2C’est le titre d’une Comédie, ainsi nommée, ou l’Isle enchantée, écrite d’abord par Shakespear & mise ensuite sous une nouvelle forme par le Chevalier Davenant & Dryden.