Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "XV. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.6\015 (1726), S. 96-105, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1490 [aufgerufen am: ].


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XV. Discours

Zitat/Motto► Si verbis audacia detur,
Haud timeam magni dixisse palatia Cœli.
Ovid. Metam. Lib. I. 175.
S’il est permis de s’élever si haut, je ne craindrai point de parler de la magnificence du Ciel & de Celui qui y habite. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Sur la Gloire où Dieu habite dans le Ciel. ◀Metatextualität

Ebene 2► Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur,

« Dans les deux dernieres Lettres que je me suis donné l’honneur de vous écrire, j’ai reflechi sur cet Attribut si respectable de la Divinité, je veux dire sa Toute-présence. J’ai fait voir que cet Etre souverain est également présent [97] en tous Lieux à travers la vaste étendue de l’espace infini. Cette idée s’accorde si bien avec les lumieres de la Raison, qu’on la trouve dans les Ecrits des Philosophes Paїens, comme il me seroit aisé de le démontrer par divers Exemples, si d’autres ne s’en étoient aquitez avant moi. Mais quoi que la Divinité soit ainsi présente dans tout l’Univers, il y a un Endroit particulier où elle se découvre d’une maniere infiniment glorieuse & visible. C’est le même Endroit, que la sainte Ecriture désigne sous les noms de Paradis, de troisiéme Ciel, de Trône de Dieu, & d’Habitation de sa Gloire. C’est là où réside le Corps glorifié de notre Sauveur, où toutes les Hierarchies célestes, & les Armées innombrables des Anges chantent des Hymnes & des Alleluia éternels à l’honneur de l’Etre suprême, qu’elles environnent. C’est cette Présence de Dieu, que des Théologiens apellent glorieuse, & d’autres majestueuse. Il est certain qu’il est aussi essentiellement présent en tout autre Endroit qu’il l’est dans celui-ci ; mais c’est là où il habite dans une magnificence sensible, & au milieu de tout cet éclat qui peut fraper l’Imagination des Etres créez.

C’est une chose digne de remarque [98] que cette Opinion de la présence de Dieu dans le Ciel, soit qu’elle vienne des lumieres naturelles de la Raison, ou d’une Tradition universelle depuis Adam jusqu’à nous, est reçue parmi tous les Peuples du Monde, quelques diférentes idées qu’ils aient d’ailleurs de la Divinité. Si vous lisez Homere, le plus ancien des Auteurs Grecs, vous y voiez Jupiter assis dans le Ciel, & environné de Divinitez subalternes, entre lesquelles paroissent les Muses occupées à chanter sans cesse autour de son Thrône. Qui ne découvre pas ici les vestiges & même les principaux traits de la Verité dont il s’agit ? On l’aperçoit dans plusieurs autres Auteurs Paїens, quoi qu’elle y soit obscurcie & alterée par un mêlange de Fables & d’Inventions humaines. Mais sans nous prévaloir des idées reçues parmi les Grecs & les Romains, qui étoient les Nations les plus éclairées de tout le Paganisme, à peine y en a-t-il une seule dans tout le nouveau Monde, qui ne regarde le Ciel comme le Trône & le sejour de la Divinité, qu’elle adore.

Si dans le Temple de Salomon, il y avoit le Saint des Saints, où il paroissoit une Gloire visible entre les Figures des [99] Cherubins, & où il n’étoit permis qu’au Souverain Sacrificateur d’entrer une fois tous les ans, après avoir expié les péchez du Peuple ; de meme on peut dire que cet Univers est un vaste Temple, & que le Ciel, dont nous parlons, en est le Saint des Saints, où le Souverain Pontife de notre Salut est entré, pour s’y placer entre les Anges & les Archanges ; après avoir expié les péchez de tout le Genre Humain.

