Zitiervorschlag: Anonym (Hrsg.): "XIII. Discours", in: Le Spectateur ou le Socrate moderne, Vol.6\013 (1726), S. 86-91, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.1488 [aufgerufen am: ].


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XIII. Discours

Zitat/Motto► Nitor in adversum ; nec me, qui cӕtera, vincit Impetus ; & rapido contrarius evehor Orbi.
Ovid. Metam. Lib. II. 72.
Je fais mes éforts contre le torrent, & ce qui entraine les autres ne me surmonte pas ; je prens une route opposée à celle de tout le Genre Humain. ◀Zitat/Motto

Metatextualität► Il y a une Singularité qui est vicieuse, & une autre qui est louable. ◀Metatextualität

Ebene 2► Allgemeine Erzählung► Fremdportrait► Je me souviens d’un jeune Homme plein d’esprit & d’une conversation fort enjouée, qui n’avoit que le seul défaut de vouloir paroitre à la Mode. Animé de ce desir, il tomba dans plusieurs Intrigues amoureuses, & il fut par conséquent exposé à bien des Maladies. Il ne se retiroit jamais qu’à deux heures après minuit, pour ne vivre pas en Misanthrophe ; & de tems en tems pour signaler sa bravoure, il en venoit aux prises avec le Commissaire du Quartier, ou les Soldats du Guet, qui lui donnoient quelques bons coups de bâton. Il étoit Membre d’une demi-douzaine de Coteries avant qu’il eût atteint l’âge de [87] vingt & un an, & son humeur enjouée y fit de si beaux progrès, qu’au sortir de là vous pouviez le suivre à la trace, jusques à son Apartement, sur le débris des Vitres cassées, ou de telles autres marques d’Esprit & de Galanterie. En un mot, après avoir bien établi sa reputation d’être un agréable Débauché, il mourut de vieillesse à l’âge de vingt cinq ans. ◀Fremdportrait ◀Allgemeine Erzählung

Il faut avoüer qu’il n’y a rien qui entraîne les Hommes dans de si penibles embarras & de si funestes desordres que l’envie de n’être pas singuliers. C’est pour cela même qu’il est très nécessaire de nous former une juste idée de la Singularité, afin que nous puissions distinguer celle qui est louable de celle qui est vicieuse. En premier lieu, tout Homme de bon sens tombera d’accord avec moi, que la Singularité est digne de nos éloges, lors que, malgré la Multitude qui s’y oppose, elle suit les mouvemens de la Conscience, les maximes de la Morale & de l’Honneur. Dans tous ces Cas, il faut se souvenir que ce n’est pas la Coûtume, mais le Devoir, qui est la Régle de nos actions, & que nous ne devons aimer la Societé qu’autant qu’elle s’ajuste avec la Raison. Ce qui est vrai ne l’est pas moins, quoique l’on n’y prenne pas garde ; & ce qui doit regler [88] notre conduite n’est pas le nombre des Acteurs, mais la nature même des choses. La Singularité doit être alors envisagée comme un Héroïsme, qui éleve un Homme au dessus de tous les autres de son Espece. Quel plus grand Exemple peut-on donner d’un Esprit foible & pusillanime, que celui d’un Homme qui vit dans une opposition continuelle à ses propres sentimens, & qui n’ose paroitre ce qu’il est, ou ce qu’il doit être ?

La Singularité n’est donc vicieuse que lors qu’elle fait agir les Hommes contre les lumieres de la Raison, ou qu’elle les porte à se distinguer par quelques niaiseries. Je ne doute pas que tout le monde ne condamne les premiers, qui se singularisent par les mauvaises mœurs, le desordre & l’impieté. Ainsi je ne m’arrêterai qu’à ceux qui se rendent remarquables par la bizarrerie de leurs Habits, de leurs manieres, de leurs discours, ou de telles autres choses de peu d’importance dans la conduite de la Vie civile. Il est certain qu’à tous ces égards on doit donner quelque chose à la Coûtume, & quoique l’on puisse avoir quelque ombre de raison pour ne suivre pas la foule, on doit sacrifier son Humeur particuliere & ses Opinions aux Usages reçus du Public. Il faut avouer [89] que le Bon-Sens rend quelquefois un Homme bizarre ; ce qui l’empêche d’être utile au Monde, & le fait même passer pour ridicule dans l’esprit de ceux qui lui sont de beaucoup inferieurs.

