Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "XVIII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.6\018 (1726), S. 116-121, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1493 [aufgerufen am: ].


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XVIII. Discours.

Zitat/Motto► Hic gelidi fontes, hic mollia prata, Licori:
Hic nemus, hic ipso tecum consumerer ævo.
Virg. Ecl. X. 42.
C’est ici, ma chere Lycoris, où l’on voit des fontaines d’eau vive, d’agréables Prairies & des Bois charmans: en un mot, c’est-ici, ou je passerois de bon cœur toute ma vie avec vous. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Conte Chinois, fait avant le Déluge. ◀Metatextualität

Ebene 2► Allgemeine Erzählung► Hidpa étoit une des 150. filles de Zilpah, de la race de Cohu, que certains Savans prennent pour Cain. Elle étoit d’une si grande beauté, que dès sa plus tendre jeunesse, lors qu’elle n’avoit encore que soixante-dix ans, il y eut quantité de Prétendans qui lui firent la cour. Entre ceux-ci, il se trouva deux Freres, Harpath & Shalum, dont le premier, qui étoit l’aîné, possedoit ce beau païs fertile qui est au pié du Mont Tirzah, dans les Parties Méridionales de la Chine. Shalum (qui en Langage Chinois signifie le Planteur) avoit pour son Domaine toutes les Collines du voisinage, & cette longue suite de Montagnes qui porte le nom de Tirzah. D’ailleurs Harpath étoit d’un esprit fier & hautain ; [117] au lieu que Shalum étoit d’une humeur douce & sociable, cheri de Dieu & des Hommes.

Les Historiens ajoutent qu’entre les Femmes qui vivoient avant le Déluge, il n’y en avoit point qui aimassent autant les Richesses que les Filles de Cohu, & que ce fut à cause de cela même que la belle Hilpa préfera Harpath à Shalum, parce que les nombreux Troupeaux de l’aîné couvroient toute la Campagne qui est arrosée par les Fontaines qui coulent en abondance du Mont Tirzah.

Harpath eut un si prompt & si heureux succès dans ses Amours, qu’il épousa Hilpa lors qu’elle n’étoit parvenuë qu’à sa centiéme année ; mais son humeur insolente fit qu’il se moqua cruellement de son frere, pour avoir prétendu à cette Beauté, quoiqu’il n’eut en partage qu’une longue chaines de Montagnes. Shalum fut si outré de ses piquantes railleries, qu’il le maudît dans l’amertume de son cœur, & qu’il souhaita qu’une de ses Montagnes lui tombât sur la tête, s’il venoit jamais à passer à la portée de son ombre.

Depuis ce temps-là Harpath n’osoit plus sortir de ses Vallées ; mais cela n’empêcha pas qu’il n’eût une fin prématurée, puis qu’âgé de 250. ans, & voulant tra-[118]verser une Riviere à la nage, il s’y noïa. Cette Riviere s’appelle même de son nom jusques à ce jour, & qui plus est, elle sort d’une de ces Montagnes que Shalum avoit souhaité pouvoir se détacher pour accabler son Frere.

Hilpa étoit dans la 160. année de son âge, & n’avoit eu que 50. Enfans lors qu’elle perdit son Mari. Plusieurs jeunes Cavaliers ensuite de lui en conter mais celui de tous qui paroissoit le plus en état d’obtenir entierement ses bonnes graces étoit son premier Amant Shalum, qui se mit de nouveau à lui faire sa cour, environ dix années après la mort d’Harpath ; car en ce temps-là on ne croïoit point qu’il fût de la bienséance pour une Veuve de recevoir aucun homme qu’au bout de ce terme.

Shalum, plongé dans une profonde mélancholie à l’occasion du mauvais succès qu’il avoit eu dans ses Amours, résolut de lever ce qu’on disoit y avoir fait obstacle &, aussi-tôt après le mariage de son Frere avec Hilpa, il se mît à planter des Arbres sur toutes les Collines qui lui étoient échues en partage. II connoissoit la nature de chaque terroir, & à quoi il étoit propre. On croit même qu’il hérita, par une tradition venue du premier Homme, de plu-[119]sieurs secrets qui regardent cet Art. Son industrie tourna enfin à son avantage aussi bien qu’à son divertissement : Ses Montagnes furent, en peu d’années, couvertes de jeunes Arbres, qui devinrent à la longue des Forêts & des Bois, entremêlez de Plaines d’Allées & de Jardins ; ensorte que tout le Païs, qui n’étoit d’abord qu’un Désert aride, ressembloit à un nouveau Paradis terrestre. L’agrément du Lieu, joint au bon naturel de Shalum qui passoit pour un des Hommes les plus doux & les plus sages qu’il y eût alors, y attirerent quantité de monde, qui s’occupoient sans rélâche à creuser des Puits, des Fossez & des Troncs d’Arbres, pour servir à conduire les eaux dans tous les endroits de cette vaste Plantation.

Le Séjour de Shalum paroissoit toutes les année <sic> plus agréable aux yeux d’Hilpa, qui, au bout de soixante-dix ans, fut charmée de voir l’effet que produisoient de loin ces Montagnes, couvertes alors d’une infinité d’Arbres & de sombres Bocages, qui relevoient la magnificence du Lieu, & qui en formoient un des plus beaux Païsages, que l’on puisse jamais contempler.

Les Historiens Chinois rapportent une Lettre que Shalum écrivit à Hilpa, lors qu’elle étoit dans l’onziéme année de son [120] Veuvage, & dont je donnerai ici la traduction, avec toute la noble simplicité, soit à l’égard des sentimens ou des manieres, qui paroît dans l’Original.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Shalum, Maître du Mont Tirzah, Hilpa, Maîtresse des Vallées.

Dans la 788. Année de la Création.

« Que n’ai-je pas soufert, ô charmante Fille de Zilpah, depuis que tu voulus bien te donner en mariage à mon Rival ! Je m’enuïai de voir la lumiere du Soleil ; & depuis ce temps-là j’ai travaillé à me couvrir à l’ombre des Bois & des Forêts. Il y a soixante-dix ans que je pleure ta perte sur le Mont Tirzah, & que je cherche à dissiper ma tristesse au milieu d’une infinité de Bocages, que j’ai planté moi-même. Mon habitation est à présent comme le Jardin de Dieu ; tout y est rempli d’Arbres fruitiers, de Fleurs & de Fontaines. Mes Collines sont parfumées d’un bout à l’autre pour te recevoir. Montes-y, ma bien aimée, & viens peupler avec moi ce Quartier du nouveau Monde d’une belle race de Mortels ; croissons & multiplions au milieu de ces agréables Bocages, & remplissons la Terre de Fils & de Filles. Souvien-toi ; Fille de Zilpah, que la Vie de l’Homme n’est que de mille ans, & que la [121] Beauté ne dure que peu de siecles. Elle fleurit comme un Chêne, ou comme un Cédre du Mont Tirzah, qui ne subsistera plus au bout de trois ou quatre cent ans, & dont la Posterité n’aura aucune idée, à moins qu’il ne pousse quelque rejetton de sa racine. Penses y serieusement, & n’oublie pas ton Voisin qui habite sur les Collines. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Allgemeine Erzählung

Metatextualität► La suite de ce Conte Chinois, & la réponse à cette Lettre, le seul Billet doux qui nous reste, à ce que je croi, de ceux qui furent écrits avant le Déluge, serviront de matiere au Discours suivant. ◀Metatextualität ◀Ebene 2 ◀Ebene 1