Avec quel art & quelle habileté le Thrône de Dieu ne doit-il pas être construit ? De quels nobles Desseins ne doit pas être ornée cette glorieuse Habitation, qui a pour son Architecte le même Dieu,1 qui remplit Hiram de sagesse & d’industrie ? Quel éclat majestueux ne doit pas environner ce Palais, où Dieu a, pour ainsi dire, mis en œuvre tout son art, & qu’il a choisi pour y paroitre dans toute sa magnificence ? De quelle beauté ne doit pas être l’Architecture qui vient d’un pouvoir infini soutenu d’une Sagesse infinie ? Un Esprit ne sçauroit qu’avoir des transports inéfables à la vûe de ces Objets, que Dieu, qui connoit les ressorts les plus intimes de ses facultez naturelles, a destinez à [100] le toucher & à le ravir en extase. C’est à cette presence majestueuse qu’on peut apliquer une belle expression, qui se trouve dans le Livre de Job, où il est dit :2 La Lune même ne brille point, & les Etoiles ne sont pas pures devant ses yeux. L’éclat du Soleil & toute la gloire des Corps lumineux qui roulent sur nos têtes ne sont que de foibles raїons, ou plutôt que ténebres, à les comparer avec cette splendeur qui environne le Thrône de Dieu.

Si la gloire de ce bienheureux Sejour surpasse l’imagination, il y a grande apparence que son étendue n’est pas moins inconcevable. La lumiere y suit la lumiere, & la gloire y est enclavée dans la gloire. Il nous est impossible de concevoir jusqu’où peut aller cet espace, où la Majesté de Dieu se produit dans tout son éclat. Quoi qu’il ne soit pas infini, il peut être indéfini ; & quoi qu’il ne soit pas immense en lui-même, il le peut être à l’égard des yeux ou de l’imagination de toutes les Créatures. Si Dieu a fait ce Monde sublunaire & materiel d’une si vaste étendue & avec tant de magnificence, pour y loger des Etres mortels & périssables ; de quelle grandeur [101] ne devons nous pas suposer les Cours de son Palais, où il reside d’une façon plus particuliere, & où il se montre dans toute la plenitude de sa Majesté glorieuse, au milieu d’un nombre infini d’Anges & des Esprits des Saints glorifiez ?

Il est certain que notre Imagination ne sçauroit jamais s’élever trop haut, lors qu’elle reflechit sur un Endroit, où la Toute-puissance & la Toute-science se sont, pour ainsi dire, signalées, parce qu’elles peuvent produire une Scéne infiniment plus ravissante & plus glorieuse que tout ce que nous pouvons concevoir. II n’est pas impossible qu’à la consommation de toutes choses, ces Apartemens éxterieurs de l’Univers, qui sont aujourd’hui proportionnez aux Etres qui les habitent, ne deviennent un Annexe de ce glorieux Sejour, & ne soient par-là rendus propres à recevoir des Etres douez de l’immortalité, & dépouillez de toutes leurs imperfections : C’est du moins ce que l’Ecriture semble insinuer, lors qu’elle nous parle de nouveaux Cieux & d’une nouvelle Terre où la Justice habite.