Fremdportrait► J’ai entendu parler d’un Gentilhomme habitué au Nord de l’Angleterre, qui étoit un Exemple bien remarquable de cette Singularité. Il s’étoit fait une Maxime constante d’agir, dans les choses les plus indiférentes de la Vie, suivant les idées les plus abstraites de la Raison, & de n’avoir aucun égard ni à la coûtume ni à l’usage des autres. Il se distingua d’abord par plusieurs petites bizarreries : il n’avoit jamais une heure fixe pour diner, souper, ou dormir ; parce, disoit-il, que nous devons être attentifs à la voix de la Nature, & qu’il ne faut point regler notre apétit sur nos repas, mais prendre nos repas selon notre apétit. Dans sa Conversation avec les Gentilshommes de la Campagne, il n’auroit pas voulu emploïer une Phrase, à moins qu’elle ne fût exactement vraie : C’est pour cela même qu’il n’a jamais dit à aucun d’eux qu’il étoit son très-humble serviteur, & qu’il se bornoit à leur souhaiter toute sorte de bien : Il aimoit aussi mieux passer pour mécontent, ou mal-intentionné, que de boire à la santé du Roi, [90] s’il n’avoit pas soif. Tous les matins, à son lever, il mettoit la tête à la fénêtre, & après y avoir humé l’air une demi heure, il recitoit, le plus haut qui lui étoit possible, une cinquantaine de Vers, pour l’exercice de ses Poûmons : Il les prenoit le plus souvent d’Homere, parce que le Grec, sur tout dans cet Auteur, est plus sonore, plus ronflant, & plus propre à faciliter l’expectoration que toute autre Langue. Il avoit plusieurs autres marotes, pour lesquelles il donnoit de bonnes raisons physiques. A mesure que cette Humeur se fortifia chez lui, il en vint jusqu’à mettre un Turban au lieu d’une Perruque, sous ombre que cela est plus sain & plus net qu’une Calote, qui devient crasseuse par la transpiration continuelle de la tête. Ce n’est pas tout, il observa fort judicieusement qu’il y a trop de ligatures dans la maniere dont on s’habille aujourd’hui, & qu’elles ne peuvent qu’empêcher la circulation du sang ; de sorte qu’il fit faire son Pourpoint, ou sa Veste & ses Culotes tout d’une piéce, à la maniere des Hussars. En un mot, pour s’attacher aux idées les plus exactes de la Raison, il s’éloigna tellement des usages reçus de ses Compatriotes, ou même de tout le monde, que ses Proches l’auroient fait condamner aux [91] petites Maisons, & se seroient emparez de son Bien, si le Juge, averti qu’il ne faisoit aucun mal, ne se fût borné à le déclarer Lunatique, & à nommer des Curateurs pour avoir la regie de ses affaires. ◀Fremdportrait

Le sort de ce Philosophe me rapelle dans l’esprit un endroit des Nouveaux Dialogues des Morts, où Mr. De Fontenelle fait parler G. De Cabestan en ces termes : Zitat/Motto► les Frènetiques, dit-il, sont seulement des Fous d’un autre genre. Les folies de tous les Hommes étant de même nature, elles se sont si aisément ajustées ensemble, qu’elles ont servi à faire les plus forts liens de la Societé Humaine ; témoin ce desir d’immortalité, cette fausse gloire, & beaucoup d’autres principes, sur quoi roule tout ce qui se fait dans le Monde ; & l’on n’apelle plus fous, que de certains Fous, qui sont, pour ainsi dire, hors d’œuvre, & dont la folie n’a pû s’accorder avec celles de tous les autres, ni entrer dans le commerce ordinaire de la Vie. ◀Zitat/Motto ◀Ebene 2 ◀Ebene 1