Je n’ai reflechi sur ce Divin Palais qu’en ce qu’il peut afecter la Vûe & l’Imagination ; mais il est plus que proba-[102]ble que nos autres Sens y seront satifaits au suprême degré. Il n’y a rien qui transporte & qui ravisse plus l’Esprit que l’Harmonie ; & nous avons grand sujet de compter, parce que la sainte Ecriture nous en dit, que ce sera un des Entretiens de ce magnifique Sejour. Si les tons mélodieux de la Musique humaine sont capables d’émouvoir une Ame, jusqu’à la charmer ; quelle joie, quels transports, quels ravissemens, l’Harmonie celeste n’y excitera-t-elle pas ? Les Sens sont des Facultez de 1’Ame, quoi que, pendant qu’elle est unie avec le Corps, elle aît besoin, pour les emploïer, d’Organes materiels. Pourquoi donc ces Facultez, que l’Experience nous fait voir être la source d’une infinité de plaisirs, n’auroient-elles aucune part à ce qui doit faire notre Bonheur dans le Ciel ? Pourquoi suposerions-nous que l’Ouïe & la Vûe n’y auront pas des Objets beaucoup plus agréables que tout ce qui se trouve dans ce Monde ; des Objets3 que l’œil n’a point vûs, que l’oreille n’a point ouis, & qui ne sont jamais venus dans l’esprit de l’Homme ?4 Je connois, dit S. Paul, en parlant de lui-même, je connois un Homme en Christ, qui fut ravi, il y a plus de qua- [103] torze ans, jusqu’au troisiéme Ciel; je ne sçai si ce fut en corps, ou hors du corps, je n’en sçai rien, Dieu le sçait. Je sçai que cet Homme (si ce fut en corps, ou hors du corps, je n’en sçai rien, Dieu le sçait) fut ravi dans le Paradis, & y ouit des choses qu’on ne sçauroit exprimer, & qu’il n’est pas permis à un Homme de dire. L’Apôtre veut insinuer par-là, que ce qu’il avoit ouï étoit si différent de tout ce qu’il avoit jamais ouï dans ce Monde, qu’il lui étoit impossible de l’exprimer en des termes propres à en donner quelque idée à ses Auditeurs.

II est naturel de prendre plaisir à nous informer d’un Païs étranger, où nous avons dessein de fixer notre demeure, & puis que nous esperons tous d’être admis dans ce glorieux Sejour, c’est une curiosité louable & utile de rechercher ce qui s’y passe, autant que la Révelation peut nous servir de Guide. Lors que ces Portes éternelles nous seront ouvertes, nous pouvons bien compter que les plaisirs & les beautez de ce Lieu surpasseront infiniment toutes nos esperances, & que le Thrône de la Majesté Divine brillera d’un éclat infiniment au dessus de tout ce que nous en pouvons concevoir. Il y auroit ici de quoi multi-[104]plier nos recherches sur ce qui nous en est insinué en divers en droits de la sainte Ecriture ; par exemple, s’il n’y a pas differentes Habitations & differens dégrez de gloire, suivant la diversité des Etres ? Si ceux qui ont des qualitez plus excellentes que les autres ne seront pas admis plus près du Thrône de Dieu, & ne jouïront pas d’une plus grande manifestation de sa presence ? S’il n’y aura pas des occasions solemnelles, où toutes les Armées des Anges & des Esprits bienheureux celebreront la presence de leur Créateur, par des actes extraordinaires d’Adoration & des Hymnes sacrez ? de même qu’Adam, quoi qu’il eût continué dans l’état d’innocence, auroit observé le jour du Sabbat, à ce que croient nos Théologiens, d’une façon plus particuliere que les autres jours de la semaine. On peut s’entretenir fort innocemment de toutes les Speculations de cet ordre, pourvû qu’elles servent à nous inspirer le desir d’être les Habitans de cet agréable & magnifique sejour.

Dans cette Lettre & les deux précedentes j’ai traité du sujet le plus grave qui puisse occuper l’Esprit Humain, & sur lequel nous devrions souvent méditer. Nous avons consideré l’Etre suprême [105] , entant qu’il habite dans tous ses Ouvrages, qu’il est present à nos Esprits, & qu’il se manifeste d’une façon plus glorieuse dans le sejour des Bienheureux. Cette idée devroit nous animer sans cesse, & nous remplir de crainte & de respect. Elle devroit se mêler avec toutes nos pensées, & nous devenir aussi naturelle que le sentiment de notre propre existence. Il ne faut pas reflechir là-dessus avec le calme d’un Philosophe ; mais ravis en admiration à la vûe de tous les Attributs de la Divinité, nous devons nous humilier profondement en sa presence, & adorer, de toutes les puissances de nos Ames, cet Etre, qui est si grand, si admirable & si saint. » ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3 ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1I. Rois, VII. 14

2Chap. XXV. 5.

3I Corinth. II. 9.

42 Corinth. XII. 2, - 4.